Cédric Klapisch : « L’esprit parisien est révolutionnaire »

Cédric Klapisch : « L’esprit parisien est révolutionnaire »

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Il a beaucoup filmé les villes, en particulier la capitale française, où il vit depuis toujours. Du Péril jeune (1994) à Paris (2008) en passant par Chacun cherche son chat (1996), le cinéaste met en scène le foison- nement d’un territoire et les destins de ses habitants. Dans son bistro favori, cet homme affable de 55 ans livre ses souvenirs et ses idées.

Soixante-Quinze : Vous avez vos habitudes dans ce café du 11e arrondissement. Vous vivez
dans le quartier ?


Cédric Klapisch : Oui. J’habite dans cette partie du nord-est de Paris depuis longtemps. Il est connu pour la diversité de ses bars. Je suis un habitué de ce troquet [l’Extra Old Café, rue du Faubourg-Saint-Antoine]. Un vrai Parisien comme moi fréquente les bistros de la capitale. Ce sont des lieux de liberté, et ils sont le théâtre d’une convivialité que le monde entier nous envie.

Vous êtes donc un vrai Parisien ?

Je suis né dans les Hauts-de-Seine, à Neuilly, mais j’ai grandi dans le quartier de la Contrescarpe, dans le 5e arrondissement. Du côté de la rue Mouffetard, pour être précis. C’était bien moins bourgeois qu’aujourd’hui. En 1968, j’avais 7 ans, le quartier était baigné de l’esprit des manifestations de mai. Les étudiants étaient partout. C’était un quartier intello, qui plus est constellé de salles de cinéma. J’ai ensuite vécu dans le 13e arrondissement, puis dans le 14e. J’habite dans le 11e depuis vingt-cinq ans.

Cette ville a-t-elle joué un rôle dans votre envie de faire du cinéma ?

Quand j’étais petit, j’allais dans toutes les salles de cinéma du Quartier latin, en particulier à l’Action École [aujourd’hui Le Desperado], à l’Action Christine [aujourd’hui Christine 21], au Saint-André-des-Arts, au Champo, aux 3 Luxembourg, à l’UGC Danton et Odéon… Par ailleurs, quand je passais, tous les mercredis, par les Champs-Élysées pour aller rendre visite à ma grand-mère qui habitait à Neuilly-sur-Seine, j’admirais les devantures des cinémas. Ces façades, ces affiches, tout cela me faisait beaucoup rêver quand j’avais 4, 5 ou 6 ans.

Dans votre film Paris, sorti en 2008,
vous dites que c’est une cité « sans queue ni tête » : pourquoi ?

Une ville présente toujours un volet anarchique, en particulier d’un point de vue architectural. Il n’y a aucune logique, par exemple, qui relie le Paris du baron Haussmann à celui d’aujourd’hui. Ce non-sens est assez beau. J’évoque aussi cette question à propos de New York dans Casse-tête chinois, en 2013 : on pense que cette grande ville quadrillée de rues perpendiculaires est mieux organisée que d’autres ; or ce quadrillage fabrique autant de chaos qu’ailleurs. À Paris, l’architecture est à l’origine de la mixité sociale. Quand Haussmann conçoit ses immeubles, il place les pauvres en haut et les riches en bas. C’est une manière de mélanger les classes sur un même territoire. Actuellement, Paris s’embourgeoise, mais préserve tant bien que mal sa diversité.

Vous comparez souvent New York, où vous avez tourné Casse-tête chinois et vécu, à Paris. Pourquoi ?

Ces deux villes se regardent et s’influencent mutuellement. Paris ne déteste pas s’inspirer de la mégalopole américaine : l’esprit loft, en vogue dans la capitale depuis la fin des années 1980, en témoigne. New York, de son côté, aime ressembler à Paris et importe volontiers l’esprit parisien dans ses cafés, ses restaurants. C’est très à la mode.

Qu’est-ce que l’esprit parisien ?

C’est un esprit révolutionnaire. À Paris, on sait que pour préserver un idéal, il faut se battre. C’était le cas pendant le siècle des Lumières et lors de la Révolution française. D’illustres personnages ont, à cette époque, mis en forme des principes : Voltaire, Diderot, Montesquieu… Liberté, Égalité, Fraternité : les idéaux de notre devise républicaine doivent être conservés. C’est ça, l’esprit parisien. Dans un domaine plus léger, on peut évoquer la mode, qui est le symbole et l’incarnation d’un art de vivre parisien. Depuis le début du xxe siècle, les créateurs de couture révolutionnent la façon de se comporter. Cette nouvelle esthétique peut aussi être qualifiée de révolutionnaire.

Peut-on en dire autant des cinéastes, des écrivains et des musiciens parisiens ?

