Chasse, nature et art contemporain

Chasse, nature et art contemporain

Le musée de la Chasse et de la Nature, dans le 3e arrondissement de Paris, accueille une exposition baroque et insolite de l’artiste Sophie Calle, qui honore l’esprit de cet établissement unique. Aux traditionnelles collections d’animaux naturalisés se mêlent les oeuvres récentes des artistes contemporains les plus en vue.

Un musée de la Chasse et de la Nature au coeur de Paris, comment expliquer cette incongruité ? Loin d’être un lieu poussiéreux et un repère de chasseurs, le musée créé en 1967 est devenu incontournable pour les amateurs d’art contemporain et prisé par les jeunes parisiens. Cet élégant hôtel particulier du 3e arrondissement, qui abrite de riches collections d’animaux naturalisés et d’armes de toutes sortes, ouvre ses portes aux artistes d’aujourd’hui depuis une dizaine d’années. Claude d’Anthenaise, à la direction du musée depuis vingt ans, est l’instigateur de cette révolution qui fait du musée un lieu unique au renouvellement constant. Il explique ce choix : « Lorsque l’art contemporain s’empare de la réflexion sur les rapports de l’homme et de la nature, il a sa place entre nos murs. »

La chasse n’est qu’un aspect de la relation de l’homme avec la nature. « Une dimension que les Parisiens, à distance des champs et des forêts, oublient parfois », selon Claude d’Anthenaise : « Mais bien que je sois partisan d’une chasse respectueuse de l’écosystème, en accord avec l’esprit des créateurs du musée, Jacqueline et François Sommer, l’enjeu du musée est de montrer que la nature n’est pas l’espace harmonieux, dépourvu de tensions, que l’on a tendance à imaginer lorsqu’on vit à Paris. La prédation est un processus au coeur même de la vie : les espèces se nourrissent les unes des autres. » C’est pourquoi le directeur n’a jamais voulu supprimer le mot « chasse » du nom de l’établissement. Une pudeur de gazelle qui « irait dans le sens d’une conception anthropomorphique de la nature », explique-t-il.

Enfants survoltés et amateurs d’art contemporain

Claude d’Anthenaise parle de la diversité de son public avec une certaine tendresse. « Notre public traditionnel, très familial, est toujours présent. Les enfants sont fascinés par les animaux naturalisés. » Mais depuis que l’art contemporain s’est infiltré aux anciennes collections, un public très différent a investi le musée. Quant aux chasseurs, ils se font rares parmi les visiteurs. « Les chasseurs préfèrent l’expérience directe de la nature. Son intellectualisation ne les intéresse pas forcément. »

Le Musée de la Chasse et de la Nature, créé en 1967 par Jacqueline et François Sommer, attire des visiteurs nombreux

Le Musée de la Chasse et de la Nature, créé en 1967 par Jacqueline et François Sommer, attire des visiteurs nombreux

L’afflux d’amateurs d’art s’explique aussi par l’originalité scénographique du musée : « Je ne voulais pas que le musée soit simplement un lieu de plus consacré à l’art contemporain. Ici, la spécificité est que tout est placé sur le même plan. Non seulement les oeuvres modernes sont mélangées aux animaux naturalisés, mais celles-ci ne sont pas posées sur un socle qui viendrait mettre à distance, marquer une différence. L’enjeu est de se faire une idée par soi-même, de s’interroger sur l’âge de l’oeuvre. » Convaincu que « les artistes se conçoivent de moins en moins en rupture avec l’art du passé », le directeur impose par cette mise en scène une vision de l’art. « Je pense que nous avons été précurseurs sur ce terrain, même si cela commence à faire école ».

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Au rez-de-chaussée de l’exposition, une statue de Sophie Calle entourée de ses animaux naturalisés

Ce tour de force est un succès : « Nous gagnons 20% de visiteurs chaque année », annonce le maître des lieux, des projets plein la tête, qui ne se lasse pas de son métier. « Je ne me plains pas de l’affuence, mais il est préférable de découvrir le musée lorsqu’il n’est pas envahi ». Il aimerait que chacun puisse goûter l’atmosphère autant que les collections. « La scénographie du musée est pensée pour aménager une relation d’intimité du visiteur avec les collections. J’aimerais que chacun puisse faire l’expérience de se retrouver seul dans une pièce, d’ouvrir les tiroirs, avec toute l’émotion que cela doit susciter. » Un plaisir à portée de main, puisqu’il suffit de venir le matin, à l’ouverture du musée.

Sophie Calle, artiste chasseresse

L’exposition de l’artiste française Sophie Calle et de son invitée Serena Carone, intitulée « Beau doublé, monsieur le Marquis ! » honore l’esprit du musée et s’y incorpore dans une surprenante affinité. Disséminés dans les différentes salles, de petits écriteaux affichant les récits biographiques de cette artiste inclassable et baroque, permettant de circuler dans sa vie tout en arpentant le musée. Au gré du parcours parmi les oeuvres, le curieux est transformé en chasseur lui-même : en retrait sur une étagère ou cachés derrière une oeuvre, les textes sont les trophées d’une « sorte de chasse au trésors », sourit Claude d’Anthenaise. Papillonnant d’un texte à un autre, au gré des confidences le visiteur côtoie l’artiste et finit par l’apprivoiser dans une camaraderie proche de l’intimité.

Le thème de la chasse habite l’oeuvre de l’artiste bien qu’elle ne soit pas chasseresse elle-même : « Je pense qu’elle n’a jamais touché une arme », ajoute Claude d’Anthenaise. Fureteuse professionnelle, cette artiste atypique a goûté le plaisir indiscret de pister des inconnus dans la rue, et de ces filatures proviennent des photographies d’anonymes saisis de dos. « Elle est toujours prédatrice, mais aussi proie », souligne Claude d’Anthenaise : Sophie Calle elle-même a été épiée par un détective privé qui lui emboîta le pas en 1981. L’oeuvre qui en découla, une enquête sur le quotidien de Sophie Calle, fit office d’autoportrait singulier. « Il y a aussi sa passion pour la taxidermie ! », complète Claude d’Anthenaise : l’adéquation magique de l’artiste et du musée réside aussi dans les créatures qui envahissent le rez-de-chaussée de l’exposition, les animaux naturalisés de Sophie Calle.

Par Livia Garrigue

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