Julien, libraire combattant de Pigalle

Julien, libraire combattant de Pigalle

EN LIBRE ACCÈS – PORTRAIT – Julien Viteau, libraire parisien passionné autant par les livres que par ses voisins, triomphe de l’ère Amazon dans sa boutique minuscule à la frontière des 9e et 18e arrondissements de Paris.

Voilà bientôt 100 ans que la librairie Vendredi existe. À la lisière des 9e et 18e arrondissement de Paris, ce lieu exigu campe au 67 rue des Martyrs. Julien Viteau, la quarantaine affable, était un voisin et un habitué de la librairie depuis l’âge de 20 ans. Il y a deux ans, il acquiert la boutique : « C’était ma librairie. Le seul moyen pour qu’elle le reste, c’était de la racheter. » Depuis, son métier, c’est aussi son mode de vie. « J’ai voulu effacer la frontière entre mon travail et mon loisir », dit-il en regardant ses livres avec tendresse. Mais peu enclin à l’oisiveté, cet ancien enseignant a aussi travaillé dans le conseil, fondé une société d’aide aux politiques de lutte contre les discriminations, et une maison d’édition consacrée à l’architecture, les éditions du Linteau.

Si on lui demande ce qui fait son bonheur, Julien pense aux livres, mais spontanément, il évoque les lecteurs : « La relation avec les voisins, la brasserie d’à côté, parler aux gens. » Julien aime son quartier. Il le lui rend bien. Va-et-vient des habitués devenus des amis dont il connaît les goûts comme sa poche, tutoiement des chalands flâneurs qui sont ici comme chez eux : Julien accueille quiconque franchit le seuil de sa boutique avec un élan enthousiaste. La boutique n’ouvre qu’à midi : le matin, pour lui, c’est le temps de la lecture. « Ici, c’est la librairie des gens qui lisent », insiste-t-il. Julien conseille avec passion, romans, recueils de poésie, ou essais philosophiques.

« Aucun mauvais ouvrage n’entre ici »

Nul éditeur n’impose un titre au libraire. Julien se présente en défenseur d’un territoire qu’il protège de l’assaut de certains livres: « Je m’interpose pour que les mauvais livres n’entrent pas; c’est une lutte presque physique. » Pour un livre, dégoter une place dans cette pièce où les volumes grimpent jusqu’au plafond est une chance, il faut être élu. Julien parle de ce combat sur un ton posé. Mais avec sérieux : son travail de sélection est « un filtre, un tamis, un bouclier ». Un livre doit le séduire sur le fond comme sur la forme : pour lui, un mauvais livre est d’abord un livre moche.

Mais Julien ne résiste pas qu’aux bouquins médiocres. Il ne craint pas Amazon, géant de la vente de livres en ligne. Il désobéit aussi à la tyrannie de la nouveauté éditoriale et des best sellers qui se vendent à la pelle. La vitrine de Julien est un joyeux cocktail d’époques hétéroclites et de petites éditions. Enfin, il résiste aux mutations du quartier. Pigalle, secteur emblématique de la gentrification parisienne, n’a pas changé pour ce gardien du temple : « Ces 40 mètres de la rue des Martyrs, intervalle entre le 9e et le 18e, sont un peu hors du temps. »

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Par Livia Garrigue

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