Une application contre le harcèlement de rue

Une application contre le harcèlement de rue

INTERVIEW – À l’heure des affaires de harcèlement sexuel, Alma Guirao, 30 ans, gère HandsAway (bas les pattes) un programme qui offre un terrain d’expression aux femmes victimes d’agressions dans la rue.

Soixante-Quinze : Qu’est-ce qui a motivé la création de HandsAway ?

Un cri de colère. J’ai été victime à de trop nombreuses reprises d’agressions et de harcèlement sexuel. La dernière fois était celle de trop : dans le métro, un homme en face a soudain exhibé son sexe. Autour, tous les passagers ont vu. Personne n’est intervenu. J’étais paralysée. J’aurais pu hurler au type qu’il était taré. Mais je n’ai rien dit. Je suis partie, la peur l’a emporté. Les jours suivants, je suis allée à la rencontre de femmes dans des bars. Je voulais savoir si elles avaient subi de telles agressions. En écoutant leurs témoignages, j’ai décidé d’agir.

Comment fonctionne cette application ?

Gratuite, elle permet à partir de son mobile et grâce à la géolocalisation, d’alerter, de témoigner quand l’on est victime d’agression dans la rue ou les transports en commun. Elle permet, en outre, de devenir un ou une street angels. Ces membres appartiennent à une communauté d’utilisateurs. Alertés de l’agression, ils peuvent intervenir en temps réel pour soutenir la victime : comment va-t-elle ? Est-elle en sécurité ? Cette application est à la fois un réseau de solidarité et un terrain d’expression. Elle nous permet aussi de recueillir des statistiques.

Quelles sont les premières grandes tendances ?

Les agressions sexistes ont d’abord lieu dans les transports en commun. Ce sont des endroits confinés, propices aux frotteurs, en particulier. Dans la rue, les femmes sont surtout confrontées aux agressions verbales. Je ne sais pas s’il y a davantage ou moins d’agressions qu’il y a un an. En revanche, de plus en plus de femmes autour de moi affirment qu’elles n’osent plus s’habiller comme elles le souhaitent, afficher leur féminité dans l’espace public. Par ailleurs, et contrairement aux idées reçues, les agressions ne sont pas concentrées dans les quartiers populaires, au nord de la capitale : elles se produisent aussi dans les 7e et 8e arrondissements et surtout au cours des trajets domicile-travail.

Quels sont les objectifs de ce recueil de données ?

L’idée, c’est d’avoir suffisamment de témoignages pour collecter de véritables stats quantitatives, afin de dresser une cartographie parisienne, voire nationale, des agressions sexistes. Ces données seront ensuite communiquées aux autorités pour leur donner des clés de compréhension de ce problème, avec des lieux, des heures et des chiffres précis.

Envisageriez-vous de travailler avec la police ?

Je n’ai pas encore communiqué les statistiques de l’application aux forces de l’ordre. Mais cela pourrait être intéressant qu’ils connaissent les rues, les quartiers et les heures au cours desquelles sur- viennent les agressions. Et pourquoi pas envisager des patrouilles préventives dans les lieux ciblés ?

Justement, dans quels quartiers de Paris les femmes sont-elles en totale sécurité ?


Difficile à dire. En tout cas, il vaut mieux se balader accompagnée dans la capitale quand on est une femme. Même si le risque d’agression existe toujours. L’année prochaine, nous envisageons de répertorier dans l’application des bars, des restaurants ou encore des épiceries de nuit qui pourraient accueillir les femmes quand elles sont en danger.

Près de 40 % des utilisateurs de l’application sont des hommes. Comment l’expliquez-vous ?


Nombre d’hommes soutiennent notre démarche. « Nous ne sommes pas tous des porcs, nous disent-ils. Nous avons envie de vous aider. » Il y a juste une fois où un mec, un « street angel », a été banni de la plateforme parce qu’il avait répondu à une fille après une agression en lui disant qu’elle n’avait qu’à pas porter de jupe.

L’application comporte un rappel des lois relatives au harcèlement sexiste et sexuel. Pourquoi ?


Pour inciter les victimes à porter plainte. Les femmes ont des droits en la matière. Mais le sujet est délicat : où se situe la limite entre la drague un peu lourde et le harcèlement? J’ai évoqué ces questions avec Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Elle m’a reçue dès sa nomination. Elle apprécie l’application. Nous souhaitons travailler ensemble pour que les droits des femmes progressent encore.

Que pensez-vous de la polémique née après la publication d’un article de presse, en mai 2017, qui relatait le harcèlement de rues autour du métro La Chapelle, dans le 18e arrondissement ?

Que des femmes se révoltent et prennent la parole, j’approuve sans réserve. Je peux moi aussi témoigner des agressions sexistes qui se produisent à cet endroit. En revanche, je déplore l’effet coup de projecteur généré par cette polémique : on aurait pu penser que seul ce quartier était concerné. Je regrette aussi la récupération politique. Elle a pris le dessus, alors que le sujet central, c’était le harcèlement de rue.

Quid du hashtag « Balance ton porc » ?

La libération de la parole des femmes est positive. Mais il convient d’être prudent, des hommes ont été lynchés publiquement. C’est à double tranchant, mais le jeu en vaut la chandelle. Comme dans toute révolution, il y a des dommages collatéraux.

Vous avez travaillé dans le milieu de la mode, réputé pour son sexisme. Vous confirmez ?


Ah ça, oui ! Je l’ai vécu au quotidien. Ça va du « Eh ben! Ça n’a pas l’air d’aller, t’as mal baisé hier soir ou quoi?» à «Dis donc cette petite jupe, elle te fait un petit cul d’enfer.» Pour bien commencer la journée, c’est génial! Reste que, comme on le sait désormais, la mode est loin d’être le seul secteur d’activité touché. Au fil de ma carrière, j’ai travail- lé avec des artisans, des banquiers. Des milieux d’hommes. Les réflexions sexistes et graveleuses sont quotidiennes.

L’éducation est-elle la solution ?

Il faut sensibiliser les plus jeunes au phénomène. Aujourd’hui, quand une femme se rend dans un lycée pour parler du harcèlement ou du sexisme, ça les fait rire. Les écoles doivent sensibiliser leurs élèves à la parité, au harcèlement de rue, aux agressions. De mon côté, j’aimerais rencontrer les harceleurs, les voir, leur parler, essayer de comprendre ce qui les pousse à agir de la sorte. J’imagine pou- voir discuter un jour avec un frotteur repenti par exemple, lui demander pourquoi, que s’est-il passé dans sa tête.

Par Philippe Bordier

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