Le Hasard ludique sur de bons rails

Le Hasard ludique sur de bons rails

LIBRE ACCÈS # 13 – REPORTAGE – Le rideau est levé. Après cinq ans d’attente, le lieu culturel a ouvert ses portes, samedi 29 avril 2017, dans l’ancienne gare de l’avenue de Saint-Ouen (18e). Aux manettes de ce projet de proximité, trois jeunes Parisiens qui ont choisi d’embarquer dans l’aventure les habitants du quartier.

Sous un ciel limpide, à quelques semaines de l’ouverture, la gare relookée a fière allure. À l’arrière, la grande verrière scintille au-dessus de l’ancienne voie ferrée, envahie par la végétation, et du quai, couvert de graffitis. À l’avant, les pierres apparentes de la façade fraîchement mise au jour sont resplendissantes. Sur le parvis, Diane, Hélène, Raphaël, Véronique et Paul s’attellent au rempotage de bégonias. Ils ne font pas partie de l’équipe salariée du Hasard ludique. Ce sont des habitants. Ils sont plus de 1 200 à avoir ainsi rejoint la « communauté des bâtisseurs », au fur et à mesure de l’avancement du projet. « C’est chouette qu’il y ait ce genre d’initiative, se félicitent Diane, 21 ans, étudiante, et Hélène, 25 ans, graphiste dans une start-up, venues du 9e arrondissement. On sert à quelque chose, on rencontre d’autres personnes et c’est créatif ! » Toutes deux s’appliquent à décorer des jardinières avec une technique de pochoir bien rodée. À côté, Raphaël, 25 ans, arrose les fleurs qu’il a plantées.

« J’ai grandi et je vis ici. On s’est toujours demandé ce que ce vieux bâtiment allait devenir. Quand la réhabilitation a commencé, je me suis dit que ce serait sympa de participer. J’ai entraîné ma mère et ma sœur avec moi. » Désignant les abords de l’avenue de Saint-Ouen, il ajoute : « Le quartier est en train de changer. Là-bas, il y avait un Lidl, aujourd’hui c’est un Monoprix… Mais ici, c’est bien fait : c’est un lieu culturel, avec une place pour les associations, pas un resto de luxe avec un brunch à 40 euros… » Alors que nombre de lieux de la capitale sont ouverts par une poignée de serial entrepreneurs, le Hasard ludique fait figure d’exception. Cet espace culturel dédié aux musiques actuelles et aux pratiques artistiques a été monté de bout en bout par trois jeunes Parisiens qui n’ont pas eu peur de se saisir d’un morceau de leur quartier : l’ancienne gare de l’avenue de Saint-Ouen, sur la petite ceinture, aux confins des 18e et 17e arrondissement. Une histoire que le représentant masculin du trio, Vincent Merlet, 31 ans, silhouette fine et lunettes à montures rondes sur le nez, ne se lasse pas de raconter. « En 2010, j’ai emménagé au 191, rue Belliard, au troisième étage. Mon balcon donnait juste en face de l’ancienne gare. Je pouvais en déceler le potentiel patrimonial et architectural. J’en suis tombé amoureux et j’ai commencé à enquêter sur son histoire. »

Vincent Merlet, Flavie Pezzetta et Céline Pigier, les trois fondateurs.

Vincent Merlet, Flavie Pezzetta et Céline Pigier, les trois fondateurs du Hasard Ludique.

Construite en 1889, la gare a cessé son activité en 1934. Laissés à l’abandon jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, ses murs ont ensuite abrité un cinéma, puis, successivement, une supérette, un magasin Darty, et en un bazar-solderie jusqu’en 2011. Au fil de ces occupations, le bâtiment a été malmené, affublé d’extensions de tôle masquant l’architecture originelle. De multiples cloisons et faux-plafonds ont défiguré l’intérieur, dont la salle des pas perdus, qui accueille désormais les concerts. Salarié d’une agence d’événementiel dans la musique, Vincent nourrissait depuis longtemps « le fantasme d’avoir un lieu à soi ». En 2011, quand le bazar est expulsé de l’ancienne gare, le jeune homme est aux premières loges. « Je me suis dit qu’il allait se passer quelque chose, raconte-t-il, la flamme des débuts dans les yeux. J’ai passé des semaines à appeler la terre entière, jusqu’à apprendre que la Ville avait racheté les murs et qu’un appel à projet allait être lancé pour la réhabiliter et l’exploiter. J’ai pris cette nouvelle comme un signe incroyable du destin. J’en ai parlé à deux amies, Céline et Flavie, et on a guetté l’appel à projet. Il est sorti un mois et demi plus tard. »

C’est, en janvier 2012, le premier « hasard » d’une aventure entrepreneuriale pas comme les autres. Céline Pigier, 31 ans, et Flavie Pezzetta, 33 ans, sont alors, comme Vincent, salariées dans le secteur culturel. À cette époque, elles vivent respectivement dans le 18e et à Saint-Ouen (93). « Nous étions de simples habitants se réunissant pour répondre à un appel d’offre public, sans un euro en poche ni structure juridique. Nous sommes allés chercher dans notre réseau amical toutes les compétences que nous n’avions pas : conseillers juridiques, artistiques, cabinet d’architectes, comptables, communicants… On était tellement dans l’euphorie qu’on ne mesurait pas l’immensité du projet. » Le trio imagine le futur lieu : une salle de concerts de 300 places, « avec un penchant pour le festif et les musiques du monde très actuelles », un espace de restauration et un autre pour des ateliers de création, confiés en priorité aux associations locales. Petit à petit, l’ADN social et participatif s’affirme. « Il y a un vrai tissu associatif dans ce quartier, on ne pouvait pas arriver avec nos gros sabots et faire comme si rien n’existait déjà », explique Vincent.