Bien sûr. Quand bien même, pour moi, la musique est le parent pauvre de Paris. Dans les années 1940, le jazz venait d’Amérique. Idem pour le rap plusieurs décennies plus tard. Heureusement, l’electro et la french touch sauvent la mise. Les DJ parisiens s’exportent bien.

Est-ce dû au manque de lieux de concerts dans la capitale ?

C’est lié à la mauvaise façon d’appréhender la musique. L’apprentissage aux conservatoires nationaux est une aberration. À Dublin, en Irlande, la musique s’apprend dans le pub d’à côté.

Vous êtes musicien ?

Non. J’ai tenté la clarinette à 17 ans, sans plus. En revanche, je fréquente régulièrement l’opéra. J’adore la danse et la musique classique. Je vais parfois écouter de l’electro pop dans des petites salles, comme La Cigale. Ou encourager des amis musiciens qui se produisent dans des bars. Rue Oberkampf, par exemple.

Vous attachez beaucoup d’importance 
aux sons dans vos films. Quels sont pour vous ceux qui caractérisent Paris ?

Le métro. Tout un symbole. Et les bus. Les Parisiens reconnaissent tout de suite la clochette et le chuintement pneumatique des portes qui se ferment. Ils sont inimitables. D’un point de vue musical, le son de Paris n’a plus rien à voir avec l’accordéon. Aujourd’hui, il vient du Maghreb ou d’Afrique noire. Londres est plus cosmopolite, mais son rapport à l’Afrique est plus lointain. Beaucoup de gens pensent que ce lien entre Paris et l’Afrique est un problème. Moi, je considère que c’est une richesse.

Paris est-elle cinégénique ?

Oui, contrairement à Londres, qui est une ville moche. Tout simplement. C’est injuste, mais à Paris, on pose une caméra, et c’est beau tout de suite. À New York aussi.

Et pourtant, la lumière est souvent blafarde…

Elle est belle ainsi.

Vous avez filmé le quartier de la Bastille
 dans Chacun cherche son chat, sorti en 1996. Comment l’avez-vous vu évoluer depuis ?

C’est un quartier à taille humaine, dépositaire d’une véritable mixité. Peu de quartiers parisiens y parviennent. À Bastille, on trouve encore de vrais personnages, des riches, des pauvres. Ce quartier a finalement peu changé.

Vous avez été membre du comité de soutien d’Anne Hidalgo pour les élections municipales de 2014. Pourquoi ?

C’est une des rares personnes politiques dont j’apprécie le travail. Elle est sincère, met ses promesses en œuvre et ne craint pas d’être impopulaire : la preuve avec sa décision d’interdire la circulation sur les voies rapides de la rive droite. Notre capitale n’est pas adaptée à la bicyclette, et ça m’énerve. Sur ce point, j’ai envie d’être plus écolo que la mairie elle-même ! Des rues entières devraient être transformées en voies cyclables.

Vous soutenez la piétonnisation des berges ?

Paradoxalement, non : c’est mettre la charrue avant les bœufs. Il faut développer davantage les transports urbains avant de créer des embouteillages. La fluidité est essentielle dans une ville. Or, j’estime que cette décision fabrique de la congestion. Cela dit, je suis d’accord avec l’esprit de cette mesure.

Votre prochain film, Ce qui nous lie, 
qui sortira le 14 juin 2017, n’a pas été tourné en ville. Pourquoi ?

C’est la première fois que je filme la campagne. C’était un besoin. Ce long-métrage a été tourné en Bourgogne. Il parle du vin et du temps qui passe. Le vin est l’un des seuls produits qui vieillit bien. C’est aussi une histoire d’homme et de rapport à la nature. J’aime les villes car j’aime les êtres humains. Raconter le vin, c’est une manière d’évoquer la campagne sous l’angle d’une activité humaine. C’est le lien avec mes films précédents.

Pourquoi ce besoin de s’évader de Paris ?

J’adore vivre ici. Je pense sincèrement que c’est la plus belle ville du monde. Mais j’ai besoin d’en sortir. Chacun d’entre nous possède son petit coin de verdure loin de la capitale, ou rêve d’en avoir un. J’aime quitter Paris parce que j’aime y revenir. J’aime voyager, mais la capitale reste ma balise, ma référence. J’ai forgé mon esprit ici, j’y ai été éduqué. Je peux dire que mes racines sont ici.

Si vous deviez vous installer ailleurs, où aimeriez-vous vivre ?

À Marseille. Les rapports sociaux y sont durs, mais c’est une ville réussie. J’adore la mer et Marseille est située au bord de la Méditerranée. Montpellier ne me laisse pas indifférent. C’est une cité en expansion qui résout bien les questions d’urbanisme.

Finalement, votre cité idéale, c’est Paris au bord de la mer ?

Voilà !

Photo © Mathieu Génon

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Philippe Bordier

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *