La Rumeur : « Pigalle se débarrasse de ses pauvres »

La Rumeur : « Pigalle se débarrasse de ses pauvres »

ARTICLE EN LIBRE ACCES – A l’occasion de la sortie, mercredi 22 février 2017, du film Les derniers Parisiens, nous publions en intégralité l’entretien avec les rappeurs de La Rumeur paru dans Soixante-Quinze # 10. Dans ce premier long-métrage, avec Reda Kateb, Mélanie Laurent et Slimane Dazi, Hamé (Mohamed Bourokba) et Ekoué (Labitey), tous deux 41 ans, racontent l’histoire de deux frères qui se disputent un bar, Le Prestige, au cœur de Pigalle, quartier du 18e arrondissement de Paris en mutation qu’ils connaissent par cœur.

Soixante-Quinze : Votre film met en scène
 le combat pour un bar, Le Prestige,
 dans un quartier qui laisse de moins en moins de chances aux petits…

Ekoué : On voulait créer un choc entre deux frères, deux générations aux aspirations que tout oppose. Arezki, l’aîné, a quitté la banlieue pour Paris, c’est un modèle d’intégration, il cherche la tranquillité, il « joue au Français ». Nasser, le cadet, veut briller, de la thune et vite. Le cadre, c’est le café qu’ils se disputent, dans un quartier, Pigalle, qui change, qui devient cher, qui se débarrasse de ses pauvres, avec des troquets à l’ancienne qui disparaissent au profit de bars à hipsters.
Hamé : On entend souvent que les élites politiques et culturelles sont déconnectées de la vie réelle, mais faut voir où elles vivent. En tout cas, loin des quartiers populaires… Tu ne peux pas comprendre le vrai quotidien des gens si tu vis dans des lieux aseptisés et qu’une partie de ce qui fait la vie de Paris est reléguée sous le tapis ou en périphérie.

Il en existe encore, des cafés comme Le Prestige ?
Ekoué : À Pigalle ? Non ! Impossible de les maintenir dans leur jus, c’est trop cher. Pour s’en sortir, il faut refaire toute la déco et les transformer en bars à Irlandais ! Pour « créer » Le Prestige, on a patiné à notre sauce un bistro qui existe vraiment : Le Boucan, à quelques mètres du Moulin-Rouge, un super bar qui marche bien, car il est en accord avec la couleur locale.
Hamé : En se promenant dans le quartier, on se dit tout le temps : « Y avait pas un autre truc, là, avant ? » Maintenant c’est un resto de sushis ou un Naturalia…

Le décor des Derniers Parisiens, c’est 
la place Blanche et le boulevard de Clichy. Vous le connaissez bien ce bout de 18e, c’est votre territoire.
Hamé : Ce quartier est indissociable de notre parcours depuis vingt ans. La Rumeur est née dans le 18e, sur les bancs du boulevard, dans les ruelles attenantes, entre la place de Clichy et Anvers. Nos premières sources d’inspiration, nos premiers textes, nos premiers clips, nos premiers concerts (à l’Élysée Montmartre, au Pigalle) sont liés à ce quartier. On y usé nos semelles et nos guêtres.
Ekoué : À l’époque, c’était le seul endroit où on pouvait manger un grec à 5 heures du matin ! Mais on est surtout arrivés dans le 18e par la musique. Dans les années 1990, si on voulait faire du hip-hop à Paris, on était obligé de venir ici, c’était la centralité historique.

Vous vous êtes connus dans le quartier ?
Hamé : Oui, on s’est rencontrés ici en 1994. Ekoué venait de s’installer à Paris, moi j’étais là depuis un an [après avoir grandi à Perpignan]. On fréquentait les mêmes lieux, ce quartier et les boutiques de vinyles de Châtelet et la Fnac Bastille. À force de se croiser, un contact s’est noué.

Ekoué : Je suis parti tôt de ma banlieue [Élancourt, dans les Yvelines]. À 18 ans, je me suis installé dans un studio rue Damrémont. J’avais un oncle ici, une figure de Montmartre, il fabriquait des petits bijoux africains. On connaît ce quartier par cœur, on l’a vu se transformer. Il y a vingt ans, la rue de la Fontaine-au-But, tu n’y allais pas avec ta copine le soir… À la sortie de la boîte La Loco [boulevard de Clichy], un soir, il y a eu des meurtres. Même aux Abbesses, c’était chaud !

Cette connaissance du coin vous a permis un tournage plus simple ?
Hamé : Quand on est familier d’un lieu, on en connaît le pouls, les fenêtres de tir. On sait qu’il y a des périodes dans la nuit qu’il faut plutôt éviter. On n’a pas eu besoin d’installer des cordons de sécurité pour le tournage, les comédiens ont évolué au milieu de la foule, quitte à se faire bousculer par un passant qui n’avait pas vu la caméra…
Ekoué : Si on a filmé Pigalle comme ça, c’est parce que les gens nous connaissent et nous ont laissé faire. Une caméra suscite au mieux de la curiosité, au pire de l’agressivité. On a pu la poser sur le pavé, sur le trottoir, sans le moindre incident.
Hamé : On a tout fait pour ne pas être intrusifs, pour se fondre dans le décor, sans bousculer les gens. On a filmé à hauteur d’homme, notre caméra pou- vait passer pour celle d’un touriste. Parce qu’il y avait un troisième scénariste dans l’histoire, c’était Pigalle, sa vérité de l’instant.

