« Paris a toujours été un refuge LGBT »

« Paris a toujours été un refuge LGBT »

|LIBRE ACCÈS| – ENTRETIEN – Si l’anonymat et le brassage de la capitale permettent à la majorité de la communauté lesbienne, gay, bi et trans de vivre paisiblement, Clémence Zamora-Cruz, 41 ans, rappelle que le danger guette toujours. Née « il » au Mexique, la porte-parole de l’Inter-LGBT a fui la violence et trouvé sa place à Paris, où elle poursuit son combat militant. Elle battra le pavé à l’occasion de la Marche des fiertés, samedi 24 juin 2017.

Soixante-Quinze : L’an passé, la Marche des fiertés était raccourcie en raison de l’état d’urgence. Retrouvera-t-elle son parcours habituel le 24 juin ?
Clémence Zamora-Cruz : Oui. La Gay Pride 2016 s’était tenue dans un contexte particulier, quelques jours après la terrible tuerie d’Orlando [qui avait fait 49 morts dans une boîte de nuit gay de la ville américaine, le 12 juin 2016]. On subissait les mesures de sécurité de l’état d’urgence, et la concurrence de l’Euro de football… Mais la marche avait bien eu lieu, ce qui est le plus important.

Combien attendez-vous de participants cette année ?
Comme à chaque fois, environ 50 000 personnes, venues de toute la France. C’est l’événement le plus important de l’année pour la communauté LGBT.

Quel sera le mot d’ordre ?
Nous n’avons pas encore décidé, car nous attendions le résultat des élections [cet entretien a été réalisé le 13 mai 2017] pour définir une revendication forte. Macron ou Le Pen, ce n’était pas la même chose pour nous.

Quel risque aurait présenté l’élection de Marine Le Pen pour la communauté LGBT ?
Le risque était bien identifié. Le Front national, ne respecte pas le cadre que nous défendons : la lutte contre les discriminations et le respect des droits humains. Ce parti est dangereux pour les minorités. Pas seulement pour les personnes LGBT, mais pour toutes les minorités avec lesquelles nous nous devons d’être solidaires, parce qu’elles sont brutalisées par la non-considération de leur vécu, de leurs demandes et revendications à s’intégrer dans une société inclusive et respectueuse de la diversité. Nous nous mobilisation à chaque fois pour les élections. Notre travail consiste à éclairer le choix des citoyens.

Paradoxalement, le Front national capte de plus en plus le vote homosexuel, près d’un tiers…
Un des arguments du FN est de faire croire que certaines religions sont contre leurs droits, leurs acquis, en pointant les islamistes radicaux comme responsables. Le parti fait circuler des rumeurs selon lesquelles, dans certains quartiers de Paris ou de banlieue, on ne peut pas se déplacer librement quand on est une personne LGBT. C’est un fantasme. Les agressions peuvent se passer à n’importe quel moment, dans n’importe quel endroit, toucher n’importe qui. Cette manière de monter des minorités les unes contre les autres est une manipulation de la peur.

« Les manifs contre le mariage pour tous, ça a été un choc pour ceux qui pensaient vivre dans un Paris protégé. »

La capitale offre-t-elle un cadre plus apaisé et sécurisé qu’ailleurs en France ?
Paris a toujours été une ville de passages et de brassages, un refuge pour les personnes LGBT. On y est plus anonyme et on cohabite avec des gens qui ne nous ressemblent pas. Le Marais reste un quartier repaire avec des lieux de rencontre et de rendez-vous repérables pour la communauté qui y fait la fête mais n’y vit plus vraiment. Cela dit, on n’est jamais à l’abri de rien… On a vu, lors du débat sur le mariage pour tous, la mobilisation de personnes de l’ouest parisien, réactionnaires et décomplexées, appelant à la haine envers les personnes LGBT. Ça a été un choc pour certains, qui s’estimaient à l’abri de ce type de violences, verbales et physiques. Elles pensaient vivre au sein d’une société ouverte, dans un Paris protégé et elles se sont rendues compte qu’il y avait finalement encore beaucoup à faire. Le dernier rapport de l’association SOS-Homophobie pointe une augmentation [de 19,5 %] des actes anti-LGBT en France l’an passé. La capitale n’y échappe pas.

