Les petits génies des Gobelins

Les petits génies des Gobelins

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Les Minions, Kung Fu Panda, Astérix, le domaine des dieux ? Toutes des créations d’anciens des Gobelins. L’institution du 13e arrondissement a été désignée meilleure école d’animation au monde. Quatre décennies qu’elle sélectionne et forme des animateurs, dragués avant même la fin de leur cursus par les plus grands studios européens et américains.

Théo est craquant, sa grosse tête maligne plantée sur un corps minuscule. Le petit chat s’anime bien à l’écran, tordu dans tous les sens par son créateur. Mais quand il se penche, son ventre se plie bizarrement, son nœud papillon lui rentre dans les joues. Jules a encore des réglages à effectuer sur son personnage animé. « Il y a un problème de pénétration, je dois refaire du skinning », explique-t-il, dans un jargon qui laisse le novice un peu pantois. Cet étudiant en troisième année d’animation à l’école des Gobelins, dans le 13e arrondissement de Paris, planche sur un exercice avec deux autres élèves. Ils réalisent un film en 3D de trente à quarante secondes qui met en scène trois personnages dans un concept de série. Le registre : l’humour, le cartoon. Jules, Cécile et Viviane ont imaginé Les Bêtes du showbiz, l’histoire de trois comédiens en herbe pas vraiment bons qui finissent par exaspérer une directrice de casting. Cécile a créé Lionel, un loup à grande gueule, « vieux beau ringard qui a eu un succès de jeunesse et veut retrouver la gloire ». Viviane a fait naître Bella, une biche élancée « qui veut entrer dans le milieu, malgré son extrême nervosité ». Jules est le père de Théo, un chat qui lui ressemble, « forcé à passer des castings par sa mère mais qui a seulement envie de jouer et de dormir ».

« Presque plus un boulot d’ingénieur que de créatif »

Les trois apprentis animateurs en sont à la phase de préproduction. Ils ont ébauché l’histoire et réalisé des planches techniques des personnages, des model sheets et des line-up en version originale. Depuis trois semaines, ils modélisent leurs personnages à l’ordinateur – c’est le character design. Ils leur fabriquent un squelette, sans lequel ils s’effondreraient – c’est le rigging –, leur façonnent un aspect extérieur – le skinning –, leur prévoient toutes sortes d’expressions de bouche et d’yeux, de la colère à la stupeur en passant par la tristesse. « Presque plus un boulot d’ingénieur que de créatif », concède Cécile, qui peaufine son loup Lionel. Plus tard, ils travailleront le storyboard – la mise en scène – puis les dialogues. Le vocabulaire de l’animation est rempli d’anglicismes. C’est que les logiciels sont tous dans la langue de Shakespeare. Et le film d’animation, un secteur mondialisé que les studios américains, Dreamworks et Pixar en tête, écrasent de tout leur poids.

Jules, en troisième année, et son chat Théo.

Jules, en troisième année, et son chat Théo.

Là où la France excelle sans conteste, c’est dans la formation. Gobelins, l’école de l’image a été auréolée fin 2015 du titre de meilleure école d’animation au monde par le site américain Animation Career Review. Rien que ça, pour cette institution discrète du boulevard Saint-Marcel. « Partout dans le monde, on nous accueille à bras ouverts, toutes les portes s’ouvrent en un claquement de doigts », lâche avec fierté Cécile Blondel, la responsable des relations internationales, qui a noué des partenariats avec la planète entière. Les anciens célèbres – dont les bobines s’affichent en noir et blanc sur un trombinoscope géant – sont légion, et de plus en plus occupent de hauts postes dans de grands studios. Alors on se presse pour apprendre ici un métier qui n’est pas un métier. Pour Moïra Marguin, directrice de la filière animation, il n’y a pas de hasard. Cette brillante réussite est avant tout le fruit de l’histoire de l’école : « On s’inscrit dans la durée, la première promotion est sortie il y a quarante ans. Mais c’est aussi parce qu’on forme à tous les métiers de la chaîne de fabrication, en 2D et en 3D, et qu’on est sensibles aux évolutions du secteur. » Pour parfaire l’apprentissage de la 3D et du storyboard, la scolarité vient de passer de trois à quatre ans et un cursus en anglais va ouvrir à la rentrée.

