Roxanne Varza : « Les start-up lèvent plus d’argent à Paris qu’à Londres »

Roxanne Varza : « Les start-up lèvent plus d’argent à Paris qu’à Londres »

EN LIBRE ACCÈS – ENTRETIEN – Roxanne Varza, américaine de 31 ans, est la directrice de Station F, qui va incuber 1 000 start-up dans le 13e arrondissement de Paris. Ce projet fou, lancé et nancé par Xavier Niel, veut installer Paris au centre de la carte mondiale de l’innovation. À quelques semaines de l’ouverture de cette Mecque de la tech, elle nous en détaille les ambitions.

Soixante-Quinze : Vous êtes née à Palo Alto, aux États-Unis, et vous avez été formée dans la Silicon Valley. Comment avez-vous atterri à la tête de Station F, à Paris ?
Roxanne Varza : Il y a une dizaine d’années, je travaillais en Californie, à San Francisco, au contact de start-up américaines pour qu’elles s’implantent en France. À l’époque, c’était difficile de les convaincre, car elles sortaient toujours les mêmes clichés sur les freins de l’Hexagone : les 35 heures, les grèves, les manifestations, le fait que les gens sont tout le temps en vacances… Quand je me suis installée en France pour poursuivre mes études, il y a sept ans, j’ai découvert l’écosystème parisien des start-up et je me suis rendu compte que la réalité est bien différente. J’ai commencé à animer un blog sur l’innovation, TechBaguette, puis j’ai rejoint TechCrunch et j’ai fait des conférences. Au cours de l’une d’elles, en 2010, il y avait Steve Ballmer [PDG de Microsoft de 2000 à 2014], Marc Simoncini [patron de Meetic] et… Xavier Niel, avec lequel je suis restée en contact. Quand il a commencé ce projet, il m’a demandé des conseils et je lui ai suggéré des idées, des tendances. Ça l’a beaucoup intéressé et il m’a finalement proposé ce job à Station F !

Quel est votre boulot au quotidien ?
Au début, je passais beaucoup de temps sur le chantier, à suivre l’avancée des travaux. Ma priorité, maintenant, c’est la programmation et la recherche des acteurs qui seront sur place. Nous allons sélectionner environ la moitié des 1 000 start-up nous-mêmes et héberger d’autres incubateurs ou partenaires.

Avez-vous déjà commencé la sélection des start-up ?
Le processus va débuter bientôt, d’ici à la fin de l’année. Les candidats peuvent déjà nous contacter sur notre site et nous décrire leur projet en quelques lignes. Mais nous attendons le dernier moment pour faire notre sélection, parce que ça peut aller très vite dans ce secteur. Si nous les choisissions maintenant, certaines start-up pourraient déjà être trop grosses pour nous à l’ouverture de Station F !

Quels sont les critères à remplir pour espérer rejoindre l’incubateur ?
Nous recherchons des structures assez jeunes, avec peu de salariés… Il y aura de la place pour des start-up avec plus de dix personnes, mais ce sera très limité. Le bâtiment pose aussi des contraintes, l’espace n’est sans doute pas adapté à des structures qui travaillent dans certains domaines, comme la biotechnologie, qui ont besoin de laboratoires en plus de bureaux. ici, la plupart des start-up vont toucher au numérique, mais nous ne sommes pas fermés à d’autres projets.

Vos start-up doivent-elles avoir l’ambition
de conquérir la planète, de « rendre le monde meilleur », comme on le lit souvent ?
Nous voulons des champions mondiaux, des projets qui ont une ambition internationale avec des chiffres en croissance exponentielle. Nous recherchons des start-up qui savent avancer par elles-mêmes, qui savent se débrouiller, qui ont déjà fait une partie de leurs preuves, des gens qui n’ont pas de problèmes pour se lever le matin et aller travailler ! Nous recevons des pitchs [argumentaires] qui nous disent : « Dans deux ans, je veux avoir mon produit lancé à Paris et à Lyon. » Pour nous, ce n’est pas assez.

