Gambetta : le rectorat de la discorde

Gambetta : le rectorat de la discorde

EN LIBRE ACCÈS – ENQUÊTE – Depuis un an, l’immense bâtiment vide de l’ancien rectorat de Paris, avenue Gambetta, sème la division dans le 20e arrondissement. Un collectif et des membres du conseil municipal reprochent à la maire Frédérique Calandra (PS) d’avoir laissé l’édifice aux mains d’intérêts privés, au lieu d’en faire profiter la vie associative locale et l’économie sociale et solidaire. En coulisses, chaque acteur défend ses intérêts politiques et économiques.

Avec ses 20 000 m2 innocupés, l’ancien rectorat de l’avenue Gambetta, dans le 20e arrondissement de Paris, est une perle rare dans la capitale. Il est prévu qu’un magasin du groupe Carrefour et des bureaux s’y installent. Mais ce projet immobilier ne fait pas l’unanimité. Depuis un an, le collectif d’associations Carton Rouge se réunit tous les samedis, place Saint-Fargeau, pour tracter et pétitionner. Samedi 3 juin 2017, devant le Monoprix du 131 avenue Gambetta, 200 à 300 personnes ont répondu à l’appel du collectif  qui se présente sous la bannière  « Non au Carrefour du rectorat ». Une démonstration de force pas innocente, à une semaine du 1er tour des élections législatives.

Les candidats dans la 15e circonscription, Antoinette Ghul (EELV), Atanase Périfan (LR) et Mehdi Kemoune (FI) sont sur place. Comme celles de la 6e circonscription voisine Danielle Simonnet (FI) et Cécile Duflot (EELV). Une petite fanfare met l’ambiance. Les manifestants revendiquent les valeurs qui les animent : favoriser l’alimentation bio et locale et les petits commerçants plutôt que les supérettes de la grande distribution. Ils sont soutenus par l’aile gauche du conseil municipal du 20e, en particulier par Frédéric Guerrien (EELV), ex responsable de l’économie sociale et solidaire. Il vient tout juste de démissionner, notamment pour son différend avec la maire au sujet du rectorat, mais reste au conseil municipal. Le conseiller de Paris adjoint à l’urbanisme, Jacques Baudrier (PC), est aussi un fidèle allié de Carton Rouge, tout comme Danielle Simonnet (FI). Ces élus et le collectif reprochent à la maire du 20e, Frédérique Calandra (PS), de ne pas avoir averti les élus locaux sur ce qui se jouait.

« Je croyais qu’il appartenait à l’éducation nationale », Frédérique Calandra, maire du 20e arrondissement

Le conflit débute  en juin 2016, lors d’un conseil d’arrondissement. Le rectorat vient tout juste de déménager dans le 19e. Frédéric Guerrien propose de classer les locaux vacants en parcelle d’intérêt général. Impossible, répond la maire, qui est aussi présidente de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP) : le bâtiment a été vendu à CVI, filiale immobilière du géant américain de l’agroalimentaire Cargill, en janvier 2015. CVI s’est mis d’accord avec Carrefour, à qui il prévoit de louer 2000 m2. La maire affirme avoir tenté de préempter l’immeuble lorsqu’elle a appris, « fin 2014, début 2015 », que le rectorat allait quitter les lieux. « Je croyais qu’il appartenait à l’éducation nationale, laquelle était en fait locataire du promoteur Allianz », se justifie l’édile. Elle dit avoir demandé à la mairie de Paris d’acheter le bâtiment, mais obtenu une réponse négative. « Il aurait fallu débourser 50 millions d’euros, plus 30 millions de frais désamiantage. Un coût énorme pour la ville, qui en plus n’avait pas eu le temps de penser à un projet alternatif », détaille-t-elle.

94 avenue Gambetta, le bâtiment de 20000 m2 sème la discorde

94 avenue Gambetta, le bâtiment de 20000 m2 sème la discorde

Informées par Frédéric Guerrien, des associations du quartier (Saint-Fargeau envie, La py qui chante au coin du bua, Le lien, Saint-Fargeau-Gambetta village…) forment Carton Rouge . Elle sont proches de « Stop Monop », qui s’est opposé entre 2011 et 2015 à l’installation d’un Daily Monop’ rue Bichat (10e arrondissement). Le credo de Carton Rouge : « On n’est pas seulement des consommateurs ». François Lurot, son président, met à profit son passé de journaliste aux Echos pour écrire des articles sur un blog Mediapart ou sur Agora Vox. Il y pourfend la spéculation immobilière galopante et l’agroalimentaire incarnés par Cargill. Côté commerçants, il met en avant des initiatives comme La Louve, dans le 18e et Kelbongoo, dans le 20e. L’écologiste Frédéric Guerrier, connaît bien Léa Barbier, co-fondatrice de Kelbongoo. Il a contribué avec la maire à l’implantation de son établissement dans le quartier.

« On n’est pas seulement des consommateurs », le credo du collectif Carton Rouge

Quand Frédérique Calandra a appris que CVI avait choisi le groupe Carrefour comme nouvel occupant de l’ancien rectorat, elle a tenté de « limiter les dégats ». Elle a reçu les deux acteurs et négocié une convention pour augmenter la part de bio, réserver des locaux pour installer des commerçants et des véhicules de livraison non polluants et pas bruyants. Quant aux associations qui lui reprochent d’être de mèche avec le promoteur et Carrefour, voire d’avoir « touché des enveloppes », elle parle de propos « délirants », et rappelle que le bâtiment appartient au secteur privé, ce qui a considérablement réduit sa marge de manœuvre. Elle met surtout en avant la création d’une centaine d’emplois et des prix moins élevés que le Monoprix qui fait face à l’ancien rectorat. « C’est horriblement cher. Je vis dans dans la réalité », glisse-t-elle encore pour tacler le collectif et les élus qui le soutiennent. Dans le 20e arrondissement, le salaire moyen est de 1666 euros par mois pour une moyenne de 2256 euros à Paris.

Succès mitigé du collectif auprès des petits commerçants

 

Carton Rouge affirme avoir le soutien des petits commerçants du quartier. Mais Youcef Selloum, président de l’association des commerçants de la rue des Pyrénées, préfère rester neutre. Il ne se plaint pas des enseignes de grande distribution qui se développent dans le quartier. « Certains commerçants me disent que l’arrivée du Super U, rue Orfila, leur a permis d’attirer de nouveaux clients », assure même Youcef Selloum. « L’arrivée d’une grande surface fait souffrir les petites épiceries qui n’ont pas d’identité à part entière, mais les vrais artisans de bouche ne sont pas touchés », nuance-t-il. « Et puis tout le monde n’a pas les moyens de faire ses courses chez ces artisans », concède le président des commerçants, qui possède deux restaurants dans le 20e. La volonté des partisans politiques et associatifs de l’économie sociale et solidaire est justement de favoriser une alimentation plus locale, plus saine mais aussi accessible, à même de concurrencer la grande distribution sur le terrain des prix. Certains petits commerçants classiques, proposant des produits de qualité, mais bien plus chers que la grande distribution, estiment donc que ce combat n’est pas le leur.

« Il faut respecter les équilibres entre la grande distribution et le petit commerce », Patrick Le Lann, président d’honneur de la Chambre des métiers

Patrick Le Lann, boucher réputé de la rue des Pyrénées, est aussi président d’honneur de la Chambre des métiers de Paris. Lui soutient le collectif. « Je ne suis pas corporatiste, mais il y a des équilibres et il faut les maintenir. Regardez le nombre de moyennes surfaces déjà installées dans l’arrondissement. C’est un mauvais coup pour l’artisanat de proximité », peste-t-il. Pour lui, la maire du 20e arrondissement est responsable de la situation. Si Olivia Polski, adjointe au commerce d’Anne Hidalgo, a signé en faveur de l’installation du Carrefour lors de la tenue de la Commission départementale d’aménagement commercial (CDAC) réglementaire, c’est, selon Patrick Le Lann, parce qu’elle faisait « confiance » à la maire du 20e. « Un coup de canif » dans le dos d’Anne Hidalgo, qui « ne cesse de rappeler son attachement au commerce et à l’artisanat de proximité », déplore le président d’honneur de la Chambre des métiers. « Mes relations avec Anne Hidalgo sont excellentes. Elle a répondu aux associations dans le même sens que moi au Conseil de Paris », réplique Frédérique Calandra.

Carrefour n’a pas encore gagné la partie

Le 4 mai 2017, un an après le début de l’affaire, une rencontre est organisée à la mairie du 20e entre les associations, le promoteur et Carrefour. « Pendant la réunion, la grille de la mairie était fermée, il y avait plusieurs agents de sécurité », se rappelle Frédéric Guerrien, mi-choqué mi-amusé. La réunion tourne à la « mascarade » selon l’ancien responsable de l’économie sociale et solidaire, car le promoteur CVI est déjà en train de revendre le bâtiment au promoteur français Icade, très présent à Paris. « J’ai rencontré en urgence son PDG, Olivier Wigniolle. Il m’a confirmé qu’il respectera la convention d’origine signée avec CVI et ne peut donc pas se dédire par rapport à Carrefour », relate la maire du 20e. Le départ du premier investisseur (après plu-value de 57 millions d’euros sur la revente) est la preuve, pour Frédéric Guerrien, que le travail de sape du collectif a porté ses fruits et que l’installation de Carrefour est loin d’être actée. Au dernier Conseil de Paris début juin, un vœu a été déposé par les écologistes, les communistes et la France Insoumise. L’objectif : profiter du capital en partie public du nouveau bailleur (39% d’Icade détenus pas la Caisse des dépôts) pour négocier et se rapprocher des objectifs de Carton Rouge. Le vœu n’a pas été retenu, mais les élus qui soutiennent le collectif n’ont pas dit leur dernier mot. « Il faut compter au moins deux ans pour que ce genre d’affaire se décante », estime Frédéric Guerrien.

Tel David contre Goliath, le collectif et ses soutiens politiques tentent de faire évoluer le rapport de force entre le petit commerce et la grande distribution, qui compte aujourd’hui 650 magasins à Paris, soit deux fois plus qu’il y a 10 ans. Cette croissance brutale, qui représente 10 milliards d’euros par an, divise les habitants du quartier Saint-Fargeau Gambetta. Pour Dominique Saulnier, 69 ans, qui vit avenue Gambetta, l’arrivée de Carrefour permettrait de faire baisser les prix. « Le Monoprix en face est hors de prix. Le personnel est plus appliqué depuis qu’ils savent que Carrefour risque de venir les concurrencer », fait-il remarquer. « Maintenant dès qu’un local est libre à Paris, c’est un Franxprix, une banque ou un opticien qui s’installe », déplore Laetitia, qui vit ici depuis 16 ans. « On n’a pas besoin de ce Carrefour! », conclut-elle. L’acquisition définitive de l’ancien rectorat par Icade aura lieu dans le courant du troisième trimestre 2017, pour une livraison début 2019. 16 000 m2 seraient occupés par des bureaux, et 4000 par des commerces dont 3300 m2 ont déjà été pré-loués à Carrefour. À moins que Carton Rouge ne mette le promoteur et la grande surface hors-jeu.

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Par Louis Jeudi

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