La barbe donne des ailes

La barbe donne des ailes

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Une poignée il y a quelques années, ils sont aujourd’hui une trentaine dans la capitale à donner du coupe-chou. Plus qu’une mode, le poil long est devenu un art de vivre… qui fait bien des heureux.

Passer le seuil d’Alex Haircut’s, c’est voyager dans le temps. Avant de s’installer dans les confortables fauteuils rétro avec cendrier intégré, on enfile une blouse rayée ressemblant aux vieux uniformes de détenus américains. Le transistor crache du folk, du blues, du rock. Pour compléter le tableau de ce salon aux airs de saloon, des alcools forts sont à disposition et la fumée de cigarette envahit la pièce. « Nos références, c’est les films de cow-boys et de gangsters de la prohibition », confirment Christophe alias Alex, 46 ans, et Fatih aka Otto-Man (un clin d’œil à ses origines turques), 41 ans. « Amoureux de ce métier ancestral et parce qu’on sentait le vent tourner », ils ont lancé leur barber shop en 2011, rue Rodier dans le 9e arrondissement, « un quartier vintage qui correspond bien à notre affaire ». Alex, ex-coiffeur classique monté de Perpignan, avait appris la coupe de barbe à l’ancienne en CAP à la fin des années 1980. Il a transmis son art à Otto-Man, client devenu compère. Six ans plus tard, « la mode est devenue un art de vivre, un lifestyle » et le succès est au rendez-vous. Pour se faire tailler le poil chez eux (12 à 25 euros) ou raser à l’ancienne (30 euros), il faut désormais attendre deux mois. Comme souvent dans la profession, Alex et Otto-Man tirent 60 % du chiffre d’affaire de la coiffure, 40 % de la taille de la barbe et du rasage à l’ancienne.

Le duo améliore l’ordinaire avec la vente de produits d’entretien, la participation à des conventions, la création de salons éphémères pour des marques comme Jack Daniel’s, Heineken ou Dr. Martens. Des partenariats monnayés ? « Bien sûr, on ne fait rien gratos ! Ça nous permet d’occuper le terrain, c’est un échange de bons procédés », assume Otto-Man. Leur boutique bien marketée, « au carrelage néo fake », accueille des stars – les chanteurs Miossec ou Sanseverino, des rugbymen du Stade français –, mais surtout des quidams. Une tendance portée par les bobos et les hipsters parisiens, dont Otto- Man, avec ses tatouages et sa barbe sauvage, cultive le look. « Mais aussi par les flemmards et les vieux beaux », rigole Fiona, arrivée il y a peu pour assurer la relève. Les deux compères disent défendre « l’authenticité du métier, contrairement aux usurpateurs, autant barbiers qu’on est garagistes ». Les barber shops et leurs enseignes à spirales bleues, blanches et rouges ont fleuri à Paris. À peine une poignée il y a quelques années, on en compte une trentaine aujourd’hui, sans compter les coiffeurs classiques qui ajoutent à leurs services la taille de barbe.

Un ancien militaire est à la tête de la Clé du Barbier, spécialisé dans la coupe de cheveux, la taille de barbe, le rasage et les soins pour homme.

Un ancien militaire est à la tête de la Clé du Barbier, spécialisé dans la coupe de cheveux, la taille de barbe, le rasage et les soins pour homme.

Certains tirent de cette tendance bien installée un commerce florissant. Comme Alexandre Boulom, habile communicant de 32 ans, à la tête de la Clé du Barbier, spécialisé dans la coupe de cheveux, la taille de barbe, le rasage et les soins pour hommes. Celui qui estime « avoir mis la main sur le secteur » revendique avec fierté « un fichier client de 11 000 personnes ». Son parcours est celui d’une success-story. Cet ancien militaire démineur débarque à Paris en 2013, un CAP et un brevet professionnel de coiffure en poche. Il lance son premier salon à Jussieu (5e), dans un style « loft new-yorkais ». En quelques mois, fort de son savoir-faire indéniable, d’une bonne présence sur les réseaux sociaux, d’un engouement qui se confirme, « d’un Paris capitale de la mode où l’on ose plus qu’ailleurs », sa clientèle explose. Alexandre Boulom enchaîne les heures, forme et embauche des coiffeurs-barbiers à la pelle. Mais il faut pousser les murs, voir plus grand. Il ouvre un deuxième salon dans le 1er arrondissement, rue du Faubourg-Saint-Honoré, où il nous reçoit : un espace de 100 m2 tout en longueur, à l’ambiance de wagon-bar. Rétro, forcément. Le style est épuré, cosy, les barbus se pressent, à tel point qu’Alexandre Boulom doit parfois refuser du monde le week-end.

Il faut pourtant mettre la main à la poche, 25 à 37 euros pour une taille, à renouveler en moyenne une fois par mois. « C’est haut de gamme c’est vrai, mais c’est une prestation qualitative que mes clients ont du mal à trouver ailleurs, justifie-t-il. J’ai un Suisse qui vient exprès ici une fois par mois ! » Tandis qu’il nous parle, « ses » barbiers font le travail. Le style ici, quasi-dress code : petit bonnet vissé sur le haut du crâne et pilosité fine. Alexandre Boulom a désormais 24 employés, il multiplie les opérations « où la facture tape » avec des enseignes de luxe comme Boucheron, LVMH ou Éric Bompard, est l’ambassadeur de marques de rasage, propose lui aussi des mètres de linéaires de produits, des formations (« à sept mois d’attente »), et un bar – payant – pour les assoiffés. Le brillant entrepreneur ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il veut développer l’e-commerce sur son site, une appli, projette d’ouvrir un troisième salon à Paris, deux en province, à Nantes et à Lille. La barbe pousse loin.

Photos © Mathieu Génon

Cet article est publié dans Soixante-Quinze # 12, actuellement vendu en kiosque, dans un dossier consacré aux dessous du bobo-business à Paris.

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Par La rédaction

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