Jeux Olympiques : retour sur Paris 1924

Jeux Olympiques : retour sur Paris 1924

ARTICLE EN ACCÈS LIBRE – HISTOIRE – Après l’attribution officielle des Jeux olympiques 2024 à Paris, retour cent ans plus tôt, en 1924, année des derniers JO d’été accueillis par la capitale et sa banlieue. Le baroud d’honneur de Pierre de Coubertin avait réuni des milliers d’athlètes, et connu quelques couacs.

Un soleil de plomb écrase le stade de Colombes. Les hommes se protègent sous les canotiers, les femmes sous les ombrelles. Ce samedi 5 juillet 1924, un ciel azur domine Paris et ses alentours pour la cérémonie d’ouverture des huitièmes Jeux olympiques d’été. Heureux présage ? Les délégations défilent sur la piste par ordre alphabétique. L’Afrique du Sud ouvre le bal. Les Allemands, vaincus de la Première Guerre mondiale, n’ont pas été invités. L’Angleterre, les États-Unis et la France sont chaudement applaudis.

« Tout un peuple a vibré dans une commune admiration de la beauté et de la force », écrit Le Petit Parisien le lendemain. « Une cérémonie merveilleuse de pittoresque, encore que fort simple », abonde Paul Champ dans Le Figaro. Le coureur Georges André, qui participe à ses derniers Jeux à 34 ans, prononce le serment des athlètes et effectue, bras tendu, ce salut olympique qui donnera lieu plus tard à des controverses pour sa similitude avec les gestes fasciste et nazi. Le drapeau olympique est hissé, la « VIIIe Olympiade des Jeux modernes » officiellement ouverte.

Scores en temps réel

« Au dehors, un fleuve humain coule sans fin vers l’arène, à pied, à bicyclette, en voiture, en autobus, en tramway », s’enflamment les organisateurs. Les Parisiens ont aménagé des chambres pour accueillir des hôtes. Des cafés, des guinguettes s’installent aux abords des stades. Ils sont vite déçus : la foule attendue n’est pas au rendez-vous. « Tous les bons bourgeois parisiens qui avaient loué des lits pliants en vue d’une fructueuse sous-location peuvent d’ores et déjà se dire qu’ils en seront pour leurs frais », moque André Billy dans Le Petit Journal. L’enceinte même, ce 5 juillet, sonne un peu creux. Le stade de Colombes peut accueillir 60 000 personnes, on compte 19 052 spectateurs.

C’est que les JO de Paris ont véritablement commencé le 4 mai. C’en est déjà fini pour certaines épreuves, comme le football. La finale, qui a vu l’Uruguay l’emporter 3-0 face à la Suisse le 9 juin, s’est jouée à guichets fermés. « Le stade était plein à craquer, 10 à 15 000 personnes sans billet remâchaient leur frustration à l’extérieur », raconte Raymond Pointu dans Paris Olympique (éd. Panama, 2005). C’est en réalité la seule fois où l’enceinte de Colombes va faire le plein durant la compétition. Un mois plus tard, un stade aux deux tiers vide pour l’ouverture, ça fait tâche. Mais pas de quoi gâcher la fête.

135 femmes « autorisées »

Pas moins de 44 pays sont représentés, 3 000 athlètes ont fait le déplacement, dont 135 femmes, « autorisées » dans les disciplines conformes aux normes (édictées par des hommes !) « de la grâce et de la beauté canonique » : la gymnastique, le tennis, la natation… La Finlande et les États-Unis donnent vite le « la » en athlétisme. La première journée appartient aux Scandinaves Myrra et Ritola, qui l’emportent au javelot et sur le 10 000 m. Un tableau d’affichage de 35 mètres de large, manipulé par vingt employés, permet de suivre les scores en temps réel. Des haut-parleurs crachent les résultats.

Paris accueille les Jeux pour la deuxième fois. Un privilège rare. En 1900, l’événement était presque passé inaperçu, noyé par l’organisation de l’Exposition universelle. « S’il y avait un endroit au monde où l’on se montrait indifférent aux Jeux olympiques, c’était Paris », avait alors lâché, amer, Pierre de Coubertin. Pour effacer ce mauvais souvenir, l’olympiade de 1924 doit être une réussite. C’est le baroud d’honneur du baron, qui a fondé le Comité international olympique (CIO) à la Sorbonne en 1894 et en cédera la présidence après cette huitième édition des Jeux modernes, chez lui, à Paris. Face à son insistance, les autres villes candidates, Amsterdam et Los Angeles (déjà), ont cédé.

Les Jeux célèbrent les amateurs

Il y a près de 700 journalistes – ils étaient à peine 200 à Anvers en 1920. Le reporter Edmond Dehorter effectue les premières retransmissions radiophoniques de l’histoire lors du marathon. « La rapidité des services télégraphiques fait que certains vainqueurs américains reçurent un télégramme de félicitations des États-Unis avant même de quitter le stade », rappelle Raymond Pointu. Paris, ou plutôt Colombes, est la première ville hôte à bâtir un village olympique : 55 francs par jour en pension complète pour loger dans des baraques en bois sommaires. Un restaurant, un service de blanchisserie, un coiffeur, un bureau de change et un kiosque à journaux sont à disposition.

