Le seigneur en sa ferme

Le seigneur en sa ferme

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Le Salon de l’agriculture ferme ses portes dimanche 5 mars 2017. L’occasion de (re) lire l’article que nous avons consacré à cet évènement dans notre dossier Chirac, le roi de Paris, publié en janvier 2017 dans le neuvième numéro de Soixante-Quinze. Car, dévorer des saucisses, avaler des bières ou caresser les bovins, le héraut de la Corrèze adore ce grand rendez-vous parisien du monde paysan. Il ne le manque qu’une seule fois en quarante ans.

Chaque année, c’est la même histoire. Son équipe prévoit une visite de deux heures, elle dure au moins le double. « On préparait un parcours, il ajoutait toujours des étapes. On y passait la matinée, voire la journée », sourit Christian Jacob, ancien ministre et conseiller agricole de Jacques Chirac, exploitant lui-même. Pour le maire de Paris, le Salon de l’agriculture, c’est son « grand moment de l’an- née ». Il y a d’abord les incontournables vaches limousines, chères au Corrézien d’adoption : « Ce ne sont pas des bovins, ce sont des chefs-d’œuvre », lança-t-il en 2005. Puis les brasseurs – pour ce grand amateur de bière – et les organisations agricoles – pour ce grand animal politique. Ensuite, les stands de la Martinique et de la Guadeloupe, où le ti-punch coule tout seul dans le gosier dès potron-minet. « Il y allait de bon cœur, les Antillaises en habit traditionnel lui plaisaient beaucoup », sourit François Guillaume, ancien président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et son ex-ministre de l’Agriculture.

Chirac, c’est une voix et une envergure. Au Salon de l’agriculture, c’est une bouche. Il engloutit tout ce qu’on lui tend, ou presque. L’homme politique n’y voit pas d’inconvénient, puisqu’il est doté d’un appétit gargantuesque. « Quand j’ai faim, ce qui m’arrive plusieurs fois par jour, je deviens agressif et hargneux. Je suis condamné à bouffer sans arrêt », justifie-t-il dans ses Mémoires. Il dévore ici une saucisse, là du fromage, avale une bière puis un verre de lait, mais trempe tout juste ses lèvres dans le vin. « Il ne buvait pas d’alcool, mais je lui faisais comprendre que c’était compliqué de ne pas mettre le nez dans un verre de vin dans un grand pays viticole comme le nôtre », se souvient François Guillaume, qui l’a souvent accompagné dans les travées.

Rock star

Loin des épisodes tumultueux vécus par certains politiques, comme le célèbre « Casse-toi, pauv’ con ! » prononcé par Nicolas Sarkozy en 2008 face à un citoyen remonté, Chirac jouit d’une popularité phénoménale dans les allées du parc des expositions de la porte de Versailles (15e). C’est là qu’a lieu, chaque année en février-mars, cette grande transhumance parisienne où beaucoup d’habitants de la capitale viennent (re)découvrir que la brique de lait sort du pis d’une vache. « Beaucoup d’hommes politiques en font trop. Avec lui, ça sonnait juste », soutient Christian Jacob. C’est peu dire que le maire de Paris ne se force pas. L’habitué des bains de foule serre des mains en pagaille, prend la pose avec des milliers de badauds, flatte les bêtes sur l’encolure. « Le double avantage du Salon, poursuit l’ancien “bébé Chirac”, c’est qu’on y côtoie surtout des paysans et des Parisiens ou des Franciliens. Deux groupes chez qui il jouissait d’une grande popularité. »

En février 1995, quelques semaines avant l’élection présidentielle, Édouard Balladur est crédité de 30 % des intentions de vote dans les sondages, quand Jacques Chirac stagne aux alentours de 17 %. Mais la conquête est en marche. Alors que le maire de Paris emprunte le grand escalier mécanique du Salon, « je lui dis de se retourner, car je sens une clameur, raconte Christian Jacob. Il fait un signe de la main, et tout le monde se met à scander : “Chirac ! Chirac !” » Une vraie rock star. Le Salon, c’est son pré carré, depuis des années. « L’agriculture, c’est la vie, c’est la générosité », aime-t-il répéter. Entre 1972 et 2011, il ne manque ce grand rendez-vous qu’une fois. Une seule absence en quarante ans. En novembre 1978, un accident de voiture en Corrèze lui occasionne une triple fracture du fémur et fragilise sa colonne vertébrale. La convalescence à l’hôpital Cochin est longue et, en 1979, il doit renoncer à arpenter les allées de ce Salon. Il n’en manquera plus une édition.

« Une philosophie du terroir »

Pourtant né et en très grande partie élevé à Paris, l’homme a développé une réelle affection pour le monde paysan. « Il y a chez Chirac un rural qui sommeille sous le cavalier. Il aime crotter ses chaussures dans le purin, plonger sa main dans le cul des vaches, soupeser le veau blanc à l’ail, ouvrir la bouche du cheval pour dire son âge. Ce n’est pas une politique, c’est une religion », écrit Franz-Olivier Giesbert. Une religion embrassée en Corrèze. D’abord enfant, lors de ses vacances estivales chez ses grands-parents maternels, qui habitent en face d’une ferme à Sainte-Féréole. « J’aidais à traire et à soigner les vaches. On les utilisait comme animaux de trait et on les ferrait », confie-t-il dans ses Mémoires. Puis comme conseiller municipal de Sainte-Féréole, député et président du conseil général du département limousin, où il parcourt les villages et les prés dans les années 1970. « Une philosophie du terroir sentant bon le pâté de campagne et le petit verre de blanc avalé au zinc d’un bistro », vante le journaliste François Jouffa dans ses Perles de Chirac. En 1978, dans une interview au Quotidien de Paris, on lui demande à quel moment il a le sentiment d’avoir été le plus utile à la France. « Quand j’étais ministre de l’Agriculture [entre 1972 et 1974] », répond-il.

Des décennies durant, chaque crise agricole se finit dans son bureau. C’est le grand manitou. Même comme maire de Paris. En 1982, 120 000 paysans montent à la capitale pour manifester contre la réforme de la ministre Édith Cresson. « On a confirmé le tracé dans son bureau de l’hôtel de ville, on a eu son accord pour être bien visibles et il nous a aidés pour la logistique », témoigne François Guillaume. Chirac aime le monde paysan – par goût et aussi par intérêt – et celui-ci le lui rend bien. Pendant trente ans, l’homme politique bénéficie de 65 % du vote agricole à toutes les élections. « Un bon score, que j’ai amélioré. Après mon passage à l’Agriculture dans son gouvernement [de 1986 à 1988], il a atteint les 75 % », fanfaronne François Guillaume. Au Salon de l’agriculture, au fil des années, il reconnaît les têtes. On l’interpelle par son prénom. Le maire de Paris parade en terrain conquis. En 2011, l’ex-chef de l’État effectue sa dernière apparition porte de Versailles. C’est un homme fatigué. La visite doit durer deux heures. Cette fois, ce ne sera pas plus long.

Légende photo : Jacques Chirac au Salon de l’Agriculture le 11 mars 1980 (© Rue des Archives/AGIP).

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Par Philippe Schaller

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