Le rebelle assagi

Le rebelle assagi

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Rugbyman parisien, Djibril Camara, participe à son deuxième Tournoi des six nations : il est dans le groupe qui affrontera l’Irlande, samedi 25 février 2017. Originaire de l’Essonne, formé dans la capitale, le professionnel reste fidèle au club du Stade français, où il joue depuis dix ans.

Slim foncé, baskets noires et pull avec un rottweiler qui montre les crocs : contrairement à ce que suggère sa tenue, le garçon est chaleureux. « Ce pull, c’est un cadeau de ma femme ! » proteste-t-il gaiement. Djibril Camara ne voudrait surtout pas qu’on le prenne pour un chien méchant. On dit qu’il est atypique, qu’il a du tempérament. Il a aussi une réputation de fêtard. Mais il paraît que le gaillard de 27 ans, jeune papa, s’est rangé. Ce n’est en tout cas pas Fred, le patron du Sous-Bock – le bar des sports près des Halles (1er arrondissement) où Djibril Camara a choisi de se raconter –, qui va nous balancer des dossiers. On a pourtant essayé de se renseigner, avant l’arrivée de l’intéressé. « Djibril, il est bourré de talent ! Il a de la vitesse, il est hyperpuissant et imprévisible sur le terrain, nous a répondu Fred. En dehors, c’est un garçon accessible, toujours jovial, souriant. »

Et c’est vrai. Malgré les bouchons pour rallier en voiture l’hyper centre depuis son appartement de Boulogne, malgré la pluie froide qui s’est mise à tomber, malgré le clasico perdu au stade Jean Bouin contre Toulouse quelques jours plus tôt, et surtout en dépit de l’attente de la liste du XV de France, Djibril Camara ne manifeste pas de lassitude et ponctue ses propos de rires spontanés. Ça doit pourtant cogiter là-dedans. Aura-t-il droit à un deuxième Tournoi des six nations ? À un peu plus d’une semaine du verdict, le Parisien n’ose pas se faire de films. Mais on sent qu’il y croit. « Quand on t’appelle, c’est toujours magique, reconnaît-il. Quand tu y as goûté, tu as envie d’y retourner. Si je ne suis pas pris, même si je sors de cinq semaines de blessure, j’aurai un goût amer. »

Au pied des barres

Sa première fois en sélection, c’était en plein tournoi, il y a un an, face au pays de Galles, pour remplacer au pied levé un blessé. Il se marre en évoquant l’épisode : « Quand la secrétaire m’appelle pour m’annoncer ma sélection, je crois à une blague et je raccroche direct ! Elle rappelle, laisse un message. Elle finit par demander à Jeff [Jean-Frédéric Dubois, entraîneur des lignes arrières en équipe de France] de m’envoyer un SMS. Là, j’ai gueulé ! J’étais aux anges. » Mais ce qui marquera le plus le joueur, c’est La Marseillaise entonnée avec ses potes de club : « C’était énorme, avec en plus le grand [Antoine] Burban, Jules [Plisson], Rabah [Slimani], [Alexandre] Flanquart. C’était aussi la première fois que je la chantais. Jusque-là, je pensais que ça me portait l’œil ! » Il s’esclaffe. Camara est comme ça. Il donne l’impression de ne rien prendre au sérieux, surtout pas lui-même.

Pour lui, le rugby a débuté sur un terrain vague du bout de banlieue où il a grandi : la Cilof, une cité difficile de Viry-Châtillon, dans l’Essonne. Dans cette famille d’origine sénégalaise, ils sont cinq garçons et trois filles, auxquels s’ajoutent quatre demi-frères et sœurs. Sa mère travaille avec des personnes handicapées et fait des ménages le soir ; son père est cuistot au CNRS, rue d’Auteuil dans le 16e arrondissement, où Djibril Camara aura l’un de ses premiers appartements payés par le Stade français. En attendant, le môme s’essaie deux semaines au football. Mais c’est bien moins sympa que les parties de rugby qu’il improvise au pied des barres avec son frère et toute la bande des cousins Diarra, qui jouent déjà très bien au ballon ovale – l’un deux, Ibrahim Diarra, international, évolue aujourd’hui au sein de la Section paloise. Un éducateur du club local incite Djibril à rejoindre l’équipe. « Ça a été la guerre avec ma mère, car elle avait déjà payé ma licence de foot, se souvient Camara. Mais mon frère lui a promis que je serais assidu aux entraînements. » C’est que le gamin aime surtout traîner dans la cité. « Fallait pas me chercher. Mes amis, c’était mes amis, les autres, fallait qu’ils sachent que je les aimais pas. C’est un peu pareil aujourd’hui, mais j’arrive à moins le montrer! »

Gros bringueur

Tout va vite pour le futur ailier. Recommandé par un copain qui a passé avec succès les tests, Djibril est recruté au prestigieux centre de formation du Stade français. « Je me suis simplement dit : c’est cool, je vais être avec mon pote. Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai eu beaucoup de chance. » Djibril doit alterner au quotidien le lycée (Lakanal, à Sceaux, dans les Hauts-de-Seine) et l’entraînement. À 17 ans, il intègre le pôle France de Marcoussis. « On était enfermés, tout ce que je déteste ! » L’ado donne du fil à retordre à ses entraîneurs, mais fait son chemin sur le terrain. En 2007, il est appelé par Fabien Galthié, alors entraîneur du club en rose, pour son premier match de titulaire avec l’équipe première dans l’arène des grands : le Top 14. Il a 18 ans. « On m’avait filé des produits énergisants. Je n’y étais pas habitué. Je marque un essai, mais à la mi-temps, je me tape un mal de bide sévère ! Impossible de retourner sur le terrain. »

