Rodin déménage rive droite

Rodin déménage rive droite

ARTICLE EN LIBRE ACCÈS – Le Grand Palais accueille, depuis quelques jours et jusqu’au 31 juillet, « Rodin, l’exposition du centenaire ». Le déplacement de 200 œuvres des musées de Paris et de Meudon a nécessité des semaines d’organisation et de stress. Privilège rare, nous avons pu le suivre en immersion.

Lundi 20 février
Quand on arpente habituellement les salles du musée Rodin, dans le 7e arrondissement, c’est en prenant soin de rester aussi silencieux que possible. Aujourd’hui, l’atmosphère feutrée des lieux est recouverte par le bruit des transpalettes et les consignes d’hommes aux pulls verts. Ce lundi de février, c’est jour de déménagement. À l’occasion de « Rodin, l’exposition du centenaire », organisée au Grand Palais un siècle tout juste après la mort du sculpteur, le musée de la rue de Varenne doit se défaire d’une de ses œuvres les plus connues : Le Baiser, un couple nu et enlacé représentant, à l’origine, les deux amoureux de la Divine Comédie, de Dante. La première grande commande de l’État français au sculpteur, en 1889, « dont Rodin a réalisé le modèle en plâtre et confié les épreuves à ses assistants pour le reproduire en marbre sous son contrôle », explique Christine Lancestremère, conservatrice et responsable du service des collections. « Il s’agit d’une pièce emblématique. C’est comme si le Louvre prêtait La Joconde », lâche Diane Tytgat, la régisseuse des œuvres, chargée de la logistique et des transports. De quoi se mettre un peu de pression.

Une équipe de manutentionnaires spécialisée, LP Art, a été appelée pour ce grand déménagement. Jean-Luc est à la tête de sept hommes. Pas des gros bras comme on pourrait s’y attendre, plutôt des experts de ce type de chargement. Leur mission, transférer près de 200 œuvres des collections permanentes et des réserves du musée Rodin au Grand Palais voisin, dans le 8e arrondissement. Des sculptures, des dessins, des photos… Certaines œuvres quittent pour la première fois les lieux. Parallèlement, des créations sont rapatriées rue de Varenne depuis l’atelier-musée de Meudon (Hauts-de-Seine). « Un jeu de chaises musicales infernal pour ne pas donner l’impression d’un musée vide le temps de l’exposition au Grand Palais », sourit Christine Lancestremère.

Plusieurs couches de protection recouvrent Le Baiser pour son transport.

Des pièces à déménager de l’autre côté de la Seine, Le Baiser est sans conteste le plus gros « morceau » : 2,5 tonnes et près de deux mètres de haut. Les hommes en vert l’emballent de plusieurs couches de protection : « Du Tyvek [à base de fibres de polyéthylène] qui protège contre les poussières et l’usure, des couvertures pour créer un molleton et du plastique en cas de pluie », explique Jean-Luc. Des sangles sont harnachées pour fixer l’œuvre à son socle. « Avec ce poids, le ballant peut être très violent », ajoute-t-il. Les gestes du chef d’équipe et de ses hommes sont millimétrés, effectués sans précipitation. Il faut maintenant placer Le Baiser sur le transpalette sans le faire basculer, sans abîmer non plus le parquet qui a été refait à l’occasion de la rénovation complète du musée. Diane Tytgat, un brin stressée, veille sur son « bébé ». Talkie-walkie à la main, concentration maximale, elle doit s’assurer qu’aucun incident ne vienne gâcher les opérations, même si elle « fait confiance à ces hommes expérimentés » qui ont déjà manutentionné l’œuvre pour un prêt en Italie. Emballé, c’est pesé, direction le camion.