Début avril, une militante trans était agressée rue Beaubourg…
L’attaque a été très violente et s’est déroulée en plein centre de Paris, aux portes du centre LGBT. Mais les agressions peuvent aussi être plus insidieuses : des paroles discriminantes, la négation d’un service, l’obligation de quitter un endroit car vous tenez la main de votre ami(e) ou parce que vous êtes trans et que l’on vous a repéré… Une violence, verbale ou physique, est une violence. Qui a une incidence énorme sur la victime.

Paris a longtemps eu à sa tête un édile gay, Bertrand Delanoë. Est-ce que ça a eu un impact pour la communauté ?
Cela a apporté une visibilité, contribué à la banalisation, montré qu’une personne homosexuelle pouvait être votre voisin, votre client, votre maire. Paris était LGBT-friendly sous sa mandature, c’est toujours le cas aujourd’hui. Anne Hidalgo a inauguré, en 2014, une plaque en mémoire du dernier couple homosexuel exécuté à Paris en 1750, et vient de baptiser, à Pigalle, une promenade du nom d’une vedette de cabaret trans des années 1950, Coccinelle. On se fiche de l’orientation sexuelle du maire. Ce qui compte, c’est la politique qu’il met en place.

La Marche des fiertés de juin sera
la quarantième pour la capitale. Quels progrès ont été accomplis au fil des années ?
Il ne faut pas oublier que l’homosexualité n’a été dépénalisée qu’en 1981 ! À l’époque, la communauté réclamait le droit de vivre ses amours de façon ouverte, sans être discriminée. Cette mobilisation a enclenché une prise de conscience d’une minorité opprimée qui s’est mise en marche pour réclamer des droits, y compris pour les lesbiennes, bi et trans. Où en est-on maintenant ? On a obtenu des droits récemment : le mariage pour tous, le terme « identité de genre » qui est entré dans le Code pénal, l’homophobie devenue un facteur aggravant dans les agressions.

La marche parisienne semble avoir moins de moyens que d’autres villes en France ou en Europe. Comment l’expliquez-vous ?
Nous recevons peu de subventions. C’est un manque de volonté politique. Mais nous faisons aussi très attention à ce que le commercial ne prenne pas le dessus sur le message. À Rome ou à Madrid, il y a beaucoup de publicité. On a besoin des marques, mais il faut que les revendications continuent à être audibles, car on n’est pas au bout des discriminations. Avancée des droits ne signifie pas avancée de la société.

« Je portais le costume-cravate mais on me disait souvent Madame. »

L’an passé, le cortège défendait l’urgence 
de droits pour les trans. Vous avez été entendus par le législateur.
Oui. La loi « Justice du xxie siècle », votée récemment, permet un changement d’état civil simplifié, fondé sur l’autodétermination. On n’a plus à se justifier, la simple volonté suffit pour modifier son prénom en mairie. Le changement de genre, lui, a été démédicalisé, il ne faut désormais plus apporter de preuve de stérilisation ou de traitement médical. Cette loi était nécessaire. Elle n’est pas parfaite, car la procédure n’est pas ouverte aux mineurs, mais c’est une avancée. Le fait de ne pas avoir une carte d’identité en accord avec son genre expose les personnes trans à des discriminations. Elles ne peuvent pas facilement porter plainte ou voter, ou même signer l’accusé de réception d’un courrier…

D’origine mexicaine, vous êtes vous-même née homme avec la conviction d’être femme.
Je ne suis pas née homme. Je suis née, et on m’a assignée garçon à la maison.