Que reste-t-il de votre Pigalle ?

Ekoué : Des épiceries, quelques sex-shops, et puis des mecs qui sont là pour blanchir de l’oseille… Mais tout le monde va dégager. Pigalle devient un quartier comme tous les autres, standardisé. On atteint par endroits les 10 000 euros au mètre carré. Y habitent encore ceux qui ont les moyens d’y rester. Les autres partent. Du coup, c’est sûr que le quartier sent moins le souffre.
Hamé : Dans le film, on exprime le sentiment de la perte d’un monde. Il n’y a plus de figures de quartier, de familles populaires. Les marginaux, les dernières femmes des bars à tabourets, le videur précaire qui arrondit ses fins de mois en rackettant des petits dealeurs, tous disparaissent. Les bobos ne voient plus la vie populaire qui a fait l’histoire de la ville. La mixité sociale n’est plus vécue par les gens de la capitale. Alors qu’en banlieue, ça s’étale. Les petites gens se sont tordre, écraser.

Vous habitez toujours Paris ?
Hamé : J’y ai vécu longtemps, mais je suis maintenant à Gennevilliers, en Seine-Saint-Denis.

Ekoué : Moi, j’habite aux Abbesses. Mais je m’interroge : comment avoir une famille avec trois enfants à Paris, il faut gagner 12 000 euros par mois ? J’ai une fille, pour le moment ça va, et j’ai pas trop à me plaindre. Mais après ? Si ma famille s’agrandit, il faudra que je parte.

En 2004, vous chantiez « Tout à portée
de main, rien dans les mains. Paris nous nourrit, Paris nous affame ». Une manière de dire 
que la grande richesse et la grande précarité 
se côtoient dans la capitale. On a dépassé
ce constat aujourd’hui ?
Hamé : C’était il y a plus de dix ans ! Les centres-ville concentrent toujours plus les pouvoirs. Ce qu’on n’a pas dépassé et qu’on ne dépassera pas, c’est le rapport entre le centre et la périphérie. Dans le film, le centre est incarné par Arezki, il a pignon sur rue à Pigalle, mais peu de monde dans son bar. Le droit d’exister à Paris ne lui est pas dénié. Et puis il y a Nasser, qui vient de la périphérie et la rapporte avec lui. Il veut être au centre du quartier, il veut briller, il veut l’argent, la légitimité.
Ekoué : Il organise une soirée de voyous, qui débarquent des liasses plein les poches. Le bar version Nas’ existe le temps d’une nuit, mais on lui reprend vite. Il n’est plus possible d’exister à Pigalle, c’est trop tard. Les gens friqués sont arrivés, lui n’a plus droit qu’à la périphérie.

Ça fait pas un peu vieux de la vieille de dire que c’était mieux avant ?
Ekoué : Je préfère carrément Paris sous Chirac que sous Hidalgo [en regardant notre dernière couverture], je te le dis cash ! On nous cassait pas les couilles avec ces vélos à deux balles, on pouvait fumer dans les bars… Au moins, on savait à quoi s’en tenir. Le Paris PS me gonfle.
Hamé : On prétend agir pour de la transparence, de l’équité, mais on instaure des normes à s’étrangler. Le plus faible meurt le premier. Seul celui qui a les reins financiers solides peut résister.

C’est votre premier long-métrage, après des formats plus courts. Un film, ça permet de faire passer d’autres messages que la musique ?
Hamé : Dans notre musique, le « je » domine. On est en première ligne, en studio, sur scène. On peut être attaqué, on sait de quoi on parle [en 2002, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, avait poursuivi La Rumeur pour « diffamation publique envers la police nationale ». Huit ans plus tard, au terme d’un marathon judiciaire, un non-lieu a été prononcé]. Dans un film, le « je » est toujours là, mais c’est un groupe qui est mis en scène, et ta vision et ton point de vue s’incarnent de façon collective. Ça te permet d’apparaître, d’exister en deuxième, troisième ou quatrième rideau.

Quel regard portez-vous sur la scène rap actuelle de Paris, comme Nekfeu ?
Ekoué : Il n’a aucune aspérité, c’est un rappeur parmi d’autres. Le dernier petit génie du rap, pour moi, c’est MHD, du 19e arrondissement. Il a créé une tendance, tout le monde le copie maintenant, même aux États- Unis. On a bien aimé aussi le premier album de PNL [de la cité des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes]. Il faut pas oublier la Scred Connexion, de notre génération. Mais, franchement, c’est à peu près tout.

Vous avez souvent été sans concessions
dans vos textes. La Rumeur s’est-elle assagie ? Et à quand un nouvel album ?
Hamé : On va en sortir un à la fin de l’année ! L’écriture du scénario des Derniers Parisiens a été entrecoupée, pour nous, de périodes en studio et sur scène. On a aussi prévu un grand concert pour nos vingt ans de carrière à l’Élysée Montmartre. Pour répondre à la première question, on est toujours en colère, évidemment. Mais le temps a passé. On peut être dans la fraîcheur, dans l’outrance à 20 ans, ça passe. À 40 ans, c’est inquiétant !

Par Philippe Schaller

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