Le Baiser, méconnaissable sous ses multiples protections, s’ébranle. Des craquements se font entendre. Le support qui cède, le parquet qui ne résiste pas ? On frémit. « Ce sont des petits cailloux de poussière », rassure Jean-Luc. Plus de peur que de mal. Le lourd chargement reprend la direction du camion. Sur le seuil de l’entrée du musée, nouveau pépin : le chargement se coince sur une plaque de bois. Il faut le redresser. C’est réalisé en quelques secondes, sans panique. L’équipe reprend de l’élan et Le Baiser trouve sa place au fond de l’engin. « Bon, au moins celle-là est dedans ! » se félicite Jean-Luc. Diane Tytgat ressent-elle de la tristesse, de l’anxiété à le voir partir ? Non, « plutôt de la fierté à participer à la diffusion de l’œuvre de Rodin », assure-t-elle.

Il faut six hommes pour pousser le colosse de 2,5 tonnes au fond du camion, sous l’œil attentif de la régisseuse des œuvres.

 

Pas le temps de souffler, le programme de la journée est chargé. La petite équipe se rend dans une autre salle du musée pour déplacer cette fois un bronze, le Saint Jean-Baptiste, deux mètres de haut, exécuté en 1880. Les déménageurs le prennent chacun par un membre, le déplacent sans difficulté avant de le placer dans un caisson. L’opération sera renouvelée pendant des heures. En fin de journée, les camions quittent le musée pour rejoindre, non pas le Grand Palais, distant d’un bon kilomètre, mais l’entrepôt de LP Art en Seine-Saint-Denis. Les œuvres y seront stockées sous bonne surveillance, le temps que leur écrin des Champs-Élysées soit prêt à les accueillir.

Mardi 28 février
Une pluie ne s’abat sur l’avenue Winston-Churchill (8e arrondissement) qui borde le Grand et le Petit Palais. On aperçoit, au-delà du pont Alexandre III, le bâtiment des Invalides. Le froid rougit les mains. Qu’importent les conditions, les hommes de LP Art, chaudement habillés et gantés, restent concentrés. Leur tâche du jour est ardue : faire passer Le Baiser entre les colonnes puis à travers une large porte-fenêtre du Grand Palais. Abderrazak est aux commandes. Lui et ses hommes harnachent la caisse de l’œuvre, plusieurs cordages sont accrochés pour assurer l’arrimage au crochet de levage. L’opération de sécurisation prend presque une heure sous l’œil attentif d’Anna Brégaint, régisseuse d’œuvres de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais des Champs-Élysées, pas stressée pour un sou : « C’est spectaculaire, mais on le fait souvent, et ça se fait assez vite en fait. »

Spectaculaire arrivée dans les airs pour Le Baiser au Grand Palais.

On pose quelques questions, mais il ne faut pas insister, la concentration est de mise. Le grutier, en habitué, passe le temps en fumant des cigarettes dans sa cabine. Devant lui, le hayon du camion est renforcé par une pyramide de palettes et de planches. Dans sa caisse, Le Baiser pèse en tout trois tonnes. « C’est une précaution, on ne veut prendre de risque ni pour les hommes ni pour l’œuvre », justifie Anna Brégaint. Une fois l’ensemble bien en place, les accroches vérifiées et revérifiées, Abderrazak fait signe. Il est le temps de lever le chargement. On attend le feu vert de Diane Tytgat, confirmé quelques instants plus tard. Le grutier s’active avec prudence. Le Baiser s’envole et se déplace dans les airs sous le regard ébahi de quelques badauds, intrigués par ce que peut bien contenir le caisson. L’œuvre est réceptionnée sur le balcon du Grand Palais sous quelques applaudissements et des ouf ! de soulagement, puis rentrée.

Le Baiser est la première œuvre de Rodin à faire son entrée au rez-de-chaussée. Mais on n’ouvrira pas sa caisse aujourd’hui : « On la laisse s’acclimater à cette nouvelle température durant vingt-quatre heures, sinon ça pourrait fragiliser l’œuvre », explique Anna Brégaint. Prudence est mère de sûreté. Toute l’équipe du musée Rodin est sur le pont : Diane Tytgat, Christine Lancestremère et Catherine Chevillot, la directrice et commissaire de l’exposition. Même si on est encore loin de l’ouverture, cette dernière s’enthousiasme déjà : « Par son ampleur, c’est l’exposition du siècle ! En surface, puisqu’il y aura 2 000 m2 d’exposition, et en nombre, avec 350 pièces du monde entier. » En plus des 200 œuvres du musée Rodin, des créations d’artistes contemporains infuencés par le père de la sculpture moderne vont faire le voyage, des Brancusi, Picasso, Matisse, Giacometti… « On voulait montrer comment son esthétique a été réappropriée après sa mort », témoigne Catherine Chevillot. Dans la salle voisine, des peintres donnent du rouleau. Le chantier débute à peine.

