Théâtre – Dernières utopies amoureuses

Théâtre – Dernières utopies amoureuses

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Un an avant de se suicider avec sa femme Doreen, le philosophe André Gorz publiait une confession amoureuse, à partir de laquelle David Geselson imagine les derniers moments du couple.

Alors que l’importante contribution du philosophe à la critique du capitalisme commence à être reconnue à sa juste valeur, le théâtre de la Bastille montre le plus intime de ses textes. Le plus bouleversant aussi. Écrites en hommage à Doreen Keir, qu’il savait alors condamnée par la maladie, les quelques pages de Lettre à D. sont un sommet de littérature amoureuse. Une simple et sublime déclaration après un quasi-silence de toute une vie, qui sert à David Geselson de point de départ pour la conception de Doreen, fiction qui donne à vivre une des dernières soirées du couple telle que l’a imaginée le metteur en scène, qui interprète l’intellectuel au côté de Laure Mathis.

Avant même la première phrase de Lettre à D., le spectateur est invité à une forme de rituel. Sur une grande table, au centre d’un carré tapissé de moquette et entouré de bibliothèques en bois, verres de vin et biscuits apéritifs sont autant une invitation à franchir le quatrième mur qu’une référence au dernier repas du Christ. On se sert tout en admirant l’élégante scénographie de Lisa Navarro, jusqu’à ce que soit distribué à chacun un exemplaire du livre d’André Gorz. Libre à chacun d’analyser le travail d’adaptation de David Geselson, ou simplement de savourer quelques passages qui ne figurent pas dans le texte de la pièce.

En donnant à Doreen une consistance qu’elle n’a pas dans Lettre à D., David Geselson et Laure Mathis relient la vie sentimentale d’André Gorz à sa pensée et à son œuvre, marquées par le marxisme et l’existentialisme. Doreen est une ôde au rapprochement des cœurs et des discours. Dans un subtil aller-retour entre les époques, incarnant le couple en même temps que deux trentenaires d’aujourd’hui fascinés par cet amour fou, les deux comédiens interrogent en somme la capacité d’aimer dans nos sociétés capitalistes.

Doreen. Du 8 au 24 mars 2017.
Théâtre de la Bastille
76, rue de la Roquette, 75011 Paris.

Photo © Charlotte Corman

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Par Anaïs Heluin

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