Xavier Niel déclarait en 2014 au 13 du mois que des projets « du calibre de Facebook » pourraient émerger de Station F. Et vous, qu’en pensez-vous ?
Déjà sans nous, il y en a plein à Paris ! Regardez l’ascension fulgurante de Blablacar [le site français de covoiturage]. Avec Station F, il y en aura encore plus, évidemment. On parle quand même du plus grand campus de start-up au monde !

Quels moyens seront mis à disposition ?
Il y aura 3 000 postes de travail en open space, une soixantaine de bureaux privés, un fablab avec des imprimantes 3D pour les prototypages, des ateliers bois et métal, des douches. Nous aurons aussi beaucoup d’événementiel, avec un auditorium capable d’accueillir près de 400 personnes pour les start-up et pour des acteurs extérieurs, des amphithéâtres plus petits, quatre restos pouvant servir 1 000 couverts et un café ouverts 24 heures sur 24. Sans compter les futurs logements.

Des logements ?
Nous avons un projet d’extension qui comprend la construction de logements pour compléter l’offre de services de l’incubateur. Nous créons actuellement trois tours à Ivry-sur-Seine [de l’autre côté du périphérique, dans le Val-de-Marne]. Cent appartements pourront accueillir six personnes en colocation, avec une offre abordable pour les start-up. Ça doit être achevé au printemps 2018.

Cela fait beaucoup d’investissements. Ce projet sera-t-il rentable ?
Nous ne sommes pas là pour récupérer sur l’investissement initial [250 millions d’euros, intégralement financés par Xavier Niel], mais pour être à l’équilibre, ce qui devrait être le cas dès les premières années. L’objectif, c’est de ne pas perdre d’argent ! Les postes seront au prix du marché, aux alentours de 200 à 300 euros par mois. Et les amphithéâtres seront loués à quiconque a un projet en accord avec notre identité.

Il existe déjà d’autres gros incubateurs dans la capitale, comme Numa, dans le Sentier, ou Le Cargo, inauguré par la Ville de Paris en mars. Accueillir 1 000 start-up, n’est-ce pas trop ambitieux ?
L’accompagnement sera plus léger. Nous serons plutôt là pour aider les start-up à se lancer, pas pour les accompagner jusqu’au bout. Les entreprises pourront rester de douze à dix-huit mois, avant de laisser la place à d’autres. Chez nous, elles disposeront d’un lieu pour démarrer à moindre coût – ce qui manque à Paris –, pour développer des collaborations, chercher de l’aide auprès d’autres structures. Après, je veux rassurer : nous ne sommes pas là pour déplacer l’écosystème parisien dans notre espace. Nous aurons des projets ensemble, forcément, mais nous voulons accueillir des acteurs qui ne sont pas encore dans la capitale, des projets qui ne sont pas encore nés. Certains pensent que nous allons avoir du mal à remplir l’espace, mais ça ne nous inquiète pas du tout. Au moins dix start-up nous contactent chaque jour depuis des mois !

Uniquement des start-up françaises ?
Non, elles viennent de partout, de province, d’Europe, du monde entier. Notre ambition est d’envergure mondiale. Beaucoup d’étrangers commencent à regarder du côté de la France depuis que ce projet est lancé, car il change la donne. À Paris, l’écosystème était éclaté. Nous, nous fédérons. Et nous pouvons permettre aux acteurs d’atteindre plus vite l’échelle internationale.

Comment se situe Paris sur la carte mondiale de l’innovation ?
De mieux en mieux ! J’ai récemment lu un chiffre dans The Economist [magazine hebdomadaire britannique] : la France est aujourd’hui le pays au monde où les start-up lèvent le plus d’argent. Devant Londres, devant Berlin. Et elles sont nombreuses : on en compte environ 4 000 à Paris, peut-être 10 000 dans tout l’Hexagone. C’est un secteur en plein boom.