Le Baiser trouve sa place au Grand Palais.

Mercredi 8 mars
Une semaine plus tard, décorateurs, restaurateurs, conservateurs, manutentionnaires, employés du musée s’agitent dans les salles. Le Grand Palais a des allures de fourmilière. En guise d’ouvrières, une armée d’employés de LP Art, vêtus de leurs pulls verts. Dans le rôle de la reine, Catherine Chevillot, qui court d’une pièce à l’autre au gré des sollicitations. L’atmosphère voulue par l’architecte scénographe Didier Blin prend forme : « Une ambiance lumineuse, claire, sobre, sans fioritures, au service de la sculpture et de l’œuvre puissante de ce grand maître. » L’exposition fait la part belle aux lumières naturelles, faisant le pari d’ouvrir tout grand les fenêtres. « On a aussi choisi des plans colorés différents, gris, brun, rouge, pour animer et montrer la progression de l’espace en trois parties : “Rodin expressionniste”, “Rodin expérimentateur” et “Rodin l’onde de choc”, après 1945 », complète la commissaire. Rien n’est laissé au hasard pour attirer les quelques 300 000 visiteurs espérés d’ici fin juillet et faire de ce moment une grande réussite.

Au premier étage, la plupart des œuvres d’artistes inspirés par Auguste Rodin et envoyées des États-Unis, de Roumanie ou de Scandinavie sont déjà en place. Olivier Morel, restaurateur indépendant spécialisé dans le métal, réalise à l’aide d’une petite lampe de poche le constat d’état d’un bronze de l’Allemand Max Bekmann prêté par un musée de Francfort. Il compare les points de référence de l’œuvre aux photos du dossier qui lui a été remis. « Il faut s’assurer qu’il n’y a pas eu de problème au cours du transport, explique-t-il. On en profite aussi pour signaler une fragilité qui pourrait arriver, des patines qui pourraient évoluer… » Une sentinelle en quelque sorte.

La pièce maîtresse prête à être admirée.

À quelques mètres, Catherine Chevillot s’interroge sur l’emplacement et l’enchaînement d’une série de sculptures de danseuses en plâtre. « Celle-ci est vraiment trop petite, et un peu perdue au sol. Vous n’auriez pas un socle sur lequel la faire reposer ? » En quelques minutes, un ouvrier lui dégotte ce qu’il faut, il faudra encore le scier et le peindre. « Pour cette série, on recherche du rythme et de la respiration », justifie la commissaire. Quelques minutes plus tard, les œuvres seront fixées par la base et recouvertes d’une vitrine, figées jusqu’au démarrage de l’exposition. À côté, Balzac, étude de robe de chambre – un plâtre réalisé par Rodin à partir d’un véritable vêtement du romancier – est sorti de sa caisse avec soin, les planches de maintien dévissées. Le drapé est posé sur les indications de Catherine Chevillot, qui cherche l’emplacement idéal, au centimètre près. « Un peu plus à gauche. Plus au fond. Tourné vers moi. Stop, c’est parfait. » Pas le temps de contempler cette pièce, Catherine Chevillot s’en est déjà allée. Il reste dix jours pour achever l’installation. Mais l’équipe ne s’inquiète pas. Tout sera prêt. Le Baiser, un étage en-dessous, trône déjà en bonne place. Et attend ses admirateurs.

Revivez le déménagement en vidéo : 

Photos Mathieu Génon – Vidéo Louis Camelin

« Rodin, l’exposition du centenaire », au Grand Palais, jusqu’au 31 juillet. Métro lignes 1 et 13, arrêt Champs-Élysées-Clemenceau.

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Par Philippe Schaller

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