Roland-Garros : à qui profitent les serres d’Auteuil ?

Roland-Garros : à qui profitent les serres d’Auteuil ?

EN LIBRE ACCÈS – REPORTAGE – Après 7 ans de combat judiciaire, l’extension de Roland-Garros dans le domaine classé des serres d’Auteuil, dans le 16e arrondissement de Paris, est actée. Mais les associations de riverains et de protection de l’environnement, par leurs actions en justice, ont forcé la Fédération Française de Tennis à se contenter d’un hectare sur les 6,3 ha du site .

Marie-Josée Laurier porte bien son nom. Appareil photo en bandoulière, elle scrute le moindre végétal des jardins des serres d’Auteuil. Cette habitante de La Défense, passionnée de nature, est nourrice dans le quartier. Elle vient ici au moins une fois par semaine en fin de journée. « C’est un endroit magnifique, avec des arbres centenaires, un grande diversité de plantes. J’y ai découvert certains oiseaux que je ne connaissais pas », raconte-t-elle. Au loin, tandis qu’elle cadre avec application des bégonias en fleurs, on entend les hurlements caractéristiques du nonuple vainqueur de Roland-Garros, Rafaël Nadal, qui réduit le néerlandais Robin Haase au rang de faire-valoir. « 30-15! », annonce l’arbitre de chaise du court Philippe Chatrier, dont la voix amplifiée par le micro contraste avec le calme des badauds qui lisent ou profitent du soleil sur les bancs.

Les lecteurs profitent du soleil. Au fond à droite le palmarium du XIXe est l'emblème du lieu

Les lecteurs profitent du soleil. Au fond à droite le palmarium du XIXe est l’emblème du lieu

Les serres font partie, avec le parc de Bagatelle, le Parc Floral et l’Arboretum, des jardins botaniques de la Ville de Paris. Depuis 2010 officiellement, la Fédération Française de Tennis (FFT) lorgne sur ce site classé au patrimoine historique et monument naturel pour étendre sa surface. Après un long combat judiciaire face à des associations de riverains et de protection de l’environnement, elle a réussi obtenir la concession pour 50 ans d’un peu plus d’un hectare de la partie sud des jardins, sur une surface totale d’environ 6 ha. Les serres d’Auteuil ont été bâties au XIXe siècle par l’architecte Jean-Camille Formigé. Après les avoir traversées, on peut observer l’avancée des travaux du futur court de 5000 places le long du périphérique, en lieu et place des anciennes serres techniques qui servaient au stockage des plantes. Selon Marc Mimran, l’architecte aujourd’hui responsable du projet, 40% du gros œuvre a déjà été effectué. L’armature du court, fabriquée en usine, est à moitié terminée. Au bord de l’avenue d’Auteuil, l’orangerie, jusqu’alors local technique des jardiniers, est en pleine réhabilitation. Elle abritera bientôt un espace de restauration. « Il y a des serres et des arbres qui ont disparu, ce n’était pas un parking de grande surface ici, regrette un jardinier en désignant le chantier de la nouvelle arène. Maintenant il faut aller de l’avant », ajoute-t-il, l’air fataliste.

« Ce n’était pas un parking de grande surface ici », un jardinier

À l’ombre d’une serre abritant toutes sortes de cactus multicolores, Bertrand, 80 ans, est plongé dans la lecture d’un magazine politique. Il fait partie de l’association de défense des serres d’Auteuil, dont la chanteuse Françoise Hardy, accompagnée d’une myriade de personnalités, est la présidente d’honneur. « Roland-Garros a semé le trouble en annonçant qu’il voulait étendre son territoire sur les serres, explique cet ancien cadre d’IBM. Il était normal que les riverains réagissent et aient leur mot à dire. Mais maintenant que les travaux sont bien avancés, il est inutile de s’acharner », juge-t-il. « Surtout, précise le retraité, ils en voulaient beaucoup plus à l’origine. » C’est sur ce point que l’association a réussi un tour de force.

À grand renfort d’appels au dons, grâce au soutien financier de la mairie de Boulogne et d’associations de protection de l’environnement, les riverains engagés depuis 7 ans dans un bras de fer juridique avec la FFT ont fait capoter le projet initial acté en février 2011. « Au départ, ils voulaient aussi prendre le grand palmarium, la pelouse centrale et la serre des expositions, où ils comptaient organiser des garden party pendant le tournoi », relate Agnès Popelin, de l’association France Nature Environnement. Elle regrette que l’alternative présentée par les associations ait été rejetée par la FFT. Il s’agissait de couvrir l’autoroute A13 pour gagner de l’espace et ne pas toucher aux jardins. Une étude commandée par la FFT en 2015 à la demande du tribunal avait jugé le projet réalisable, mais plus cher de 48 millions d’euros, par rapport à un coût initial estimé entre 230 et 250 millions d’euros… finalement révisé à hauteur 340 millions d’euros.

« Ils comptaient organiser des garden-party dans le palmarium », Agnès Popelin de France Nature Environnement

En février 2017, le tribunal administratif a validé le permis de construire dans les serres et jugé les travaux compatibles avec le plan local d’urbanisme (PLU) de Paris. Les associations ont fait appel, mais ce dernier est non suspensif. Cette fois, après de multiples arrêts sur décision de justice, les travaux devraient se poursuivre sans encombre jusqu’à leur terme, en 2020. Les riverains ne désarment pourtant pas, et continuent à profiter d’une couverture médiatique importante, comme cette lettre ouverte publiée par Le Monde le 26 mai 2017. Pour les associations, il s’agit en fait de continuer à marquer leur territoire. « L’ambition de la FFT, c’est d’avoir toujours plus de terrain », affirme Yves Contassot (EELV), qui a soutenu les associations au Conseil de Paris. « Elles ont permis d’éviter le saccage du site, la relocalisation des collections entreposées dans les serres chaudes détruites », poursuit l’écologiste.

« Nous avons fait face à un lobbying intense de la FFT, qui a fait pression sur la mairie de Paris en mettant en avant le risque de perdre le statut de Grand Chelem si le tournoi ne se modernisait pas », explique Agnès Popelin. Il a aussi fallu faire avec avec la peur de la ville de Paris, persuadée qu’un Roland-Garros flambant neuf est indispensable à l’obtention des Jeux Olympiques de 2024. « Sous le mandat de Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo a défendu le dossier de rénovation de Roland-Garros », rappelle Yves Contassot. Il est vrai qu’en termes d’infrastructures, à côté des trois autres Grand Chelem, le tournoi parisien est un peu vieillot. Wimbledon, l’US Open, et l’Open D’Australie disposent tous trois, entre autres exemples, d’un court central couvert en cas d’intempéries. À l’ère du sport business, la FFT a donc toutes les raisons de vouloir donner un coup de jeune à sa vitrine internationale.

40% du gros-œuvre est achevé sur le chantier du futur court des serres, d'une capacité de 5000 places

40% du gros-œuvre est achevé sur le chantier du futur court des serres, d’une capacité de 5000 places

L’objectif affiché par Guy Forget, directeur du tournoi de la porte d’Auteuil, et par le responsable des travaux, Gilles Jourdan, est de rattraper le retard pris sur la concurrence, tout en s’inscrivant dans la tradition de la compétition créée en 1891. Sur ce dernier point, il est logique que la préférence ait été donnée au cadre bucolique des serres d’Auteuil pour bâtir le nouveau court, confié à l’architecte Marc Mimran. « À cause des associations, tout le monde a cru qu’on allait détruire les serres classées, alors qu’on y touchera pas! », peste celui qui a aussi construit le Centre National d’Entraînement de la FFT, porte Molitor. Il rappelle que le court sera semi-encaissé, pour ne pas défigurer les jardins, et entouré de serres dont la couleur verte s’accordera avec celles de Formigé. « Le jardin n’est pas très connu, les riverains ont l’impression qu’il leur appartient », analyse l’architecte. Ce n’est pas Marie-Josée Laurier qui le contredira : « On est dans un endroit gratuit, ouvert à tous. Dans le monde d’aujourd’hui l’argent est roi, il suffit d’un petit chèque pour qu’ils s’étendent encore, alors il faut rester vigilant ».

Photographie : Louis Jeudi

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Par Louis Jeudi

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