C’est l’époque où le gamin de banlieue prend ses quartiers à Auteuil, dans le 16e arrondissement. « Les gens me regardaient bizarrement, se souvient-il. Ils devaient penser que j’étais videur de boîte, vendeur de shit ou éboueur. Jusqu’à ce que je sorte en tenue du Stade français pour aller à l’entraînement. Quand le boucher, qui la veille encore me dévisageait, s’est mis à me saluer, ça m’a fait marrer. Je me suis dit : c’est vraiment une question d’apparence ! » L’anecdote est racontée sans amertume. Le jeune pro est aussi un gros bringueur. Camara en parle désormais comme si c’était il y a vingt piges, et non trois ou quatre. « On sortait avec Rabah [Slimani], Rémi [Bonflis], Basta [Mathieu Bastareaud]… On venait ici, au Sous-Bock, car on n’était jamais refoulés. Ensuite, direction le Café Oz, sur les Grands Boulevards. C’est là que se passaient les belles soirées de l’époque. » Et le fameux triptyque de la troisième mi-temps, Canettes, Guisarde et Princesse, dans le 6e arrondissement ? « Je ne suis pas trop rue de la Soif. On discute avec les supporteurs, c’est sympa, mais j’aime bien rencontrer des personnes extérieures au rugby. »

Un mois en Inde pour entraîner des orphelins

Ce goût de la fête a failli lui coûter sa carrière. En 2012,il écope d’un an de suspension avec six mois de sursis pour non-présentation à trois contrôles antidopage. Au lieu d’être viré, il est envoyé un mois en Inde pour entraîner des orphelins. Le joueur ne comprend pas tout de suite. « On m’expédie là-bas tout seul, il faut parler anglais en plus. Après, j’ai saisi le truc : on voulait me sortir de mon confort, me montrer qu’on était privilégiés par rapport à d’autres. » La punition se prolonge par un stage dans les cuisines du chef Guy Savoy : « C’était la meilleure, celle-là ! Je ne voyais vraiment pas le rapport entre la cuisine et le rugby. Y a un chef, faut écouter, bosser en équipe : OK. Mais on fait des gâteaux, quoi ! »

Sa femme, Julie, et son fils, Marley, 18 mois, ont fait mûrir le fougueux Camara. Le bébé est né quelques jours après que le Stade français a décroché le bouclier de Brennus. « J’ai tout vécu en même temps. Le 13 juin, je suis champion de France, le 30, je suis papa. J’ai passé un mois de taré. » Son fils, le déclic ? Bien sûr, mais Djibril Camara en a un autre en tête, plus ancien, qu’il tient à évoquer : la mort de son meilleur pote, Greystone, tué en 2005 par sa petite amie – d’un coup de couteau au cœur. Le drame avait secoué toute la cité. « À sa mort, j’ai un peu vrillé. Mon frère m’a dit : “Fais tout pour réussir au rugby, pour lui.” Depuis, à chaque fois que j’entre sur un terrain, je regarde le ciel en pensant à mon ami. » Ses « potes de Viry », la boussole de Djibril Camara. À tel point qu’il retourne une fois par semaine dans sa banlieue se faire « chambrer » sur sa tenue rose ou sur le fameux calendrier dénudé. « C’est obligé que j’y aille. On se retrouve comme avant, assis sur le capot d’une voiture, à discuter d’autres choses. »

« J’irai me reposer au Sénégal »

L’international ne s’en cache pas : il aime le jeu, mais se fiche de l’actualité de l’ovalie. « Parfois, on joue contre des clubs dont je ne connais pas la plupart des gars, s’amuse-t-il. À Jules [Plisson], qui est à côté de moi pour la vidéo, je demande : “Qui c’est, ce type ? Il me répond : “Mais tu te fous de ma gueule !” Ça le fait marrer ! » Camara tient à ne pas mélanger le rugby et le reste : son goût pour la mode et le shopping, les cinés et les bons restos à Paris. Il s’excuse presque de ne pas mieux connaître la capitale. Sauf quand on lui demande où il fête désormais les victoires. « Les meilleures soirées, en ce moment, c’est au Matignon et au Titty Twister », lâche-t-il, avant d’ajouter, dans un éclat de rire : « Mais faut pas me demander ça, le coach va me tuer ! »

« Djibril aime bien la vie », confirme l’ancien président du Stade français, Max Guazzini, qui l’a vu pousser. « Je le connais depuis qu’il est junior. Il avait déjà beaucoup de potentiel. Il a mis du temps, mais il l’exprime pleinement aujourd’hui. Je suis fier qu’il soit international, car il le mérite. C’est un garçon toujours positif. » Avant de savoir s’il serait du tournoi, le Parisien voyait d’ailleurs les choses avec optimisme : « Si je ne suis pas pris, j’irai me reposer au Sénégal. Je n’y suis pas retourné depuis mes 13 ans. Et ces derniers temps, j’y pense beaucoup. » Il a pour projet d’y faire des affaires, une fois la page rugby tournée. Guy Novès, le sélectionneur des Bleus, a choisi pour lui : pas de vacances.

6 DATES
1989
Naît à Juvisy-sur-Orge (91).
1999
Débute le rubgy à l’ES Viry Rugby, à Viry-Châtillon (91).
2005
Perd son meilleur ami, Greystone.
2007
Joue son premier match en Top 14 sous les couleurs du Stade français.
2015
Remporte le titre de champion de France. Naissance de son fils.
2017
Participe à son deuxième Tournoi des six nations.

Photo © Mathieu Génon

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Par Clarisse Briot

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