« Paris est un centre discret mais très influent de la culture turque »

« Paris est un centre discret mais très influent de la culture turque »

ARTICLE EN LIBRE ACCÈS – ENTRETIEN – Alors que le régime d’Erdogan se durcit, Paris symbolise plus que jamais pour les Turcs « la culture, l’espérance, la politique et l’amour ». Ces mots sont de l’universitaire et éditeur Timour Muhidin. Co-auteur de Paristanbul (éditions L’esprit des Péninsules), il décortique dans cette interview le lien qui unit les intellectuels turcs à Paris du XIXe siècle à nos jours.

À quand remonte l’intérêt des Turcs pour Paris?

Les relations ont d’abord été diplomatiques, au cours du XVIIIe siècle. Au XIXe, Paris devient une ville phare, qui aimante les écrivains turcs. C’est la ville des Lumières, de l’exposition universelle. Les écrivains produisent alors un flot de textes ininterrompus sur la capitale française. Il faut savoir que les premiers poèmes turcs urbains parlent non pas d’Istanbul, mais de Paris. Pour le poète A. Ahmt Takan, Paris est La ville où naît la folie, selon le titre d’un de ses recueils. En 1875, un certain Ahmet Midhat publie Un turc à Paris, alors qu’il n’y a jamais mis les pieds. Cela s’explique par la profusion de documents et de photographies de Paris qui circulent à cette époque en Turquie. Il faut attendre le début du XXe siècle pour voir un écrivain turc marquer Paris. Il s’agit du grand Yahya Kemal Beyatli (1884-1958), dont le nom est gravé sur l’une des tables de La Closerie des Lilas (6e arrondissement).

Comment l’influence de Paris se manifeste-t-elle alors dans la ville d’Istanbul?

Jusqu’aux années 1950, un quartier en particulier a été influencé par la vie culturelle parisienne. Il s’agit de Beyoğlu, situé sur la rive européenne du Bosphore. On l’appelait le « Petit Paris ». Les gens y vivaient à l’occidentale, la langue de publication était le français. Un auteur dont j’ai oublié le nom a écrit qu’à Beyoğlu « on avait en bouche le goût de Paris ».

Doit-on entendre que l’influence de Paris sur Istanbul fait aujourd’hui partie du passé?

Vers 1970, la relation entre les deux villes est devenue plus complexe. Il y avait toujours d’un côté les jeunes de gauche, encore attirés par les idées marxistes, le Saint-Germain de Sartre et Beauvoir. À l’opposé ont commencé à paraître des pamphlets anti-Paris. Cela correspond à la naissance des courants islamistes, qu’on appelle aujourd’hui les conservateurs. Chez eux, un phénomène d’attirance et de répulsion se manifestait. Paris pouvait être considérée comme une ville de débauche. Cependant, les lettres anti-occidentales étaient écrites à Paris même, attestant d’un rayonnement intellectuel intacte. Beaucoup de Turcs sont attirés par la culture arabe et pour y accéder, passent par le français. Il leur faut donc venir à Paris.

Aujourd’hui, que représente Paris pour les intellectuels Turcs?

Komet, l’un des plus grands peintres turcs vivants, vit dans le 14e arrondissement. Tout comme Mehdïn Gürsel, l’un des écrivains les plus talentueux de sa génération. Dans le 13e arrondissement vit Ahmed Insel, éditeur et journaliste menacé d’interdiction du territoire parce qu’il collabore régulièrement avec le journal d’opposition Cumhuriyet. Je dirais que Paris est un centre discret mais très influent de la culture turque, représentant la liberté. Ici les éditeurs peuvent continuer à travailler en toute liberté, à produire les artistes interdits par le régime, preuve que la vie artistique et littéraire est encore vive en Turquie malgré la censure.

Y a-t-il des lieux emblématiques, où ces gens se réunissent?

Ils vont encore beaucoup au Select (6e arrondissement). Il n’y pas si longtemps, les peintres se retrouvaient au café Palette, rue de Seine (6e). Le dessinateur français Topor, actuellement exposé à la Bibliothèque nationale de France, y avait ses habitudes et comptaient des Turcs parmi ses proches. Le lieu emblématique de la culture turque à Paris était un salon informel, malheureusement disparu dans les années 1990. Abidin et Guzin Dino, respectivement peintre et universitaire, accueillaient chez eux tous les Turcs de passage. Dans un premier temps dans le 5e arrondissement, quai Saint-Michel, puis près de Mouton-Duvernet dans le 14e arrondissement. C’était une tradition. Avec quelques amis, nous aimerions recréer un tel lieu de rencontre pour les artistes.

 

Timour Muhidine est chercheur, traducteur et professeur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco). Directeur de la collection « Lettre turques » aux éditions Actes Sud, il édite en France Aslı Erdoğan, écrivaine turque mondialement connue. Cette militante des droits de l’Homme subit de plein fouet la censure du régime actuel. Emprisonnée 136 jours pour « atteinte à l’unité de l’état », elle a été remise en liberté et sera jugée le 22 juin prochain.

 

 

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Louis Jeudi

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *