Les troubadours du métro

Les troubadours du métro

Bravant l’indifférence des voyageurs pressés, ces musiciens font partie du décor du sous-sol parisien. À l’heure du casting de printemps de la RATP, qui se déroule jusqu’au 28 avril 2017, rencontre avec ces artistes qui vivent leur passion.

À la recherche
 de la nouvelle star

Ils sont environ 300 musiciens accrédités chaque semestre par la RATP. La structure qui leur
 est réservée, Espace métro accords (EMA), fête ses vingt ans d’existence. Elle organise fin mars et à l’automne des castings pour sélectionner parmi 2 000 candidats ceux qui pourront se produire auprès des quelque 5 millions de voyageurs quotidiens du réseau. L’accréditation est valable six mois, moyennant quelques règles à respecter : ne pas jouer dans les rames ni sur les quais, ne pas faire la manche ni vendre de disque, ne pas utiliser d’ampli, ne pas couvrir les annonces sonores… Autant de consignes avec lesquelles les musiciens s’arrangent. Le transporteur privilégie la diversité de l’offre musicale, pour refléter tous les goûts des voyageurs. Il se présente également comme un dénicheur de talents. « Le métro est devenu un tremplin, indique Antoine Naso, le directeur artistique de la RATP. Nous accélérons le parcours d’artistes en leur donnant de la visibilité et un accès à des festivals partenaires comme Solidays ou Rock en Seine ainsi que des émissions télévisées. » Des musiciens aujourd’hui confirmés ont fait leurs gammes dans les couloirs du métropolitain, se plaît à rappeler le réseau, parmi lesquels Keziah Jones, Lââm, Dany Brillant, Ben Harper, plus récemment Pep’s et Zaz.

ETIENNE ALSAMIA – JAZZ
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Il a le physique d’un acteur ou d’un sportif. Cela tombe bien : à 55 ans, il a exercé ces deux métiers. « J’ai eu plusieurs vies », reconnaît ce « jazz ambianceur » en remballant son instrument et sa sono. Trois heures plus tôt, Étienne Alsamia s’est installé au croisement des lignes 1, 5 et 8, à Bastille : « La règle, c’est premier arrivé, premier servi. Mais ça ne se bouscule pas en ce moment ! » Dans la lumière blafarde des néons, il a, de bon matin, enchaîné les standards du jazz, alternant solo au saxophone et chant, d’une voix profonde et magnétique. Son set terminé, il soupèse sa poche de pantalon. « Jouer dans le métro, c’est comme aller au distributeur automatique », balance-t-il avec un sourire. Le musicien assume proposer un produit calibré pour les couloirs de la RATP : « Je fais de la musique qui s’entend mais qui ne s’écoute pas. »

Difficile de départager, chez lui, le plaisir de la nécessité. « J’ai toujours fait ce que je voulais », assure le jazzman. Une maxime qui a conduit ce natif de Bagnolet à s’engager, à 17 ans, dans les rangs des chasseurs alpins, avant de se donner corps et âme au football américain. À 33 ans, il découvre son potentiel vocal, se lance tous azimuts dans la musique puis effectue un crochet par le théâtre et le cinéma. Mais sa carrière ne décolle pas. Alors il plaque tout une nouvelle fois pour suivre une femme en Irlande. « Je galérais là-bas. Alors, pour m’en sortir, j’ai commencé à reprendre des standards du jazz dans la rue. » Père de quatre enfants, le chanteur et joueur de sax finit par rentrer à Paris, déterminé à vivre de la musique. « J’avais toujours voulu chanter dans le métro, je me suis dit que c’était le moment d’oser. » Avec environ 70 euros de recette par séance, le musicien s’en sort bien. Il joue le temps qu’il faut pour gagner ce dont il a besoin et complète par des prestations privées. Quand il retrouve dans son étui ouvert « un morceau de pain ou un ticket de métro », il ne se vexe pas. « Pas mal de gens pensent encore qu’on dort dehors. Ça me fait marrer ! Le plus important, pour moi, c’est la reconnaissance, insiste-t-il. Elle passe par l’argent, mais aussi par les sourires et les mercis. C’est un privilège de pouvoir changer une demi-seconde le cours de la vie des gens. Je me considère d’utilité publique ! » Le musicien se voit jouer sous terre encore un an et n’a pas renoncé à proposer un jour sa propre musique. En attendant, il martèle : « J’ai beaucoup de chance ! »

BETTY SEYMOUR – CHANSON FRANÇAISE
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« Je chante dans le métro, c’est ma raison d’être ou bien mon fardeau ! » entonne cette femme à la station Place-de-Clichy, à une enjambée du quai de la ligne 2. Jean large, petit cuir serré, fausse fleur à la boutonnière et cheveux nattés, la chanteuse, qui a fêté ses 40 ans, en paraît dix de moins. Son énergie, dans ce coin où les usagers accélèrent le pas pour sauter dans la première rame, est communicative. La musicienne alterne reprises (Louis Armstrong, Édith Piaf, Claude Nougaro…) et compositions. Elle remercie au micro chaque don, écarte gentiment un fan un peu insistant, accepte la carte de visite d’une prof de yoga intéressée par ce qu’elle dégage, pose sans lassitude pour une photo avec une touriste. Au milieu d’une reprise de Bob Marley, un homme sort son cajón (tambour à main) de son étui et improvise au côté de la chanteuse. Ils ne se connaissent pas. La magie de la musique, comme on dit. Quelques minutes plus tard, sur une chanson originale qui parle de violence conjugale, une jeune femme, visiblement touchée, s’approche de l’interprète. « C’est exactement ce que je suis en train de vivre », lui souffle-t-elle. Voilà un échantillon des événements qui émaillent chaque journée de la chanteuse.

« J’ai décidé de quitter mon boulot salarié pour aller chanter dans le métro » , raconte cette Parisienne aux origines antillaises qui a démissionné il y a deux ans de son poste de conseillère insertion à Pôle emploi. « C’était vital. J’ai choisi de faire ce qui me rend heureuse. Chanter dans le métro, c’est tellement moins difficile que d’aller au bureau ! » Avec deux adolescents à charge, elle a dû beaucoup travailler pour assurer le quotidien. « J’allais chanter tous les jours y compris le lundi, à Saint-Michel. » Aujourd’hui, elle complète par des interventions dans les maisons de retraite franciliennes : « C’est une difficulté que j’ai choisie et qui me grandit. Je récolte des sourires, des attentions. Je croise des gens de tous horizons : des jeunes mariés, des personnes qui viennent de perdre leur travail, des casse-couilles, des mecs bourrés, des types en costard-cravate qui s’assoient par terre avec le besoin de décompresser… Une fois, un gars m’a donné 50 euros et m’a dit : “ C’est ma place de concert que j’achète ! ” » Betty Seymour s’apprête à lancer une campagne de financement participatif pour son premier album, qui s’appellera Identité populaire. « L’année 2017 va être belle, se promet-elle, avec des résidences d’artiste, des festivals, des concerts… »

VANUPIÉ – REGGAE, SOUL, FOLK
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Sa scène, c’est un pan de moquette verte au pied d’un gros pilier carrelé de blanc à la sortie d’un tapis roulant. Son décor, le panneau des horaires du RER B. Plusieurs fois par semaine depuis douze ans, Vanupié, 37 ans, offre aux travailleurs, aux touristes, aux couples enamourés ou aux solitaires déprimés ses compositions à la guitare, entre reggae, soul et folk. Signe distinctif : il joue… pieds nus. Attirés par son timbre voilé, des voyageurs dévient de leur trajectoire et dégainent leur téléphone pour filmer. Un arc de cercle se forme, puis applaudit. « J’ai une vie super et c’est grâce à vous ! » lance Vanupié. Gloire éphémère. Quelques minutes plus tard, l’auditoire s’est tari, les regards se sont détournés, les tourniquets absorbent la foule fatiguée de ce mercredi soir. Lui continue de chanter. « C’est courageux d’aller dans le métro », confie le trentenaire aux dreadlocks et au regard doux, pourtant rôdé. « Tous les jours, il faut prendre sur soi. Quand tu démarres, il n’y a rien de pire : ça sent la pisse, il fait froid. Tout est dur. On a déjà voulu me piquer mon fric, mon micro. Il y a des insultes, des embrouilles. Mais les gens t’aident à dépasser ça. C’est à chaque fois génial ! » Le musicien, qui a monté sa société de production et sorti un premier album, Freebirds, a déjà savouré les salles pleines à craquer, les projecteurs braqués sur lui, le public survolté : en deux ans, il a participé à plus de 250 concerts, à La Cigale, au Bataclan, au Trianon, dans divers festivals. Il a fait les premières parties d’Alpha Blondy et du groupe de rock Shaka Ponk, il est parti en tournée avec des formations de reggae reconnues (Groundation, UB40, Soja… ). « Un jour, je loge dans un hôtel cinq étoiles et je fais des selfies. Le lendemain, on me crache dessus dans le métro », dépeint-il, sans amertume.

Cette vie de paradoxes, Vanupié, qui a grandi à Gif-sur-Yvette, dans l’Essonne, l’a embrassée à 25 ans, abandonnant un très bon job dans une agence de pub parisienne : « À la mort de mon grand-père, j’ai compris que je n’avais pas de temps à perdre dans des choses qui ne m’intéressaient pas. » Depuis, il fait de la musique. « Je me lève tôt, je prends du magnésium, je fais des pompes pour être en forme. » Jouer ici lui permet de continuer à exercer son métier. « Faire de la musique coûte très cher. Pour se financer, certains ont un autre job, d’autres dealent. Moi je joue dans le métro. Souvent, avant de descendre à Châtelet, je n’ai même pas de quoi me payer un paquet de clopes… » Aujourd’hui, c’est une star. Les flics, les pompiers et même les militaires de la station lui achètent son disque, les filles tombent raides dingues de lui et il commence même à produire d’autres artistes. Mais il se fait aussi régulièrement « dégager » de son emplacement, en zone non autorisée. Pas de quoi le dissuader. « Ce sentiment de satisfaction qui regonfle ton ego après un concert réussi dans le métro, c’est incomparable. »

SO SAGE – POP FRANÇAISE/INTERNATIONALE
Les SO Sages, Metro Gare de Lyon, Paris 12e, le 28 janvier 2017

« On ne vous casse pas trop les oreilles ? » s’enquiert Fanny en réglant l’ampli. Difficile pour ces deux filles – comme pour tous les musiciens du métro – de savoir si elles jouent suffisamment fort sans pour autant arracher des grimaces d’inconfort aux passants. Ces derniers ont l’air d’apprécier, le pouce levé en direction des deux jeunes femmes. Doudoune sur le dos, sourire à toute épreuve, elles enchaînent avec légèreté des reprises arrangées à leur sauce, de Patrick Bruel à Stromae, en passant par Gold, les Cranberries et Shakira. « On a commencé à travailler ce large répertoire pour la Fête de la musique l’année dernière », explique Fanny, 26 ans, à la guitare. Avec Julie, 28 ans, elles ont rôdé leur duo, So Sage, cet été dans les parcs de la capitale. Depuis décembre, elles jouent sous terre en fin de semaine. « On évite de rester après 20 heures, car après, on tombe sur des gens bizarres ou qui sortent de l’apéro, ça peut être lourd. »

Les deux copines se sont rencontrées dans une école de comédie musicale, dans le 20e arrondissement. Julie, lilloise, a convaincu ses parents réticents de la laisser tenter sa chance. Fanny, montpelliéraine, a choisi de « monter » faire ses études de kiné à Paris, avec la musique dans un coin de la tête. Depuis un an, elle exerce comme kiné le matin, puis divertit les usagers de la RATP l’après-midi. Deux mondes qu’elle préfère garder bien séparés. Avant de créer le duo, la jeune femme s’est produite en solo dans le métro. « J’avais suivi une saison de l’émission Nouvelle Star. La gagnante, Emji, a joué deux ans dans le métro. C’est ce qui m’a donné envie d’y aller. Je me suis dit que ça pouvait m’ouvrir des portes, me forger. » Elle aussi a tenté le fameux télé-crochet, mais a été méchamment recalée. « On préfère rester authentiques dans le métro », relativisent les deux jeunes femmes. Il n’y a pas de réel enjeu financier à leurs prestations souterraines. Toutes deux cherchent d’abord à s’entraîner. « Dans le métro, les gens s’arrêtent parce que ça leur plaît vraiment, c’est plus gratifiant que dans certains bars ou restaurants, où l’on fait tapisserie. » Les So Sage travaillent à leurs compositions. « On pourra les tester en public tout de suite, c’est l’avantage du métro. » Qui sait, un producteur passera peut-être par là… « J’ai joué une fois à la station Pigalle, se souvient Fanny en riant. Je me suis mis la pression toute seule en pensant qu’il y aurait pleins de gens du milieu là-bas… Bon, finalement, personne n’est passé. »

CHRISTOPHE MÉNAGER – OPÉRA
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« Magnifique, extraordinaire », murmure un jeune homme aux boucles blondes, scotché par le numéro auquel il vient d’assister. Là, dans le métro, un chanteur lyrique lui a interprété, les yeux dans les yeux, une main sur son épaule, un extrait de La Traviata. C’est ainsi que Christophe Ménager, 63 ans, baryton basse, opère plusieurs fois par semaine, à Châtelet ou à Bastille. Dans son costume de scène – chemise blanche et cravate noire –, il pousse des airs d’opéra d’une voix puissante, avec une bonne dose de burlesque, parfois d’émotion, et beaucoup d’audace. Il se plante au milieu du couloir, grimpe quelques marches, se penche au-dessus de la rambarde comme s’il s’agissait d’un décor en carton-pâte, poursuit dans le couloir les passants qui pensaient lui échapper et leur arrache, a minima, une moue amusée. De grands bravos fusent. Le chanteur au port altier invite sans complexe son auditoire à « participer à la corbeille ».

« Il y a un gros échange de chaleur humaine, explique-t-il. Ce sont des retours que l’on n’a pas sur une scène de théâtre ou d’opéra. Et puis chanter un truc subtil comme la mort de Don Quichotte au milieu des gens qui se marchent dessus, c’est l’essence même du spectacle! » Le sexagénaire a toujours préféré la performance de rue à la grande scène. Ce natif du 15e arrondissement a pourtant intégré dans ses jeunes années le prestigieux Conservatoire national de musique de Paris. Mais il n’y reste qu’un an. Il se consacre ensuite au théâtre musical, notamment avec l’ex-Compagnie du lierre, longtemps logée dans le 13e arrondissement. Puis il bifurque vers la télé. Avec sa boîte de production, il a réalisé des émissions jeunesse bien connues des quadra d’aujourd’hui : Ça cartoon, Les Minikeums ou encore Télétaz. « On a fait de l’argent », commente l’artiste. Mais il y a quelques années, il a décidé de « remettre la soufflerie en marche ». En se produisant dans le métro, il espère rencontrer des partenaires pour monter un quatuor burlesque. « J’échappe au trac et à la pression que subissent les chanteurs d’opéra. Et Roberto Alagna [célèbre ténor], lui, ne se fait pas 120 euros de l’heure comme moi ! » se marre-t-il. Le métro est, selon lui, « une salle de spectacle magnifique » et les courants d’air glacé, une aubaine pour les muqueuses. « Et puis ma technique me sauve de la pitié. »

Photo © Mathieu Génon

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Par Clarisse Briot

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