Au conseil de quartier, le projet est bien reçu, même si l’on s’inquiète du bruit qu’il pourrait générer et qu’on s’interroge sur les intentions des candidats. « Comme nous étions des “privés”, on nous a demandé si nous venions là pour faire du fric, raconte Céline. On a dû faire la pédagogie de notre modèle économique. » L’enthousiasme l’emporte. En juillet 2013, le Hasard ludique, qui a choisi un statut de coopérative, est désigné gagnant. « Ça a été très symbolique, souligne Flavie. Ça voulait dire que la mairie de Paris faisait confiance à des petits jeunes, qu’il était possible de l’emporter face à de gros opérateurs qui pouvaient lever des millions. »

La gare de l’avenue de Saint-Ouen au début du XXe siècle. © ASPCRF

La gare de l’avenue de Saint-Ouen au début du XXe siècle. © ASPCRF

Mais le vrai boulot commence : il faut transformer les promesses financières en espèces sonnantes et trébuchantes (un budget de 2,5 millions d’euros à boucler). Une solution est finalement trouvée avec la Ville, qui accepte de co-financer les travaux moyennant un loyer plus élevé. Le chantier démarre en 2015 et s’achève au début de cette année. Entre-temps, l’équipe s’attelle à faire vivre la gare désaffectée auprès des habitants. En septembre 2014, elle y organise un parcours artistique et récolte auprès des riverains archives, photos et témoignages ayant trait à l’histoire de la gare. « L’exposition a été un incroyable succès, avec plus de 2 000 visiteurs », se souvient Vincent. À l’automne 2015, c’est une performance lors de la Nuit blanche qui donne un nouveau coup de projecteur. Le Hasard ludique est lancé.

La dynamique participative n’est pas en reste, à travers « la Fabrique ». Les habitants sont sollicités pour proposer des idées d’animation et d’aménagement. Une tournée est organisée dans le quartier afin de récolter quelques 250 suggestions. Puis, avec ses designers et graphistes – Barreau et Charbonnet et Appelle Moi Papa – l’équipe enclenche la phase de « design participatif » afin de meubler et décorer les lieux. Des balades photographiques sont organisées dans les rues avec une soixantaine d’habitants pour repérer couleurs, textures et motifs qui définiront l’identité visuelle. Les bâtisseurs votent pour leur scénario préféré, puis, il y a quelques semaines, les ateliers démarrent. Les participants customisent l’espace restauration, colorent les murs encore immaculés. Christine, 50 ans, et Ghislaine, 40 ans, s’activent, pinceaux et rouleaux de scotch à la main, pour concrétiser les intentions. « Heureusement que c’est collaboratif, car il y a encore pas mal de boulot ! » Pour ces habitantes de Jules Joffrin (18e), leur implication dans le projet revêt « une dimension presque politique, et citoyenne en tout cas ».

Des « bâtisseurs » décorent au pochoir les jardinières destinées au parvis du nouveau lieu.

Des « bâtisseurs » décorent au pochoir les jardinières destinées au parvis du nouveau lieu.

Après ces longs mois d’attente, l’ouverture imminente attise la curiosité des riverains. Pierrot distille quelques conseils à l’équipe au gré de ses allées et venues. Ce plombier habite le secteur depuis sept ans. « Ça va animer, parce qu’ici, c’est plutôt mort, à part le terrain de pétanque en face. Il faut que ça bouge ! » René, 76 ans, en charge du boulodrome justement, n’en pense pas moins. « C’est beau ce que font ces jeunes, mais pourvu que ça dure ! J’ai peur que les murs soient vite tagués. » Un jeune homme caresse de la main les pierres de la façade, admiratif. « C’est tellement propre, on dirait du toc ! » Lui qui a connu l’ancien bazar est impatient de revenir. « C’est super, car c’est fait pour les habitants, pas pour les touristes. Et j’espère qu’ils vont aménager le quai derrière ! » Un espace détente y sera installé sur une centaine de mètres, une fois les autorisations obtenues.

À son rythme de croisière, le Hasard ludique, qui emploie déjà une quinzaine de salariés, accueillera trois concerts par semaine, des DJ sets les week-ends, un spectacle jeune public très régulièrement, et, tous les jours, en plus du bar-bistrot, des temps de convivialité (jeux, karaoké, lectures, projections…). « Il s’y passera toujours quelque chose, précise Céline. On évoluera au gré des opportunités et des hasards ! » Dès cet été, des stages découverte (yoga, arts créatifs, musique…) seront proposés par des associations et les habitants auront à nouveau leur mot à dire, avec l’organisation d’activités (brocantes, bals, soirées contes…) issues de leur boîte à idées. L’avenir dira si le Hasard ludique parvient à jouer sur le long terme la carte de la proximité.

Le Hasard ludique. 128, avenue de Saint-Ouen (18e), ouvert du mardi au dimanche, de 12 h à minuit (2 h le week-end). Café à 1,50 euro, bière à partir de 3,50 euros.

Photographie : Mathieu Génon

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Par Clarisse Briot

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