« On compte 4 000 start-up à Paris, peut-être 10 000 dans tout l’Hexagone »

Des start-up de la Silicon Valley pourraient- elles faire le pari de quitter la Californie pour venir s’établir ici ?
Assurément ! La marque Paris commence vraiment à monter dans l’innovation. On voit aussi des Français qui, après y avoir travaillé plusieurs années, rentrent de la Silicon Valley, parce qu’ils se rendent compte qu’il se passe quelque chose ici. Là-bas, l’ambiance commence à être tendue pour embaucher des gens de qualité : il y a beaucoup de compétition, les prix deviennent élevés. Et puis on a l’impression que tout existe déjà là-bas, alors qu’en France, beaucoup de choses restent à créer.

Quels attraits possède la capitale ?
Le talent technique et la formation – les ingénieurs français sont actuellement les meilleurs au monde –, les coûts encore inférieurs à Londres, et des structures publiques fortes et déterminées, comme la Banque publique d’investissement [BPI], qui finance plus de start-up que le plus gros fonds d’investissement privé en Europe ! Pour moi, aujourd’hui, il n’y a pas de meilleur écosystème que Paris. Même s’il y reste des contraintes. On parle souvent des lourdeurs administratives à la française, de la forte taxation…
Ça reste aussi ! Mais on fait face à une administration qui nous écoute plus qu’avant, à des ministères plus ouverts.

Ne craignez-vous pas que ce quartier de la capitale, coincé entre des immeubles et la voie ferrée, soit trop enclavé ?
Nous allons le désenclaver, justement ! Nous avons rencontré les acteurs locaux, la mairie de Paris, la Bibliothèque nationale de France, la Semapa [l’aménageur public du 13e arrondissement, qui va travailler sur les abords de l’incubateur]. Nous faisons l’effort de répondre aux questions des riverains. Un gymnase se construit à côté, les voies de chemin de fer seront bientôt recouvertes, les espaces de restauration seront ouverts à tous les Parisiens, on pourra traverser le bâtiment de part en part… Ce projet est une très bonne nouvelle pour ce quartier qui manque de dynamisme.

Résidez-vous à proximité ?
Je vis dans le 15e, parce que je travaillais auparavant chez Microsoft, à Issy-les-Moulineaux [Hauts-de-Seine]. C’est calme, très calme ! Je vais bientôt déménager, plus près du 13e et de Station F. Cela dit, j’ai eu de la chance dans mon intégration française, car le milieu des start-up est très ouvert. Je ne sais pas si j’aurais eu les mêmes occasions dans la finance ou dans la mode, qui sont des milieux plus traditionnels, plus fermés. L’innovation, la tech, c’est un milieu qui adore les jeunes et les étrangers.

Vous avez la trentaine, comme toute votre équipe. Est-ce indispensable pour un tel projet ?
Pour recruter, j’avais simplement besoin de gens qui connaissent bien l’innovation, qui possèdent de l’expérience dans ce domaine. J’ai vu des profils très variés, j’ai reçu des candidats de 60 ans, mais ceux qui maîtrisent l’univers des start-up, actuellement, eh bien ils sont jeunes. Nous sommes une équipe de treize personnes. Toutes ont travaillé à l’étranger, à Tokyo, à Londres, en Allemagne, en Israël, pour des marques connues dans le monde de la tech.

Doit-on donc s’attendre à une révolution avec Station F ?
L’entrepreneuriat a beaucoup évolué au cours des dernières années et va davantage se démocratiser avec nous. Quand je suis arrivée en France, il y a sept ans, tout le monde voulait travailler chez Dassault ou L’Oréal, les grosses entreprises françaises. Maintenant, tous les jeunes qui finissent leurs études veulent créer leur boîte. Aujourd’hui, en France, des start-up naissent tout le temps – presque trop, d’ailleurs. Parfois, je me dis qu’il faut encourager les gens à aller travailler dans les start-up qui existent, pas seulement à en ouvrir une !

Photos : © Mathieu Génon

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Par La rédaction

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