Assignée ?
Oui, car on regarde les parties génitales et on dit que quelqu’un est un garçon ou une fille, sans se demander si, plus tard, la personne sera en accord avec cette assignation. Le sexe anatomique n’a rien à voir avec le genre que l’on revendique. Seule la personne concernée peut définir son identité.

À quel âge avez-vous eu un problème avec votre assignation ?
J’ai fait mon coming out à 6 ans. À cette époque, j’avais un grand frère qui entrait à l’université. La question au repas un soir, c’était : que va-t-on faire plus tard ? J’étais l’avant-dernière de six enfants. Quand est venu mon tour de répondre, j’ai dit que j’allais me marier avec mon prof d’école ! Il y a eu un silence de mort autour de la table. Mon père m’a dit : « Un garçon ne se marie pas avec un autre garçon. » Je lui ai répondu : « Je ne vois pas le problème puisque je ne suis pas un garçon… » À ce moment-là, j’étais en construction identitaire, je portais déjà beaucoup de rose, ça ne leur posait pas de problème. Mais toutes les remarques que mes parents recevaient de l’extérieur sont remontées. On m’a envoyée chez un pédopsychiatre. J’ai arrêté la danse, alors que j’adorais ça. On m’a fait faire du foot parce que c’est masculin. J’ai commencé à avoir des problèmes à l’école, puis avec mes frères et ma sœur. La transphobie a imprégné la famille. La violence s’est installée, je me suis sentie en insécurité.

Et vous êtes partie.
Oui, j’ai quitté le domicile familial à 15 ans, le soir de Noël, après une énième dispute avec mon père. J’ai pris le bus pour Mexico et vécu dans la rue presque un an et demi. J’ai fait connaissance avec d’autres enfants comme moi, nombreux au Mexique. On volait des fruits pour manger, on faisait la manche. Puis j’ai été recueillie par ma grand-mère jusqu’à ma majorité. En 1994, j’ai terminé ma licence en administration touristique à Puebla, ma ville de naissance. J’ai commencé à m’intéresser à la politique, je militais au PRD, le premier parti de gauche mexicain. Mais on était harcelés par la police, des militants disparaissaient, ma vie commençait a être en danger. J’ai décidé de quitter le pays en 1996.

D’une persécution à l’autre… Vous avez atterri où ?
En Gironde, où j’ai rejoint mon petit copain français rencontré au Mexique. Puis, j’ai passé un an à Poitiers, deux à Rouen avant d’arriver à Paris.

Vous travaillez comme professeur d’espagnol pour la Chambre de commerce et d’industrie de Paris. Avant d’assumer pleinement votre statut de femme, vous y avez été embauchée en tant qu’homme.
En assignation, oui, je portais le costume-cravate. Mais en apparence, presque pas. Je cultivais le côté androgyne. Même avec les cheveux attachés, on me disait souvent « madame » ! J’ai la chance d’avoir eu accès à des hormones très tôt. Du coup, je n’ai pas des traits très marqués. Je n’ai pas eu besoin de recourir à la chirurgie esthétique ou à faire de rééducation de la voix. Et puis mes collègues de la CCI se sont montrés ouverts.

C’est dans la capitale que vous « devez » être aujourd’hui ?
J’ai vécu au centre de Paris, j’habite désormais à Ivry, dans le Val-de-Marne. Je suis une militante des droits humains, de gauche, le fait d’habiter un quartier populaire me plaît. Son mélange de population me rappelle d’où je viens.

Vous envisagez de retourner vivre au Mexique un jour ?
Parfois, l’idée me traverse l’esprit. Quand je suis partie un mois en Thaïlande en 2009 effectuer mon opération de réassignation, loin de mes repères, de mon compagnon, j’ai eu envie de rentrer chez moi. Puis je me suis rendue compte que chez moi, c’est pas le Mexique, c’est Paris.

Photographie Mathieu Génon

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Par Philippe Schaller

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