Le Bal-Nommé

Le Bal-Nommé

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Le Bal Blomet ouvre ses portes ce soir, 22 mars 2017, pour deux premiers spectacles. Le célèbre cabaret antillais qui a participé à la fièvre du Paris des Années folles devait rouvrir sous son surnom de « Bal nègre ». Mais le projet a été rebaptisé à la suite d’une polémique éclair.

Le « Bal nègre » ne renaîtra pas tout à fait de ses cendres. Prévue pour le 22 mars, la réouverture de cet ancien dancing antillais, situé au numéro 33 de la rue Blomet, dans le 15e arrondissement, a suscité la colère des associations et des militants antirascistes. En cause ? Ce nom même de « Bal nègre » que voulait lui conserver Guillaume Cornut, son nouveau propriétaire, ancien trader et pianiste. Depuis le 8 février, la façade n’arbore plus le mot honni. Vive le « Bal de la rue Blomet », son nouveau nom après une semaine de manifestations et de mobilisations. Pourquoi le projet n’a-t-il pas éveillé de contestation dès 2010, quand Guillaume Cornut rachète le cabaret, en état avancé de délabrement, pour le restaurer et le relancer ? Malgré les quelques articles parus alors dans la presse généraliste, la résurrection de ce lieu sous ce nom passe inaperçue.

La présentation en avant-première du « Bal nègre » a lieu le 29 janvier, dans le cadre du festival Paris Face cachée. Ce qui devait être une visite est une présentation musicale d’une heure du propriétaire au piano, avec l’ensemble dudit « Bal nègre », introduite par un bref historique du lieu, durant laquelle il invite les gens à danser. Le danseur Daniel Valcin Champagne Mondésir et le chanteur lyrique Fabrice di Falco, afrodescendants, montent sur scène. Il sont plus chaleureusement applaudis quand Guillaume Cornut annonce que le premier est champion du monde de claquettes et le deuxième, « une voix d’or ». Tous deux s’accordent à dire que le mot « nègre » n’est pas problématique, de même que Guillaume Cornut n’y a longtemps pas vu malice. « C’est un diamant sur une couronne qui doit être fièrement portée par les descendants d’esclaves », assure le contreténor en citant Aimé Césaire, fondateur de la « négritude ».

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« Splendide animalité »

Souvent dépeinte comme un haut lieu de la fête du Paris des années 1920, cette salle, fondée en 1924 par l’homme politique antillais Jean Rézard des Wouves pour y tenir tribune, est devenue un symbole des Années folles à sauvegarder, sans doute, parce que Simone de Beauvoir et Robert Desnos, entre autres, l’ont célébré. C’est d’ailleurs le poète surréaliste qui donne au « Bal Blomet » ou « Bal colonial » son nom informel de « Bal nègre », passé à la postérité. Simone de Beauvoir, dans son autobiographie La Force de l’âge (éd. Gallimard, 1960), se souvient de « la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet » dans un texte qui met mal à l’aise rétrospectivement par ses descriptions associant les Noirs aux animaux.

Dans les années 1920-1930, les dancings antillais à Paris sont nombreux, tels Le Tagada Biguine (rue de l’Arrivée, 15e), le Bal de la Glacière (boulevard Auguste-Blanqui, 13e) et d’autres. Les Parisiens des Antilles s’y retrouvent sereinement, les autres y découvrent la biguine – musique et danse antillaise alors à la mode. Ces bals sont déjà mal vus. « Ils sont critiqués notamment par les intellectuelles antillaises Paulette et Andrée Nardal, qui déplorent que la biguine y soit dénaturée, présentée comme une attraction et connue seulement sous un aspect obscène », souligne Jacqueline Couti, enseignante et chercheuse à l’université du Kentucky. Guillaume Cornut, lui, en parle comme d’un « jazz sucré ».

Ici, nul portrait des musiciens antillais qui ont fait la renommée du lieu, comme programme des soirées à venir ne mentionne aucune formation afro, aucun hommage à la biguine. Or Guillaume Cornut affirmait dès décembre 2015 à l’AFP que « des amis, comme l’écrivain guadeloupéen Claude Ribbe, m’ont dit que c’était un hommage à la communauté que de conserver ce nom ».

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« Qu’il ne me cite plus »

Les deux hommes se connaissent, et l’homme de lettres a même visité le chantier ; il affirme désormais qu’il ne savait pas que le projet devait se nommer « Bal nègre ». « Je m’en désolidarise. Je ne ferai rien [contre Guillaume Cornut], mais qu’il ne me cite plus », tance l’écrivain au téléphone. L’adjectif honni a surtout soulevé l’indignation de militants, Rokhaya Diallo en tête. « Il n’est pas question que le lieu ouvre sous ce nom », assène-t-elle au téléphone.

La mobilisation est lancée le 2 février avec la pétition #NonAuBalDesColons sur la plateforme Change.org, signée mi-février par 7 375 personnes. « Il y en a assez d’être exotisés, assez de la nostalgie de l’époque coloniale », lance le 5 février l’une des activistes du collectif afroféministe Mwasi, quand quelques dizaines de manifestants se déplacent rue Blomet pour rappeler et dénoncer la connotation raciste de « nègre ».

Du côté des politiques, notamment afro-descendants, le silence est assourdissant. Étonnant, alors que le lieu a été réhabilité selon leur souhait. « Nous étions intervenus pour qu’on ne dénature pas le lieu, voire que la mairie de Paris l’achète, se rappelle George Pau-Langevin, à l’époque conseillère de Bertrand Delanoë pour la vie associative et déléguée générale à l’Outre-Mer. Et d’ajouter : « Nous nous sommes battus aussi pour garder ce nom de “Bal nègre”, puisque c’est comme ça qu’il est passé à la postérité ; le rebaptiser – comme obtenu par l’action conjointe du CRAN [Conseil représentatif des associations noires de France] et des militants de terrain – ne lui donne plus la même consonnance historique. »

Les citoyens en ont décidé autrement. « C’est peut-être là le problème : il faut consulter les élites, mais aussi la base. Toute cette histoire nous fait comprendre que cette dernière doit être associée en amont, car si le projet pensé en haut ne lui plaît pas, elle le fait savoir », analyse Ghyslain Vedeux, administrateur du Cran. Dont acte.

Photo © Mathieu Génon

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Par Dolores Bakèla

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