Des habitants du 11e arrondissement veulent sauver la grosse bouteille

Des habitants du 11e arrondissement veulent sauver la grosse bouteille

ARTICLE INÉDIT EN LIBRE ACCÈS – Polémique. Symbole du boulevard Richard-Lenoir, dans le 11e arrondissement de Paris, une grosse bouteille au dessus d’un bar doit être démolie pour laisser place à l’entrée d’un nouveau jardin. Des habitants ont lancé, début mars 2017, une pétition pour sauver l’emblématique objet.

C’est une grosse bouteille rouge à l’angle du boulevard Richard-Lenoir et de la rue Moufle, dans le 11e arrondissement de Paris. Du haut de ses deux mètres, elle coiffe l’angle d’un bar au nom éponyme. Pour nombre de riverains, « c’est un phare au bord de la chaussée ». « Tous les enfants du coin se repèrent à l’aide de cette grosse bouteille, souligne Clémence Brunel, 36 ans. L’objet symbolise le 11e arrondissement. Il sort le quartier de sa banalité. »

Nul ne sait véritablement quand l’emblématique flacon fut érigé. On parle des années 50, d’un support publicitaire vantant les mérites du Picon, breuvage apéritif renommé. Quelques certitudes : Robert Doisneau a photographié deux fois la grosse bouteille, en 1959 et 1961. Quant au réalisateur américain Jim Jarmusch, il a offert à l’objet l’un de ses plus beaux rôles : celui d’un marqueur parisien dans son film Night On Earth, sorti en 1990.


PARIS – NIGHT ON EARTH – JARMUSCH par birdy66

Dans cet épisode du film Night On Earth, de Jim Jarmusch, la grosse bouteille prend la pose à 00’55.

Mais la célèbre bouteille est menacée par la construction d’un espace vert de plus de 5000 m2 : en 2018, le jardin Truillot devrait permettre de relier les boulevards Voltaire et Richard-Lenoir. Une aubaine pour l’un des arrondissements les plus densément peuplés de la capitale. Or, la grosse bouteille, le bar et son hôtel mitoyen sont situés à l’endroit où est envisagée l’entrée du futur parc. Pire, selon la municipalité, les bâtiments occultent la perspective ouvrant sur l’église Saint-Ambroise, un peu plus loin : ils sont condamnés et doivent être démolis.

Des habitants ne l’entendent pas de cette oreille. Avec plusieurs collègues, riverains comme lui de la grosse bouteille, l’urbaniste parisien Frédéric Winter, 58 ans, a lancé sur le Net une pétition intitulée Sauvons la grosse bouteille à Paris. Créé « à l’intention de Monsieur le maire du 11e arrondissement », le 5 mars 2017, le document a déjà recueilli plus de 4400 signatures. « J’ai élevé mes enfants dans le quartier, explique Frédéric Winter. Un jour, j’ai dit à ma fille, en passant devant ce bar ‘’tant qu’un objet aussi étrange est accepté dans une ville, c’est que tout va bien ‘’. »

Poésie

Spécialisé dans les grands ensembles en banlieue, Frédéric Winter vit depuis une quarantaine d’années dans le 11e arrondissement. Pour lui, « les habitants ont du mal à se projeter dans les villes dont l’urbanisme ne suscite pas d’enthousiasme ». « Cet objet, c’est un peu de poésie dans la cité, poursuit-il. C’est une respiration iconoclaste, un petit bout de la mémoire populaire des faubourgs de Paris. C’est d’ailleurs pour cette raison que Doisneau l’a photographié. » Il pense que démolir la grosse bouteille ne présente « aucun intérêt » pour le jardin. « Cet ensemble urbain est ancré dans le réel, dans l’usage, le presque banal, renchérit Myriam Szwarc, architecte qui a toujours vécu et travaillé dans le quartier. Les habitants ont besoin de ces petites choses, témoins de leur quotidien. »

Frédéric Winter, urbaniste, estime que la grosse bouteille et les bâtiments attenant ne nuisent pas à l'entrée du futur jardin Truillot.

Frédéric Winter, urbaniste, estime que la grosse bouteille et les bâtiments attenant ne nuisent pas à l’entrée du futur jardin Truillot.

Son maintien n’altère en rien le projet municipal, insistent les initiateurs de la pétition récemment envoyée aux élus du 11e. « Les quelques m2 de l’emprise au sol du bâtiment actuel laissent encore largement la place pour un espace vert important, poursuivent-ils. La perspective sur l’Église Saint Ambroise serait tout autant préservée en gardant ce petit bâtiment comme chacun peut déjà le constater aujourd’hui. » « Et puis l’objet représente un peu d’humanité urbaine, soulignent-ils. Ce boulevard en a besoin, lui qui a connu des événements dramatiques. » Le policier Ahmed Merabet a été abattu juste en face par les auteurs de l’attaque à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Une fresque en témoigne.

Symbole

La mairie du 11e arrondissement se dit ouverte au dialogue. Mais elle se repose sur la déclaration d’utilité publique qui entérine la démolition. « Ces bâtiments sont sans intérêt, indique Patrick Bloche, conseiller de Paris délégué à l’urbanisme et référent du conseil de quartier République Saint-Ambroise, dont relève le dossier. Il faut déconnecter la bouteille des bâtiments qui seront démolis. Symbole et mémoire du 11e, elle trouvera sa place dans le jardin en devenir. Posée sur un socle, peut-être. Dans un environnement proche du boulevard Richard-Lenoir, certainement. »

Clémence Brunel enrage. « L’objet en soi est moche et cabossé, reconnaît la jeune femme. Mais l’implanter ailleurs n’a aucun sens. Je préfère qu’il soit démoli. » Elle défend le jardin et pense que la bouteille, le bar et l’hôtel, figurent un ensemble cohérent, en phase avec le projet. « Vide de toute activité commerciale, il pourrait accueillir un endroit consacré à la musique, lequel serait complémentaire du parc, imagine-t-elle. Ou alors une nouvelle librairie des jardins, celle du Louvre ayant fermé voilà peu. » Sur place, le gérant du bar ne souhaite pas s’exprimer. Il n’a pas signé la pétition. Les promoteurs du texte ont demandé audience en mairie et attendent la réponse de l’édile. Lumière dans la ville, la grosse bouteille, elle, tient bon la marée.

Photos © Louis Camelin

Légende photo page d’accueil : la grosse bouteille, le café, l’hôtel. Au fond, l’église Saint-Ambroise.

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Par Philippe Bordier

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