Denis Grozdanovitch ou la sensualité de la terre battue parisienne

Denis Grozdanovitch ou la sensualité de la terre battue parisienne

ARTICLE EN LIBRE ACCÈS – PORTRAIT – Les qualifications de Roland-Garros ont débuté en début de semaine, l’occasion de rencontrer l’ancien champion de France junior de tennis devenu entraîneur puis écrivain de renom, Denis Grozdanovitch. Une trajectoire atypique marquée par un amour inconditionnel pour Paris, où il est né.

Il pince sa lèvre inférieure entre ses dents de manière compulsive. C’est le seul signe qui pourrait laisser croire qu’existe, dans l’esprit de Denis Grozdanovitch, l’ombre d’un doute sur sa joie d’être au monde. À 71 ans « Grozda » – ainsi surnommé à Paris depuis ses exploits tennistiques précoces – conserve la démarche leste et l’œil vif du chat, son animal totémique. « Dès que je vois une balle à proximité, je deviens un félin », assure celui à qui l’on promettait dans sa prime jeunesse une belle carrière sur le circuit professionnel. Il tape ses première balles au Tennis Club de Paris (TCP), porte de Saint-Cloud, et excelle rapidement dans ce sport fait d’adresse, d’anticipation et de précision. Si ses parents lui ont transmis la passion de la balle jaune, ils lui ont aussi légué celle des mots. Entre deux entraînements, le jeune Denis aime se réfugier pour lire à l’ombre des serres d’Auteuil. En 1963, il devient champion de France junior et les choses sérieuses – trop sérieuses – commencent. « Un jour, l’entraîneur a montré à mes camarades et moi la fameuse maxime de Pierre Coubertin, ‘l’important c’est de participer’, affichée sur le fronton du club de tennis. Il nous a dit : ‘Cette phrase, vous l’oubliez’. »

À 22 ans, Grozda ne trouve pas sa place dans le monde du tennis professionnel, avec lequel il ne se réconciliera jamais vraiment. Il entame des études de philosophie et de sociologie à Nanterre et, pour gagner sa vie, devient entraîneur. Le matin, il transmet son savoir tennistique à de jeunes bourgeois talentueux, dont les parents le paient grassement. « Cela me permettait de gagner suffisamment d’argent pour profiter de l’existence en travaillant 3 heures par jour. Une vie de luxe », dit-il simplement. L’après-midi, il se consacre à ses études et sillonne la capitale à vélo : « Je suis un vrai parisien, j’ai Paris chevillée à l’âme », revendique Grozda. Le natif de la porte de Saint-Cloud se dit même « fier » d’être né à Paris, dont il absorbe toutes les richesses culturelles, dévorant les films des cinémathèques et les ouvrages des bouquinistes. « Paris quand il pleut et qu’on se réfugie dans un café », « la vision de la tour Eiffel qui s’illumine en sortant de la cinémathèque Chaillot » ou encore « les discussions avec les artistes du café Palette » (6e arrondissement)…  Autant de souvenirs de la capitale au travers desquels Grozda forge sa plume d’écrivain.

Comme Alain Souchon dans sa chanson Rive Gauche, l’écrivain-sportif est attristé par les boutiques de prêt-à-porter qui remplacent peu à peu les librairies de Saint-Germain et du quartier latin. Denis Grozdanovitch porte en lui la nostalgie d’un Paris où l’argent ne régissait pas tout. « La pression au travail s’est intensifiée. Quand j’étais jeune, les gens qui sortaient en semaine rentraient à 2 heures du matin. Aujourd’hui c’est 23h30, grand maximum », regrette-t-il sans se départir de son sourire. Une pression qui envahit les esprits, notamment ceux de ses élèves de tennis. Dans ses dernières années en tant que professeur, l’écrivain est stupéfait par leur changement de mentalité. « Ils n’osaient même plus se défier à l’entraînement, par crainte que l’entourage apprenne leur défaite », relate Grozda, qui préfère le beau jeu à la victoire. « Les meilleurs joueurs de tennis ne sont pas forcément les plus forts », affirme-t-il. Le Suisse Roger Federer, dont il a récemment fait l’éloge dans un article, est pour lui l’ « exception qui confirme la règle », capable de battre les meilleurs joueurs de la planète tout en conservant sur le court, une grâce et un sens du jeu « prodigieux ». Son absence de l’édition 2017 de Roland-Garros conforte un peu plus Grozda dans sa volonté farouche de ne plus assister au tournoi. « Aujourd’hui les joueurs sont des robots ennuyeux, et le public ne connaît plus rien au tennis », lâche-t-il, cinglant.

Fâché avec le tennis moderne, Denis Grozdanovitch a été façonné par sa pratique intensive étant jeune. Elle expliquerait même en partie l’écrivain qu’il est devenu sur le tard, à 56 ans. « Le tennis m’a appris l’esprit de précision », explique-t-il, n’hésitant pas à pousser l’analogie entre « le coup d’œil infaillible du grand volleyeur qui part toujours du bon côté » et la capacité du peintre à saisir le détail décisif qui parachève un beau portrait. De même qu’il affectionne particulièrement le plaisir « sensuel » de la glissade sur terre battue, Denis Grozdanovitch prend un malin plaisir à arrêter le temps en écrivant de longues phrases à la manière de Proust, l’un de ses maîtres avec le poète Blaise Cendrars. Mais pour découvrir le secret de la pensée de l’écrivain parisien, il faut se pencher sur l’œuvre du peu connu John Cowper-Powys (1872-1963). « Son œuvre est traversée par la philosophie du sensualisme, qui consiste à apprendre à sentir les choses qui nous entourent pour expérimenter le bonheur d’être au monde ». Dès lors, on est tenté de s’enquérir de sa définition personnelle du bonheur. Réponse(s) de l’intéressé, qui vit aujourd’hui entre Paris et sa ferme bourguignonne : « Voir mes chats s’ébattre dans la nature, regarder les myosotis qui apparaissent, les grues passer dans le ciel en poussant leur petit cri si agréable. » Et donc, glisser sur la terre battue parisienne, exception faite de celle de Roland-Garros. C’est à croire que le bonheur se cache dans les détails.

Photo de couverture : Denis Grozdanovitch, attablé à l’étage du café de La Mairie (6e arrondissement), où il a ses habitudes

Le dernier livre de Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise, a été publié le 18 janvier 2017 aux éditions Grasset (14,90 €)
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Par Louis Jeudi

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