Splendeurs et misères de Château Rouge

Splendeurs et misères de Château Rouge

ARTICLE EN LIBRE ACCÈS – Paris gentrifié, Paris aseptisé. Pas tout à fait. S’il reste un coin de la capitale qui sent encore le soufre, c’est bien le cœur du 18e arrondissement. À Château Rouge, une association de riverains est furieuse contre la vente à la sauvette et gagne ses procès contre la Ville. En filigrane de cette affaire surgit la complexité d’un quartier d’immigration, où l’exotisme le plus surprenant côtoie la plus grande misère.

Une voiture de police s’arrête à l’angle du boulevard Barbès et de la rue Dejean. Quatre hommes et une femme en sortent. Les vendeurs à la sauvette tentent de récupérer un maximum de marchandise et s’enfuient à toute allure, laissant derrière eux des tas de cartons. Un policier se lance à la poursuite d’un jeune vendeur de cacahuètes. Lequel finit par lâcher sa marchandise pour mieux se faire la malle. Le policier éructe un « dégage! » et donne un violent coup de pied dans les cartons. Les pots de fausse porcelaine contenant les cacahuètes se brisent sur le goudron. Pendant ce temps, une femme bien en chair malgré son ample boubou fuschia insulte dans sa langue natale un jeune policier qui ne bronche pas. Elle grimace et mime en sa direction des mouvements de rejet. Les forces de l’ordre interpellent certains vendeurs à la sauvette, auxquels ils demandent leurs papiers d’identité. Tranquillement, les autres plient leurs cartons pour les glisser derrière les barreaux des fenêtres, ou sous les camionnettes alignées dans la rue Poulet. Ils se réinstalleront quand la police sera partie. C’est un jour comme les autres quartier Château Rouge.

Notre ennemi, c’est la sauvette

Les vendeurs à la sauvette sont le cauchemar de La vie Dejean, une association réunissant 120 riverains créée en 2013, à laquelle le tribunal administratif de Paris a donné raison le 24 avril 2017. Yveline Piarroux, sa secrétaire, évoque un quotidien perturbé par la saleté, le bruit et les mauvaises odeurs. « Les cartons forment une bouillie infâme dans les rues en fin de journée, et les déchets alimentaires comme le poisson séché empestent », se lamente-t-elle, accusant la mairie de Paris et la préfecture de Police d’avoir laissé le phénomène, marginal il y a dix ans, s’amplifier ces dernières années. Habitante de la rue Dejean depuis 14 ans, cette femme au longs cheveux blancs, qui fume cigarette sur cigarette, a vu le quartier se transformer. Marqué par l’immigration maghrébine jusqu’au milieu des années 90, le cœur du 18e arrondissement (Barbès, Château Rouge et la Goutte d’or) est aujourd’hui le territoire d’élection des populations originaires d’Afrique subsharienne. Elles viennent chaque jour de toute l’Ile-de-France, voire d’Allemagne ou de Belgique, pour acheter des produits introuvables ailleurs, passer du temps avec leurs amis et retrouver un condensé de leur culture d’origine. Plus d’une dizaine de nationalités sont représentées sur les devantures colorées des épiceries de Château Rouge.

5 policiers et 3 agents municipaux délogent les vendeurs à la sauvette

5 policiers et 3 agents municipaux délogent les vendeurs à la sauvette

« On lutte contre la sauvette, pas contre les Africains. Les boutiques en dur qui vendent des tissus et des produits alimentaires ne nous posent aucun problème », explique Yveline Piarroux, attachée à l’identité de son quartier. La secrétaire affirme que certaines épiceries africaines du losange formé par les rues Dejean, Poulet, Panama et Suez servent de plaque tournante à la contrefaçon. Sur la page facebook de La vie Dejean, un nombre impressionnant de photos de la rue et de liens vers les articles de presse relayant la détresse des riverains s’accumule. Une souffrance virant à l’obsession, que les commerçants et les habitants comprennent. Paul-Henri Michel, un passant très dissert sur ce quartier qu’il adore, a vécu pendant 15 ans rue Doudeauville avant de déménager rue de Clignancourt, il y a trois ans. Pour lui, les riverains « ont toujours râlé ici ». « Le marché à la sauvette permet a pas mal de gens de manger, c’est aussi un facteur de paix sociale », affirme-t-il en passant une main dans ses cheveux poivre et sel.

