Un huis clos dans l’océan

Un huis clos dans l’océan

LA PIÈCE # 14 – Inspiré d’un naufrage réel, Le Radeau de la méduse de Georg Kaiser (1878-1945) offre à douze jeunes comédiens une partition idéale pour évoquer l’actualité avec distance.

Depuis 81, avenue Victor-Hugo créé par Olivier Coulon- Jablonka en 2015 au Théâtre de la Commune, la crise des migrants donne lieu à de nombreuses productions sur les scènes françaises. Conçue par les scénographes Heidi Folliet et Cecilia Galli, la barque qui tient lieu d’unique décor au Radeau de la méduse mis en scène par Thomas Jolly fait donc d’emblée penser à la Méditerranée. Elle se situe pourtant en un tout autre lieu : quelque part entre Angleterre et Canada, en 1940. À son bord, douze jeunes comédiens du Groupe 42 de l’école supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg (TNS) qui incarnent des enfants en plein naufrage, survivants du torpillage du navire qui devait les conduire loin des bombardements.

Tous les effets sont ici réduits au strict minimum, au service du seul jeu des anciens élèves du TNS. Fruit de leur atelier de sortie, ce Radeau de la méduse est davantage qu’une pièce de transmission. Lors du dernier Festival d’Avignon où il a été créé, Thomas Jolly le présentait d’ailleurs comme une œuvre aboutie. Cette reprise au Théâtre de l’Odéon en est la preuve. Le texte de Georg Kaiser, très populaire durant l’entre-deux guerres, répond parfaitement aux besoins du metteur en scène.

Partition collective émaillée de dialogues qui font émerger des personnages singuliers, Le Radeau de la méduse permet de mettre chacun en valeur tout en travaillant sur l’énergie du groupe dans un équilibre maîtrisé. Autant que les douleurs de l’exil, la pièce met en scène les mécanismes de l’intolérance avec une subtilité qui lui permet de résister au temps. Car si les naufragés tentent
au départ de s’inventer une solidarité idéale, la découverte d’un treizième passager les fait sombrer dans la violence du fait d’une superstition qui n’est pas sans faire penser à certains radicalismes religieux d’aujourd’hui.

Photographie : Jean-Louis Fernandez

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Le Radeau de la méduse. Du 15 au 30 juin. Odéon – Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 75006 Paris. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

Par Anaïs Heluin

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