« Barbès sans Tati, c’est impossible »

« Barbès sans Tati, c’est impossible »

ARTICLE EN LIBRE ACCÈS – REPORTAGE – Tati, propriété du groupe Eram, a été placé aujourd’hui en redressement judiciaire, avant une probable cession. Une centaine de salariés ont manifesté, jeudi 4 mai 2017, à Barbès (18e arrondissement), où tout a commencé en 1942. En 75 ans, le vichy rose de Tati est devenu un symbole du quartier. Salariés et riverains entendent bien le préserver.

En glissant sur le pont aérien de la station Barbès-Rochechouart, le métro klaxonne, solidaire des salariés de Tati regroupés juste en-dessous, face à leur lieu de travail. « On a appris les difficultés du groupe il y a deux semaines. Les bailleurs, l’Urssaf et les fournisseurs ne sont plus réglés. Nos salaires d’avril vont sûrement être payés par la Caisse des dépôts », raconte Sylviane Binlet. Chez Tati depuis 1981, cette salariée de 55 ans est sous le choc. « On nous a menti », renchérit-elle, amère. « 40 ans de maison, c’est honteux! », peste une autre historique de Tati. Les salariés veulent des explications, assurer leur avenir et une indemnisation décente en cas de licenciement.

« C’est ma deuxième famille »

Outre la perte de leur smic mensuel, c’est une détresse humaine qu’ils expriment. Pour Sylviane Binlet, l’idée de ne plus côtoyer « (s)a deuxième famille » est un crève-coeur. « Je ne peux pas imaginer Barbès sans Tati », ajoute-t-elle. Martine, 68 ans, est venue en voisine de la Chapelle pour soutenir les salariés : « C’est un lieu emblématique du quartier, j’y viens souvent. » Comme Marie, une ancienne aide-soigante qui vit à La Chapelle, plus virulente. « Ils veulent virer tout ce qui est populaire à Barbès, dénonce-t-elle alors que le convoi se met en branle. Après Tati, ce sont les petits magasins qui vont fermer ». « Assurez nos salaires ! », hurle une représentante syndicale dans son mégaphone, reprise en choeur par les manifestants qui remontent le boulevard de Rochechouart en direction de Pigalle.

Ursula, 35 ans et Brigitte, 57 ans, inquiètes mais combatives.

Ursula, 35 ans et Brigitte, 57 ans, salariées de Tati inquiètes mais combatives.

Madi Badiaga, manutentionnaire dans le magasin de Barbès, a longtemps vécu dans le quartier avant de s’installer avec sa famille dans le 15e arrondissement. « En 2015, il y a eu beaucoup de ruptures conventionnelles », rappelle ce gaillard de 57 ans. Pour lui, l’avenir de Tati a commencé à s’assombrir en 2004, quand le groupe Ventura a pris 50% des parts avec l’actuel propriétaire Eram. Selon Sylviane Binet, depuis trois ans environ, les salariés subissent plus de pression. « Sous la famille Ouaki on travaillait beaucoup, mais dans la joie. Monsieur Jules doit se retourner dans sa tombe aujourd’hui! », s’enflamme Josiane Jimani du haut de ses quarante ans d’ancienneté.

500 à 600 salariés menacés

Une femme du quartier, emmitoufflée dans un boubou jaune, longe le cortège et adresse quelques paroles bienveillantes aux manifestants. La bande son est aussi assurée par un activiste qui chante sa haine des grands patrons en s’accompagnant à la guitare. Dans les jours qui viennent, un refrain moins entraînant risque de hanter les nuits des salariés de Tati Barbès. Le 29 mai, le tribunal de Bobigny analysera les sept offres de reprises du groupe Eram, qui emploie 1754 personnes dont 1314 chez Tati. 500 à 600 salariés, au mieux, pourraient se retrouver sur le carreau.

Photographie : Louis Jeudi

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Par Louis Jeudi

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