Cédric, en France depuis 8 ans, partage son constat. « La sauvette permet à ceux qui n’ont pas de ressources de gagner 10 euros par jour pour manger. C’est de la débrouille. » Le jeune homme de trente ans, originaire de République démocratique du Congo, répare des portables et des ordinateurs dans le 18e. Comme la majorité de la communauté africaine d’Ile de France, il ne vit pas à Château Rouge mais en banlieue, à Argenteuil (Val d’Oise). Le midi, il déjeune souvent dans un restaurant de la rue Poulet. « J’ai la chance d’avoir des proches qui m’ont aidé quand je suis arrivé en France », raconte le trentenaire. « La vie est dure pour ceux qui vivent de la sauvette, mais ce n’est pas une raison pour ne pas nettoyer les rues. J’ai honte pour mes frères et je comprends que les habitants soient froissés. Ils ne sont pas habitués à ces comportements », insiste Cédric. « Quant à ceux qui ont des papiers et qui continuent, ça me dépasse… », poursuit l’habitué des lieux.

« Des babioles pour mettre du beurre dans les épinards »

« Vous savez, les femmes qui vendent des babioles le font pour mettre du beurre dans les épinards. Leurs maris sont souvent balayeurs ou éboueurs… C’est une question de survie pour des familles qui peuvent être nombreuses », analyse Jean-Marc Bombeau, qui a fondé l’Echomusée de la Goutte d’or il y a 27 ans. Ces femmes, Yveline Piarroux les connaît bien. « On les appelle les ‘mamas’, elles sont souvent agressives quand on leur demande de décaler leurs étals. Elle disent qu’elle sont chez elles, mais nous aussi! ». Alors, quand la maire de Paris, Anne Hidalgo, lui écrit dans un mail qu’elle doit prendre conscience qu’elle vit « dans un quartier populaire », elle rit jaune. « C’est du mépris de classe. Il y a énormément de logements sociaux ici, des gens qui souffrent en silence du bruit et de la saleté. »

Le losange

Les rues Dejean, Panama, Myhra et Suez, traversées par la rue des Poissonniers : le cœur du quartier africain

Jean-Marc Bombeau connaît le quartier comme sa poche. Il y organise même des visites guidées à la découverte des épiceries exotiques du quartier. « Ici se brasse un argent colossal. Il faut arrêter de croire que dans le 18e, tout se passe à Montmartre », explique-t-il. Parmi l’argent brassé, il y a celui du trafic de contrefaçon, évoqué par Yveline Piarroux. Selon Cédric, il est contrôlé par les Chinois et les Pakistanais. « La marchandise est stockée à Aubervilliers et distribuée chaque jour aux vendeurs de Château Rouge », décrit l’Argenteuillais, bien informé par quelques proches passés par le circuit de la contrefaçon. Une influence que l’on retrouve aussi dans les boutiques africaines du quartier. « Il y a 20 ans, les magasins de produits africains étaient tenus par des Bretons, aujourd’hui ce sont souvent des Chinois », détaille Jean-Marc Bombeau en faisant une moue amusée. Une affirmation qui se vérifie à la caisse de nombreuses boutiques, tenues par des personnes d’origine asiatique.

« On ne veut faire la guerre avec personne »

Le vendredi soir et le week-end, Château Rouge est saturé par une foule immense qui déambule le long des chaussées étroites. Rue Dejean, poissonneries, boucheries hallals et primeurs, qui bénéficient d’un contre-étal, sont parfois obligés de repousser les vendeurs à la sauvette qui s’agglutinent dans un espace très confiné. « Ils ne sont pas méchants mais ne respectent pas la rue », constate Julien Geoffroy pendant sa pause cigarette. Le jeune homme parle au nom de son père, propriétaire de la poissonnerie du numéro 5 et président de l’association des commerçants de la rue. « Nous, on ne veut faire la guerre avec personne, juste travailler », avoue le fils de la maison implantée dans le quartier depuis 30 ans. Parmi les poissons vendus se trouvent des espèces souvent pêchées au Sénégal dont la clientèle africaine est friande. Cela représente 30% du chiffres d’affaires de l’entreprise, qui s’adapte à la demande.

