Bienvenue à LVMH land

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ARTICLE EN LIBRE ACCÈS # 13 – REPORTAGE – L’ancien Musée national des arts et traditions populaires du chic 16e arrondissement de Paris va reprendre vie. La Ville a confié le projet au groupe de luxe qui gère déjà la Fondation Louis Vuitton et le Jardin d’acclimatation tout proches.

Rouge à lèvres discret et mise en plis impeccable, Gisèle et Dominique longent la palissade qui entoure l’ancien Musée national des arts et traditions populaires (MNATP). Elles pestent contre « cette horrible clôture toute taguée », et ce « triste bâtiment tout délabré ». Les deux sexagénaires habitent à Neuilly-sur-Seine (92) depuis toujours : « Ça fait des années qu’on assiste à la lente agonie de cet immeuble, on désespérait ». Emblématique des années 1970, le musée aujourd’hui désaffecté tombe en ruine le long de l’avenue du Mahatma-Gandhi (16e arrondissement) depuis maintenant plus d’une décennie. « C’est tout pourri à l’intérieur ! Encore pire qu’à l’extérieur. Tout est cassé, les portes, les vitres, les murs… Ça a été squatté pendant longtemps », fait savoir le vigile, balayant du regard l’ancienne entrée, désormais recouverte de graffitis noirs et blancs.

La rénovation des 13 600 mètres carrés du MNATP a été annoncée par la maire de Paris, Anne Hidalgo, le 8 mars dernier. Cent cinquante-huit millions d’euros ont été mis sur la table pour en financer la réhabilitation. Le généreux mécène ? Bernard Arnault, et son empire du luxe LVMH, qui souhaite donner naissance, d’ici 2020, à la « Maison LVMH, Arts, Talents et Patrimoine ». Avec un espace de 1 000 mètres carrés dédié aux métiers de l’artisanat, un restaurant panoramique, des salles d’exposition, d’événementiel et de concerts, le groupe entend développer son activité mécénale dans le vieil édifice municipal. « C’est une proposition qui permet de sortir par le haut d’une situation enlisée depuis des années », estime Bruno Julliard, Premier adjoint à la maire, qui défend ce partenariat. Il faut dire que ni la Ville, propriétaire, ni l’État, locataire, n’avaient prévu dans leurs budgets d’investir les 60 à 80 millions d’euros nécessaires pour désamianter cet immeuble inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques.

« LVHM permet de sortir par le haut d’une situation enlisée depuis des années » Bruno Julliard, Premier adjoint d’Anne Hidalgo

Le groupe LVMH gère désormais tout le nord du bois de Boulogne : le Jardin d’acclimatation depuis 1984, la Fondation Louis Vuitton inaugurée en 2014, et désormais l’ancien Musée des arts et traditions populaires. En tout, près de 22 hectares de domaine public ont ainsi été concédés au groupe de luxe français. Les élus socialistes au Conseil de Paris saluent « la cohérence du projet ». « Mettre cette troisième parcelle sous sa responsabilité est une aberration ! », fustige Nicolas Bonnet-Oulaldj, président des élus communistes et Front de gauche au Conseil de Paris. « Confier le monument de la Bourse du commerce (1er) à Monsieur Pinault l’année dernière, c’était déjà cadeau. Un coup Pinault, un coup Arnault : on refile tout le patrimoine public à des grands groupes privés ! », déplore David Belliard, coprésident des élus Europe Écologie-Les Verts. Son collègue EELV Yves Contassot renchérit : « On dirait que plus on est riche, plus on peut s’amuser à acheter des bouts de Paris ! » Pour les élus UDI-Modem en revanche, cet accord est une aubaine : « Quand on trouve un partenariat public-privé intelligent, il faut foncer ! Paris doit rester dans la compétition des grandes capitales mondiales comme Singapour et Milan. Le porte-monnaie des Parisiens ne suffit pas, il faut donc faire tout ce que l’on peut pour valoriser notre patrimoine, en utilisant l’argent là où il est ».

« On dirait que plus on est riche, plus on peut s’amuser à acheter des bouts de Paris! » Yves Contassot, conseiller de Paris EELV

Rémi Féraud, le président du groupe socialiste au Conseil de Paris est de cet avis : « C’est une bonne chose que les grandes sociétés investissent pour augmenter l’attractivité de Paris ». Le contrat passé entre la mairie socialiste et la firme durera cinquante ans à compter de la fin des travaux. « Le bâtiment reste aux Parisiens, précise Bruno Julliard, puisqu’il s’agit d’une convention d’occupation du domaine public. » Selon les termes de l’accord, en plus des coûts du chantier, LVMH reversera 150 000 euros par an à la municipalité en plus d’une part variable en fonction des revenus générés par le lieu. « Vous vous rendez-compte, 150 000 euros par an, ça revient à 80 centimes le mètre carré par mois ! C’est la ville qui devient le mécène du mécène ! » tempête Yves Contassot. « Personne ne voulait de ce vieux musée. Ni l’État, ni le ministère de la Culture, ni la mairie. Seul Bernard Arnault était intéressé », répond le président du groupe UDI, Éric Azière. Avec une fortune estimée à près de 38 milliards d’euros, le patron de LVMH avait les moyens de concrétiser son attrait pour le vétuste édifice.

« Le choix de la facilité »

Si la Ville n’avait aucune obligation juridique de mettre en concurrence la parcelle, les élus communistes, Front de gauche et écologistes l’accusent tout de même de ne pas avoir envisagé d’autres solutions. Ils mettent en avant le projet de « Fondation pour la mémoire de l’esclavage » souhaité par le président de la République. Hasard du calendrier ou injonctions contradictoires à l’œuvre, le jour de l’annonce du partenariat devant la presse, un rapport remis au chef de l’État recommandait cette implantation dans l’ancien bâtiment du Musée national des arts et traditions populaires. « La Municipalité a fait le choix de la facilité. À l’heure de la montée des extrêmes, un lieu culturel et historique qui revient sur l’histoire de nos colonies n’aurait pas dû être balayé d’un revers de la main », considère l’élu communiste Nicolas Bonnet-Oulaldj. « Oui, mais pourquoi pas dans un grand port comme Bordeaux plutôt qu’à l’intérieur d’une ville comme Paris, ce serait tout de même plus logique ! », rétorque Éric Azière.

Gisèle et Dominique, les deux sexagénaires de retour de la Fondation Louis Vuitton se chamaillent à propos des carreaux multicolores installés sur l’œuvre de Gehry par l’artiste Daniel Buren. « Regarde-moi ces couleurs, elles sont trop criardes ! », reproche l’une. « C’est un travail magnifique », tempère l’autre. Les deux amies se réconcilient vite et s’accordent sur la nécessaire rénovation de « la verrue du bois de Boulogne ». Elles disent « se ficher complètement » que le patrimoine parisien soit mis entre les mains du privé. Et puis, elles l’avouent : un resto et une salle de concert, ça leur plaît bien plus qu’un musée sur l’esclavage.

Photos de Mathieu Génon

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Par Margaux Dzuilka

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