Etudes artistiques avant les Gobelins

Dans les années 1970, la filière animation des Gobelins était créée pour répondre à la demande d’Albert Uderzo et de René Goscinny, qui voulaient porter les aventures d’Astérix et Obélix au cinéma, mais ne trouvaient pas les talents nécessaires. La première promotion est sortie en 1976. À l’époque, ils n’étaient que cinq et l’ordinateur n’existait pas. Et ça fait quatre décennies que ça dure. Malgré les années, les prérequis sont restés les mêmes : le bac, mais surtout savoir dessiner et avoir la culture de l’animation. Les étudiants ont souvent fait des études artistiques avant d’intégrer les Gobelins : Jules, l’école d’illustration Émile-Cohl, à Lyon, où il a « perfectionné son dessin après une fac de droit sans conviction et des concours d’architecte ratés ». D’autres possèdent des diplômes de métiers d’art, d’arts appliqués ou d’arts décoratifs. Des parcours plus originaux existent. Cécile, 27 ans et doyenne de sa promo, a bouclé une formation d’ingénieur avant de se réorienter. Mais tous dessinent depuis des années dans leur chambre – ou en classe quand ils s’ennuyaient. Une vingtaine de places pour 600 candidats chaque année, beaucoup d’appelés, peu d’élus. « La sélection se fait au talent, pas au porte-monnaie », assure Moïra Marguin. Mais à 7 000 euros l’année – le coût pour l’école est de 15 000 euros –, ils sont nombreux à s’endetter ou à bénéficier de bourses.

L'animation 3D se travaille sans pinceaux ni celluloid, mais avec une tablette graphique et des logiciels complexes.

L’animation 3D se travaille sans pinceaux ni celluloid, mais avec une tablette graphique et des logiciels complexes.

Scénarisation, storyboard, développement visuel, réalisation, animation, layout (décors), conception sonore, effets spéciaux : on apprend tout. C’est l’ADN de cette école de la chambre de commerce et d’industrie de Paris-Île-de-France. Sa mission : répondre au mieux aux exigences du secteur. Et ça marche. Ici, on atteint les 100 % d’insertion six mois après la sortie de l’école : presque tous des intermittents du spectacle – le CDI est rare –, mais pas de chômage. Car on apprend le métier – et l’excellence – au contact de professionnels, neuf enseignants sur dix. Au sous-sol, nous retrouvons Cécile, Jules et Viviane qui présentent Les Bêtes du showbiz à un petit jury : un réalisateur de séries, un animateur vidéo, un storyboarder et un comédien. Ce dernier aime beaucoup « le loup rockeur et carnassier, le petit mouton triste et le renard anorexique ». Éclats de rire dans la petite salle de projection. Jules et Viviane regrettent que leur animal n’ait pas été identifié… Pas susceptibles, ils présentent leur histoire. Le jury est emballé, le contrat rempli, le cahier des charges respecté, la préproduction validée. Il leur faut maintenant travailler le storyboard et les dialogues.

Ambiance studieuse, silence monacal

Au premier étage, chez les deuxième année, dans une salle de classe aux murs recouverts de dessins, l’ambiance est studieuse, le silence monacal. Peu de profs, on privilégie l’autonomie. Pas de prise de notes ni de passage au tableau. On griffonne, on gomme, on colorie. À ce niveau, les élèves s’exercent encore sur le bon vieux papier, en 2D. Ils sont en pleine bourre pour le prochain Festival d’Annecy, la vitrine de l’école (voir encadré). Moins de trois mois pour réaliser des courts- métrages de trente à quarante secondes qui seront diffusés en ouverture des projections. Presque des conditions de pros. Étienne Guignard, prof vacataire aux Gobelins, donne son regard aiguisé sur les plans et la mise en scène. Sa spécialité : le storyboard. « C’est le plan Ikea, le chef d’orchestre du film », explique-t-il, pas avare de métaphores. Le quasi-trentenaire travaille depuis six ans sur des séries télé françaises – Baskup, Lolirock ou Lastman –, mais ne se remet pas du niveau d’excellence ici : « C’est un régal, les étudiants sont passionnés. Ils dessinent mieux que moi, c’est gênant », sourit-il.

Pour entrer aux Gobelins, il suffit d'avoir le bac, mais il faut surtout savoir dessiner et avoir la culture de l'animation.

Pour entrer aux Gobelins, il suffit d’avoir le bac, mais il faut surtout savoir dessiner et avoir la culture de l’animation.

Le thème de cette année à Annecy : la France vue de l’étranger. Pas facile de se projeter pour cette promo, en majorité gauloise. Les étudiants étrangers sont mis à contribution. En deuxième année, il y a une Coréenne, une Russe, un Chinois, une Brésilienne et un Israélien. Puisqu’on vous dit que cette école rayonne dans le monde entier ! Joël et ses camarades planchent sur l’histoire d’une visite de musée qui va se transformer en grande fête médiévale, après qu’une Parisienne décérébrée fait sortir de leurs gonds – et leurs tableaux – plusieurs personnages d’époque, dont Jeanne d’Arc et saint Denis. Joël modélise un des personnages secondaires. Yonatan, un étudiant israélien venu de la prestigieuse école californienne CalArts dans le cadre d’un échange, planche sur un cocatrix – un animal fabuleux du Moyen Âge avec une tête de coq et des ailes de chauve-souris sur un corps de serpent. Frédéric Nagorny veille : « Il faut bien faire les décors d’un musée d’aujourd’hui, sinon on sera perdus entre les différentes époques. » Ce prof pince-sans-rire est la « bible des Gobelins ». Il a participé aux débuts de la 3D française à la fin des années 1980 « avec des fils de fer ». Vingt ans qu’il prodigue ici ses conseils. Et le rapport avec la France vue de l’étranger ? « Pas encore trouvé », lâche Joël dans un fou rire. Pour marquer les esprits à Annecy, pas question de (trop) plaisanter.

Une expérience aux États-Unis

« On ne leur demande pas un simple dessin mais aussi du caractère, de la dramaturgie, de la mise en scène », explique Aïda del Solar, l’enseignante qui les encadre pour le festival. Ces étudiants, on se les arrache. L’attrait de l’eldorado américain aux moyens hors norme ? Il existe. Pour Cécile notamment, en stage l’été passé au studio franco-américain Illumination Mac Guff. Elle qui travaille déjà en freelance se laisserait volontiers tenter par une expérience aux États-Unis. Jules, deux mois chez Sony Pictures Animation en 2015 à peaufiner les décors des Schtroumpfs, a conscience de devoir faire ses armes en Europe, mais rêve aussi de retourner outre-Atlantique. Joël se voit davantage en France où « on a plus de responsabilités ». L’Hexagone, avec ses 5 000 employés dans le secteur, tente de résister, tant bien que mal. En témoignent les belles réussites d’Astérix, le domaine des dieux en 2014 et d’Un monstre à Paris, qui a gagné un césar en 2012. Aux manettes, Louis Clichy pour le premier, Éric Bergeron pour le second. Deux anciens des Gobelins. Cette french touch, « un travail de grande qualité à un coût réduit », dixit Cécile Blondel, a convaincu Illumination Mac Guff de s’installer à Paris, dans le 15e arrondissement. C’est le studio franco-américain à l’origine du succès retentissant des Minions l’an passé – 6,5 millions d’entrées en France, plus de 1 milliard de dollars de recettes dans le monde. À la baguette ? Pierre Coffin, autre ancien des Gobelins (voir encadré), pour qui la french touch réside dans « une culture ancestrale de la BD, un goût prononcé pour l’art et un esprit un peu rebelle ».

« La "french touch", c'est une culture ancestrale de la BD, un goût prononcé pour l'art, un esprit un peu rebelle. » Pierre Coffin, ancien des Gobelins, papa des Minions.

« La french touch, c’est une culture ancestrale de la BD, un goût prononcé pour l’art, un esprit un peu rebelle. » Pierre Coffin, ancien des Gobelins, papa des Minions.

Si l’étranger attire, c’est aussi parce que « les studios français sont frigides, les séries télé un peu trop aseptisées », regrette Étienne Guignard. Le prof vacataire souligne qu’il s’agit d’une question de culture : le dessin animé s’adresse aux États-Unis à un large public, tandis qu’en France, on le pense encore uniquement destiné aux enfants. Sans oublier les salaires et les moyens mirobolants outre-Atlantique : le budget d’un film d’animation dépasse rarement 30 millions d’euros en France, quand il peut dépasser le triple aux États-Unis. Alors, avec tout ça, l’exode est tentant. La communauté française est, par exemple, très présente chez Dreamworks, dont une écrasante majorité d’anciens des Gobelins. Mais l’équipe pédagogique se refuse à parler de fuite des talents. « Seuls 36 % des étudiants ont une expérience à l’étranger dans les cinq ans après leur sortie de l’école, quelquefois seulement pour un projet. Ceux qui y restent sont rares », indique Moïra Marguin. Mais ces élèves ne s’inquiètent pas. À leur sortie des Gobelins, ils sont tellement dragués qu’ils ont presque le luxe de choisir pour qui ils veulent travailler. Et peut-être retrouvera-t-on un jour Les Bêtes du showbiz sur grand écran.

Photos © Mathieu Génon

  • Du boulevard Saint-Marcel à Hollywood blvd
    Leurs noms ne vous disent sans doute rien. Mais vous connaissez leurs créations : Shrek, Kung Fu Panda ou Les Minions. Kristof Serrand et Pierre Coffin, les papas des personnages de ces films, sont français et anciens des Gobelins. Le premier travaille chez Dreamworks depuis plus de vingt ans, le second a vadrouillé avant de rejoindre Illumination Mac Guff à Paris. Tous deux gardent de très bons souvenirs de leur passage à l’école. « On travaillait sur les premiers ordinateurs, ils venaient tout droit de Tokyo ! » sourit Kristof Serrand, sorti de l’école en 1983 et qui revient souvent y donner des conférences. Passé par Gaumont et Amblimation – le premier studio créé par Steven Spielberg à Londres –, l’animateur a posé ses valises en Californie, chez Dreamworks, en 1995. Il a travaillé en 2D sur Le Prince d’Égypte et Sinbad, puis en 3D sur Dragons et Kung Fu Panda, dont le troisième opus est en salles. Superviseur au départ, il a gravi tous les échelons, est devenu réalisateur et directeur de l’animation. Chargé de monter les équipes, il a au début logiquement puisé dans le vivier des Gobelins.

    Une petite communauté de Français s’est donc constituée, « mais ils ne représentent pas la majorité, il y a 38 nationalités ici ! » , précise-t-il. De la création française avec des moyens américains, c’est ce qu’a réalisé Illumination Mac Guff, installé à Paris. L’un des réalisateurs vedettes, Pierre Coffin, est d’un tempérament modeste alors qu’il est le père des Minions. Quand il sort des Gobelins en 1997, frustré de « son incapacité à dessiner des humains », c’est le début des images de synthèse. Il va s’en servir pour créer des personnages. Pierre Coffin va aussi tenter l’aventure Amblimation, à Londres, puis Ex Machina, avant de rentrer pour ne jamais repartir. N’être qu’un rouage outre-Atlantique, « où on anime un pied de tyrannosaure pendant des jours avant de passer le produit à son voisin », il n’en voulait pas. Pas moins de 300 personnes s’activent désormais sur ses projets. Le rêve en grand d’un gamin qui voulait « simplement faire du cinéma ».

  • Par Philippe Schaller

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