Vêtements et sacs de contrefaçon, smartphones, maquillage, poisson séchés et fruits exotiques sont exposés sur les cartons des vendeurs

Vêtements et sacs de contrefaçon, smartphones, maquillage, poisson séchés et fruits exotiques sont exposés sur les cartons des vendeurs à la sauvette

Du côté de l’association de riverains, Yveline Piarroux ne comprend pas que les pouvoirs publics ne mettent pas davantage de moyens dans le démantèlement des réseaux. Il y a deux ans, la secrétaire de La vie Dejean a pu assister à une réunion sur la zone de sécurité prioritaire (ZSP) Barbès-Château Rouge, inaugurée en 2012 par Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur. « La prostitution et la drogue ont été longuement évoquées. La discussion sur le problème de la vente à la sauvette sur le domaine public a été expédiée en 5 minutes », regrette Yveline Piarroux, qui en rajoute une couche : «  Un système de distribution de marchandise très bien rôdé est organisé dans le quartier. La vente marche bien et beaucoup d’argent circule. Où va-t-il? Sûrement pas dans les poches du jeune étudiant sénégalais avec qui j’ai discuté l’autre jour! ».

Déplacer le quartier africain, la vieille rengaine du 18ème

Si Eric Lejoindre, maire du 18e arrondissement, comprend le désarroi de La vie Dejean, il regrette la décision du tribunal administratif. « Elle ne prend pas en compte l’ampleur des moyens employés par la Ville et l’Etat, même si, c’est vrai, les résultats ne sont pas à la hauteur pour l’instant. » Aujourd’hui, la position de la mairie est très claire. « Il y a une trop grande densité de commerces exotiques à Château Rouge et trop de clients, ce qui créé un climat favorable à la vente à la sauvette », diagnotisque le maire socialiste. Tout comme son prédécesseur, Daniel Vaillant, il milite pour la création d’un « marché des cinq continents » porte d’Aubervilliers. Un serpent de mer qui revient depuis le milieu des années 90 et se heurte au blocage d’Aubervilliers et Saint-Denis. Eric Lejoindre, qui assure que le dialogue n’est pas rompu avec les communes limitrophes, insiste sur la nécessité d’un lieu permettant de meilleures conditions de transport et d’hygiène. « L’idée n’est pas de transformer Château Rouge mais d’adapter le commerce à la taille du quartier. On ne peut pas faire de la vente en semi-gros à Château Rouge, le quartier est saturé », explique l’édile.

Chocs des cultures et des convictions

« La Goutte d’or est un quartier d’immigration depuis 200 ans. C’est le quartier de Paris qui accueille encore aujourd’hui le plus d’immigrés. » Jean-Marc Bombeau rappelle les vagues d’immigration successives, de l’arrivée des ouvriers de Province à la fin du XVIIIe siècle, en passant par celle des Maghrébins après la Première Guerre mondiale, jusqu’à la transition des années 80 et l’avènement du quartier africain. La vie Dejean met en avant la violence qui règne dans le quartier, attisée par la concurrence entre les vendeurs à la sauvette. Des frictions existent aussi entre certaines nationalités. C’est le cas entre les Sénégalais et les Maliens. S’y ajoute la tension entre l’association, les vendeurs et les pouvoirs publics qui se dédouanent de toute responsabilité. Tout ça fait bien rire le fondateur de l’Echomusée : « Le quartier pouvait être dangereux il y a 15 ans, aujourd’hui c’est tranquille. » Le Château Rouge de 2017 est un bazar plus ou moins joyeux selon les perceptions, où les cultures continuent de s’entrechoquer. « En 1799, le quartier était plein de révolutionnaires », glisse Jean-Marc Bombeau entre deux gorgées de bière, trinquant en l’honneur du plus indomptable des quartiers parisiens.

Photographie page d’accueil : Mathieu Génon

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Par Louis Jeudi

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