Théâtre – La cité des illusions perdues

Théâtre – La cité des illusions perdues

ARTICLE EN LIBRE ACCES – En plongeant au cœur d’une famille de Maghrébins installée
 en France, Vertiges de Nasser Djemaï fait sur le mode de la fable le constat de la dégradation des conditions de vie dans les cités.

Le quotidien de Hakim, de Mina et de leurs parents est fait de petits bricolages et de résignation. Comme le chauffage et l’ascenseur de leur immeuble, le cœur et les poumons
du père (Lounès Tazaïrt) lâchent régulièrement sans provoquer davantage d’inquiétude que les jeunes barbus de plus en plus nombreux à tenir les murs de la cité. On enlève ce qui gêne le plus, on colmate un peu et on attend la prochaine alerte. Jusqu’à ce que Nadir (Zakariya Gouram), le fils aîné devenu chef d’entreprise, revienne parmi eux pour prendre les choses en mains. Malgré sa réussite sociale, il se révèle pourtant être une brebis égarée et sa pensée rationnelle
 va paradoxalement faire basculer la pièce dans l’onirisme.

Variation autour d’une parabole chrétienne pour dire la vie d’une famille maghrébine, cette pièce s’inscrit dans l’entre-deux que développe Nasser Djemaï depuis son premier spectacle, Une étoile pour Noël (2005), où le comédien et metteur en scène incarnait lui-même tous les personnages de son enfance vécue dans une cité de Grenoble. Comme Invisibles (2011), pièce sur les chibanis, Vertiges conserve des traces de conte et d’autobiographie dans un cadre fictionnel d’une belle complexité. Nourri par un long travail d’enquête sur la vie des immigrés, le propos est aux antipodes du discours stéréotypé servi par la plupart des médias sur la vie des cités. De Mina (Clémence Azincourt), qui se découvre une passion pour la culture asiatique, à sa mère, qui invente des posologies fantaisistes pour son mari, sans oublier la voisine muette (Martine Harmel), à l’air fantomatique, chaque personnage
a son rapport au monde, son intelligence singulière. Si Nasser Djemaï fait un constat sans appel de l’échec de la République en matière d’immigration, il le fait avec une douceur et
une poésie rares dans les spectacles consacrés à ce sujet.

Photo © Jean-Louis Fernandez

Vertiges. Du 20 février au 12 mars 2017.
Théâtre des quartiers d’Ivry, 1 place Pierre-Gosnat – 94200 Ivry-sur-Seine.
Tél : 01 43 90 11 11.

Par Anaïs Heluin

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