Le sport est en plein essor en ce début de xxe siècle. Les Parisiens jouent au basket aux arènes de Lutèce, au tennis aux Tuileries ; on pédale au Polygone de Vincennes, on nage dans la Seine. Les Jeux célèbrent les amateurs. Le Français Pierre Lewden stupéfait les observateurs en se classant troisième de la hauteur. Alors qu’il mesure seulement 1,68 m, l’athlète franchit une barre de 1,92 m. Et dans quelles conditions : « Retenu par son travail de journaliste financier à la Bourse jusqu’à 11 h 30, il arriva à Colombes une demi-heure avant le début de la finale après avoir avalé un sandwich dans le train »,
raconte Raymond Pointu. L’Écossais Eric Liddell, jeune pasteur anglican, devient champion olympique du 400 m et emporte le bronze sur 200 m. Il visait l’épreuve reine, le 100 m, mais les qualifications ont lieu un dimanche et « il refuse de courir le jour du Seigneur. »

Johnny Weissmuller, « dieu de la nage »

Dans la piscine des Tourelles, porte des Lilas, un athlète magnifique capte l’attention des jeunes filles et des commentateurs en filant dans l’eau avec décontraction. Ce crack, c’est Johnny Weissmuller, l’ancien groom de Chicago déniché par un manager génial. Avant de devenir, plus tard, Tarzan au cinéma, le nageur américain éclabousse de son talent et de sa plastique parfaite le bassin de 50 mètres. Il s’impose en nageant le crawl buste redressé et « invente » le virage plongeant au lieu de virer en surface. Le colosse de 86 kg pour 1,90 m repart de la capitale avec quatre breloques, dont trois en or. « Ce diable de garçon est le dieu de la nage », s’enthousiasme un journaliste du Petit Parisien. Roi de Paris avant de devenir celui de la jungle.

La VIIIe Olympiade s’achève le 27 juillet. Les États-Unis et leurs 477 athlètes repartent avec 99 médailles. La France finit troisième avec 38 distinctions, dont cinq en escrime pour le seul Roger Ducret. Certains observateurs tirent à boulets rouges sur les ratés. S’ils ont brillé en cyclisme ou en escrime, les Français n’auraient pas été à la hauteur en athlétisme, en natation, en tennis. Les futurs mousquetaires Lacoste, Cochet, Borotra et Brugnon sont tous montés sur le podium mais n’ont emporté aucun titre. En athlétisme, les meilleurs tricolores n’ont été que troisième.

Le Grand Paris fait jaser !

Un épisode a fait la honte de la France. Lors de la finale de rugby, les États-Unis écrasent les Bleus 17-3. En tribune, on frôle l’émeute. « Un tiers environ des 30 000 spectateurs eut une conduite abominable, assommant un supporter de l’équipe adverse, allant jusqu’à siffler quand le drapeau de nos alliés s’éleva dans l’air doré », raconte Marcel Berger dans La revue de France. Le scandale est tel que le rugby disparaît du programme olympique [et encore aujourd’hui].

On raille aussi les trop nombreuses épreuves en banlieue. Les Jeux de Paris ont été ceux de Colombes, qui a hébergé les disciplines reines et les cérémonies. « Comment a-t-on pu escompter faire faire quotidiennement aux spectateurs le voyage dispendieux, chaotique, interminable de la capitale aux lointaines plaines de Colombes ? » accuse Armand Massard dans La Liberté du 28 juillet. Déjà à l’époque, le Grand Paris fait jaser ! Des épreuves ont eu lieu intra-muros, la lutte, la boxe et l’escrime au Cirque de Paris. Pour assister au football et au rugby, on devait prendre la direction du stade Bergeyre, non loin des Buttes Chaumont, mais aussi de Saint-Ouen ou du bois de Vincennes. La voile s’est courue à Meulan-en-Yvelines, le tir à la cible à Reims !

« Purent y assister les oisifs et les riches »

Comme si ça ne suffisait pas, les recettes sont loin d’être celles escomptées : six millions de francs récoltés en billetterie contre quinze attendus. « La publicité exagérée a entraîné une abstention d’étrangers et de provinciaux qui redoutaient la cohue et la hausse des prix », explique René Besse, dans Le Mercure de France. Les tickets d’entrée et les billets de train étaient en effet prohibitifs pour le Parisien moyen. « Un employé de magasin voulait conduire ses deux jeunes à Colombes. Mais avec les transports, il fallait compter 36 francs en tout. Près de deux jours de son salaire, il a renoncé.

Ceux qui purent y assister sont les oisifs, les riches », dénonce Andrée Viollis dans Paris-Soir le 2 août. Les 60 000 places de Colombes n’ont trouvé en moyenne que 5 000 à 6 000 preneurs par jour. Alors que les travées étaient souvent vides, « les services chargés de l’éducation physique de nos enfants et de nos adolescents ont été totalement oubliés », s’insurge René Besse.

Records pulvérisés

L’organisation, elle, préfère garder le meilleur. Plusieurs records ont été pulvérisés. Les champions, nombreux, ont concouru l’esprit sportif chevillé au corps. « Athlètes, quel que soit l’avenir que le sort vous réserve, soyez sûrs que vous avez passé à Paris les jours les plus complets de votre existence », s’aventure Jean de Castellane, président du groupe sportif de l’hôtel de ville. Un siècle après, Paris va-t-elle remettre le couvert ? Après les souvenirs en noir et blanc, bientôt ceux à l’iPhone ? Quand les JO s’achèvent, en 1924, Pierre de Coubertin, satisfait de « ses » Jeux, s’aventure : « On s’inspirera de cette expérience quand le tour de Paris sera susceptible de revenir, vers 1996 ou 2004. » Visionnaire, le baron.

Légende photo : vue aérienne du stade de Colombes, qui accueille les épreuves reines des jeux. © TopFoto/Roger-Viollet

Pour commander Soixante-Quinze # 16, cliquez ici.

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Philippe Schaller

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *