Deux Tunisiens en quête de lumières

Deux Tunisiens en quête de lumières

ARTICLE EN LIBRE ACCÈS – Ce reportage, initialement paru dans Soixante-Quinze # 6, et son auteur, Delphine Bauer, viennent d’être récompensés par le prix Lorenzo Natali. Nous le publions aujourd’hui dans son intégralité. – En 2013, Sami et Sabrine fuyaient Tunis, menacés de mort à cause de leur engagement athée. Depuis plus de deux ans, ils sont établis à Paris, où ils vivent leurs espoirs, leurs combats et aussi leurs déceptions.

Quand Sabrine a foulé le territoire français pour la première fois, en février 2014, ses cheveux crépus, qui encadraient son visage à la mode afro graphique, mesuraient seulement quelques centimètres. Aujourd’hui, la jeune Tunisienne arbore une longue queue de cheval. C’est à cette unité de mesure originale que l’on prend conscience des années qui se sont écoulées et qui ont fait de Sabrine et de son compagnon Sami, 27 et 29 ans, des Parisiens comme les autres. Ou presque. En apparence, rien ne distingue les deux amoureux. Sami, métalleux depuis qu’il a 16 ans, porte le T-shirt noir d’un de ses groupes de rock préférés ; ses cheveux bouclés noirs sont attachés. Sabrine, avec ses taches de rousseur et ses yeux de chat, se présente en débardeur et minijupe – une des libertés dont elle peut jouir ici.

Ces bientôt trentenaires ont beau ponctuer leur discours de blagues et d’éclats de rire, ils ne parlent pas des dernières soirées en vogue ni des créateurs branchés. Tout de suite, ils attaquent la Fondation pour l’islam de France, dont Jean-Pierre Chevènement devrait prochainement prendre la tête et qui constitue pour eux une offense à l’article 2 de la loi de 1905, qu’ils connaissent par cœur. « Par ce biais, l’État va financer l’islam. C’est contraire aux principes de base de la laïcité », lâche Sami. La laïcité, ils l’ont chevillée au corps. C’est même pour elle qu’ils ont quitté la Tunisie, voilà un peu plus de trois ans…

Patrie du camembert et de la laïcité

À la suite de la chute de Ben Ali, en janvier 2011, et de l’arrivée au pouvoir du parti islamo-conservateur Ennahda, Sabrine, étudiante en cinéma, ex-militante communiste convertie au christianisme avant de virer athée, se fait agresser à plusieurs reprises par des « barbus ». Sa faute : dénoncer régulièrement sur Internet le danger des islamistes au pouvoir et la remise en cause de la laïcité, au programme d’Ennahda. Sami, qui travaille comme gérant d’un centre de formation, est lui aussi athée. Né dans une famille musulmane, il a renié sa culture religieuse pour être libre de ne pas croire en Dieu – et de le faire savoir. Mais en Tunisie, leur idéologie choque. Un soir de 2013, quand Sabrine rentre chez elle pleine de contusions et les yeux au beurre noir après une énième agression dans une rue de Tunis, les deux amoureux comprennent bien qu’ils n’ont pas d’avenir dans leur pays. Sabrine reçoit d’ailleurs, quelques semaines plus tard, une convocation au commissariat de police pour troubles à l’ordre public. Heureusement, à ce moment-là, elle a déjà pris la tangente. En mai, sur le conseil de leur avocat, Sami et elle ont pris l’avion pour la Serbie, l’un des seuls pays européens où ils peuvent arriver sans visa.

Mais à Belgrade, la galère continue : ils reçoivent des menaces de mort des islamistes du groupuscule Jabhat Al-Nosra ; leur tête est mise à prix après qu’ils ont déchiré un Coran dans une vidéo postée sur Internet ; ils doivent changer d’adresse pour brouiller les pistes… S’ajoutent des problèmes de communication liés à la langue, des avocats incompétents, le manque d’argent et aussi des tensions personnelles. Un cocktail explosif qui dure cinq mois. Fatigués, ils sollicitent un visa français, qui leur est refusé – malgré leur dossier de militants. Alors ils n’ont d’autre choix que de migrer clandestinement. Ils transitent par la Hongrie, pas vraiment connue pour son hospitalité envers les étrangers à la peau un peu trop sombre. Ils s’y font arrêter, s’enfuient du centre de rétention et, après un long périple en train, gagnent enfin, en février 2014, la patrie tant rêvée du camembert et surtout de la laïcité.

27 février 2015. De temps en temps, Sami et Sabrine déjeunent à la soupe populaire, sous l’église de la Sainte-Trinité, dans le 9e arrondissement. Des bénévoles y servent un plat chaud aux personnes dans le besoin. Le couple ne comprend pas ceux qui critiquent la qualité des repas. © Corentin Fohlen/ Divergence.

27 février 2015. De temps en temps, Sami et Sabrine déjeunent à la soupe populaire, sous l’église de la Sainte-Trinité, dans le 9e arrondissement. Des bénévoles y servent un plat chaud aux personnes dans le besoin. Le couple ne comprend pas ceux qui critiquent la qualité des repas. © Corentin Fohlen/ Divergence.

Deux ans et demi après leur arrivée à Paris, ils préfèrent garder secrète l’adresse de leur lieu de résidence. Tout au plus lâchent-ils qu’il se trouve dans un quartier intra-muros « aimé par les bobos ». Dans leur studio règne un chaos digne d’une chambre d’adolescent, peut-être à l’image de leurs vies malmenées, remplies de freins et d’espoirs ; à l’image aussi de leur existence rock’n’roll, de leurs nuits blanches à l’assaut de la capitale ou devant la télévision à avaler des documentaires et émissions politiques. Ce petit appartement est leur espace, leur sanctuaire. La mère de Sami finance la vie du couple. Sans elle, ils seraient sans ressources. Ils ont bien essayé de travailler au noir, par exemple en donnant des cours de langue arabe. Mais Sabrine s’est retrouvée face à des types bizarres – « Ça ne vous dérange pas si je prends les cours nu ? » lui a demandé l’un d’eux. Projet abandonné. Le statut de réfugié, s’ils l’obtiennent, ne permet qu’exceptionnellement de travailler, pour éviter les « migrations économiques ». Alors, pour l’instant, Sami et Sabrine vivent au présent et se projettent peu.

Une maison de l’athéisme

Les menaces du passé ont laissé des traces. En Serbie, Sami et Sabrine étaient devenus un peu paranos, craignaient pour leur vie. Ici, même s’ils ne se sentent plus traqués, ils préfèrent quand même prendre des précautions. Le climat actuel en France n’aide pas : « Quand on doit écrire notre adresse sur le net, on ne met pas la vraie », illustrent-ils. À la place, ils donnent celle de l’association France terre d’asile, qui les a aidés administrativement à leur arrivée et où ils reçoivent toujours leur courrier. Leur espoir d’être reconnus comme réfugiés les fait tenir, mais après des années d’errance le couple aimerait être fixé sur son sort. « Je suis fatiguée de tout cela », admet Sabrine. Cependant, précisent-ils d’une même voix, « nous préférons que l’on parle de nous comme des militants bien plus que comme des victimes ». Car oui, comme d’autres sans-papiers, ils ont dû dormir dans le métro lors des froides nuits d’hiver ; ils sont passés de squats en squats avant d’avoir leur appartement ; ils ont dîné à la soupe populaire avec les sans-abri de Paris. Mais faire pitié, très peu pour eux. Ils ne se plaignent jamais. Ils encaissent.

En Tunisie, Sabrine a souffert de ne pas pouvoir penser librement, de ne pas pouvoir sortir avec qui elle voulait, à cause de la religion et de son corollaire, la tradition. Tous deux connaissent les dangers de l’islamisme. Leurs réflexions les ont menés sur le chemin de l’athéisme. « Si on nous comptait, nous les areligieux, nous serions la deuxième religion de France, voire la première. Mais dans ce monde plein de clergés, sans représentation, on se fait bouffer », regrette Sami. Le couple voudrait créer une maison de l’athéisme, qui serait un refuge mais aussi un lieu de débats et d’insertion sur l’échiquier politique, avec – c’est leur rêve – l’essayiste Caroline Fourest comme marraine. Pour l’heure, ils débattent entre militants. À Paris, ils ont trouvé un petit réseau d’activistes. Mais entre déceptions et ruptures idéologiques, se stabiliser politiquement n’est pas facile.

« C’est nous qu’ils ont arrêtés »

À plusieurs reprises, ils ont été aussi pris à partie par des passants. Il y a quelques mois, pendant une balade à Montreuil avec des amis – « tous plus athées les uns que les autres », plaisante Sami –, alors qu’ils discutaient avec une militante marocaine, un homme parlant arabe s’est mêlé à la conversation. Le ton s’est enflammé. En réaction aux propos de l’amie marocaine avide de liberté, l’homme a sorti un couteau. Quand les autres passants ont compris la teneur religieuse du débat, « tout le quartier s’est retrouvé contre nous », se souvient Sabrine. Quelques mois auparavant, à Bastille avec Amina, l’ex-militante Femen avec laquelle ils ont depuis pris leurs distances, ils ont été agressés. « En sang, nous avons appelé les policiers, et c’est nous qu’ils ont arrêtés, laissant les autres libres », raconte Sami, écœuré. Après plusieurs rendez-vous avec la justice, ils ont été blanchis. « Ces personnes se permettent d’intervenir dans nos conversations car nous parlons arabe. C’est tribal : ils imaginent que parce que nous parlons arabe, nous pensons forcément comme eux », explique Sabrine.

28 février 2015. Les deux amoureux passent alors souvent leurs soirées chez Amina, une ex-Femen. Un squat. Ils finissent souvent par s’assoupir devant les émissions politiques de la télévision française, qui les passionnent et qu’ils regardent jusqu’à des heures tardives. © Corentin Fohlen/ Divergence.

28 février 2015. Les deux amoureux passent alors souvent leurs soirées chez Amina, une ex-Femen. Un squat. Ils finissent souvent par s’assoupir devant les émissions politiques de la télévision française, qui les passionnent et qu’ils regardent jusqu’à des heures tardives. © Corentin Fohlen/ Divergence.

Au-delà de ces épreuves personnelles, l’année 2015 a été pour eux un choc général. Sabrine se doutait bien que l’organisation État islamique (Daech) allait mettre ses menaces à exécution et attaquer la France et notamment Paris. Mais la gravité des attentats a dépassé ses craintes. « La France, pays laïc, féministe et pro-homosexuels, est un pays pécheur pour Daech », estime-t-elle. Après les attaques de novembre, « j’ai été choquée. Il ne s’agissait que de gens normaux, dans des bars, dans la rue », contrairement à l’attaque ciblée contre Charlie Hebdo. Fans de metal, les deux Tunisiens reconnaissent qu’ils auraient pu être, ce 13 novembre, au concert du groupe Eagles of Death Metal au Bataclan. « On était fauchés, mais si on avait eu de l’argent, on aurait pu y aller, explique Sami. Mais on est vivants, et plus que jamais. » Bien décidés à continuer le combat.

Et les attentats de janvier ? Les deux Tunisiens ont été dévastés, particulièrement par la mort de Charb, qu’ils ont connu quand l’hebdo a voulu écrire un article sur eux. « Nous l’avions vu trois ou quatre fois. Quand on l’a rencontré dans les locaux de Charlie, ça a été magnifique. J’avais le cœur qui battait, je ne réalisais pas que j’allais rencontrer le directeur du journal ! Il a tout de suite dit “camarades”, il a proposé qu’on se serve de leur salle de réunion si on en avait besoin », se rappelle Sabrine. « On a senti que c’était notre pote, pas un directeur. Et lui a flairé immédiatement notre militantisme laïc. C’était un gars génial. Ils ont eu l’un des nôtres. Quand il est mort, nous avons sans doute été plus touchés que pas mal de Français », lâche Sami, en référence à ceux qui alléguaient que les journalistes assassinés l’avaient « bien cherché ». « Tignous nous avait dessinés dans le cadre d’un article. Lui aussi est mort », soupire Sabrine. Charlie était le reflet de la pensée du couple : rire de tout, libre expression, blasphème.

Un manuscrit chez Grasset

Autre terrain de leur engagement : la mobilisation citoyenne, avec notamment le mouvement Nuit debout. Sami et Sabrine s’y sont rendus plusieurs fois. Ils ont regretté qu’Alain Finkielkraut se soit fait jeter – non par sympathie pour ses idées, mais par volonté d’une ouverture à tous les dialogues. S’ils aiment les conversations, ils aiment aussi écrire. Sami a déposé un manuscrit chez Grasset : un essai aiguisé sur les dangers de l’intégrisme et la passivité de la classe politique française, avec des illustrations qu’il a réalisées lui-même. Il espère retenir l’attention de l’éditeur. « Je sais que certains thèmes que j’aborde pourraient être récupérés par le Front national, mais ce ne devrait pas être le seul parti à en parler », précise-t-il. Maintenant familier de la vie politique française, le couple est conscient de l’importance de ne jamais être récupéré, surtout par l’ennemi.

Sami et Sabrine ont aussi envie de vivre leur jeunesse, de sortir et de prendre du bon temps. Dernier projet en date : reprendre le théâtre. « Je ne travaille pas, je suis sans papiers, alors mes idées sont un peu confuses. Le théâtre va me permettre d’exprimer des choses », confie Sabrine. « Nous n’avons jamais parlé d’autre chose que de politique. Maintenant que nous sommes posés et que nous avons moins de problèmes, à part le fric, on apprécie la vie. On essaie de faire la part des choses entre le militantisme et le quotidien. Il faut profiter de l’existence ! Et comme Dieu n’existe pas… » Sami éclate de rire sans finir sa phrase.

Photo page d’accueil : © Corentin Fohlen/ Divergence

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Delphine Bauer

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *