Voyez comme elle danse

Voyez comme elle danse

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Le 7 janvier 2015, l’équipe du magazine Charlie Hebdo était décimée par un attentat terroriste. Le soir même, Nadia Vadori-Gauthier entrait en résistance et décidait d’offrir aux Parisiens, comme aux internautes du monde entier, une minute de danse par jour. Soixante-Quinze avait publié son portrait dans son deuxième numéro. Deux ans après le drame, nous vous l’offrons en intégralité sur le Net.

Elle virevolte, glisse sur l’asphalte, roule dans les flaques d’eau. Les cercles bleus peints au sol sont comme autant de gouttes qui tombent du ciel par cette fin d’après- midi glacial. Mécontente de ses deux premières prises, mal cadrées, la danseuse y retourne pour une troisième séquence, alors que la pluie redouble. Qu’importe, l’artiste s’exécute à nouveau, la jupe et le T-shirt gorgés d’eau. Ce qui la guide, c’est son humeur, « pas très brillante aujourd’hui, comme la météo ». Mais ces motifs bleus l’ont interpellée. Alors elle a décidé d’en faire son décor du jour, le Grand Palais en arrière-plan. La danseuse a installé sa petite caméra et lancé l’enregistrement. La voilà qui recommence son mouvement, plaquée sur le goudron détrempé du quai d’Orsay, dans le 7e arrondissement. La quadra donne de sa personne, dans un cadre bien moins confortable que le palais de Chaillot où elle était la veille. « Il y a peut-être moins de désir sous la pluie, mais pas moins de détermination », assure-t-elle.

Les quelques badauds qui passent ne s’arrêtent pas. Tout juste certains ralentissent-ils, intrigués par cette femme courageuse dans les bourrasques des rives de la Seine. Ce petit bout de femme, c’est Nadia Vadori-Gauthier, une danseuse contemporaine, docteur en esthétique et philosophie de l’art, qui a décidé d’entrer en résistance. Avec ce qu’elle sait faire. Son idée : offrir une minute de danse par jour sur un trottoir aux Parisiens qui y assistent en direct et aux internautes qui la visionnent en ligne. Cette création, elle l’a imaginée le soir de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. « Je ne voyais pas quoi faire, mais je ne pouvais pas rien faire », explique-t-elle. Depuis le 14 janvier 2015, chaque jour, Nadia Vadori-Gauthier en publie une minute. « Je ne cherche pas à faire beau, mais à œuvrer dans les interstices de la vie courante, à agir par le sensible, à inventer une poésie en actes. »

Si Nadia Vadori-Gauthier a décidé de publier ses vidéos sur Internet, c’est pour « les faire partager au plus grand nombre ».

Si Nadia Vadori-Gauthier a décidé de publier ses vidéos sur Internet, c’est pour « les faire partager au plus grand nombre ».

Elle arrive par moments à entraîner des passants dans ses mouvements, une femme voilée sur un banc public, un couple de jeune mariés dans un parc, des ouvriers dans la rue. Quand ils se prennent au jeu, la danseuse a le sentiment d’avoir fait son boulot : « Ça veut dire que j’ai ouvert un espace imaginaire là où il n’y en aurait pas eu, un être ensemble fondé sur les affects, pas sur les identités ou les salaires… » Sa performance, elle l’assimile à de la sismographie : « Je me mets sur une fréquence, je bouge en fonction des nuages, du son d’un passant, de l’effet d’un regard, du mouvement d’un sac plastique, du bruit d’une voiture. » En résulte une minute de danse contemporaine, sans montage ni mise en scène, sans vêtement particulier ni maquillage. Un acte de résistance poétique, politique et éthique pour ne pas céder « à l’anesthésie, à la pétrification », sa façon de réagir face à des tragédies qui l’ont bouleversée, elle, la Parisienne d’adoption née à Montréal, au Québec. La danse et le corps sont ses outils, ses armes face à la barbarie. Même si c’est parfois dur : « Cette minute de danse m’épuise plus que trois heures en salle ! »

Tout en sobriété

Nadia Vadori-Gauthier n’a pas manqué un jour – même en voyage, elle emporte sa petite caméra – depuis le 14 janvier 2015, faisant sienne cette phrase qu’elle croit extraite d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche : « Et que l’on estime perdue toute journée où l’on aura pas dansé au moins une fois ». Aujourd’hui, elle en est à la danse 443. Des heures de minutes de danse ! Le choix des lieux ? « Pas l’esthétique, pas le symbole », affirme-t-elle. Sauf après les attentats du 13 novembre 2016, où elle a dansé quelques jours sur des sites fameux, comme la cathédrale Notre-Dame ou le Champ-de-Mars.

Depuis janvier 2015, tout Paris a été couvert, de la fontaine Saint-Michel (6e) à la place de la République, en passant par une animalerie ou un bureau de vote. Pas de repérage : elle se rend là où ses pas la mènent, au gré de ses cours de danse, de ses envies, de son emploi du temps. Le lendemain des attentats de novembre – où elle a perdu des amis –, elle a choisi une danse tout en sobriété, à peine quelques mouvements ralentis sur fond noir, le visage caché. « Je ne pouvais pas bouger, tout me paraissait excessif. » Il lui arrive de refaire la prise plusieurs fois « quand ça ne va pas », de changer d’endroit. Comme le 20 novembre, une semaine après les attaques. « J’avais tourné et publié une vidéo, puis à 7 heures du soir, dans mon bain, je me suis dit qu’il fallait que je sois dehors. C’était noir de monde au Bataclan, je suis allée au Carillon et j’ai dansé dans le dos des gens… » Un plan brouillon : des voitures et des photographes cachaient en grande partie le champ. Mais qu’importe, elle devait être là.

Sa performance, elle l’assimile à de la sismographie : « Je me mets sur une fréquence, je bouge en fonction des nuages, du son d’un passant, de l’effet d’un regard, du mouvement d’un sac plastique, du bruit d’une voiture. »

Sa performance, elle l’assimile à de la sismographie :
« Je me mets sur une fréquence, je bouge en fonction des nuages, du son d’un passant, de l’effet d’un regard, du mouvement d’un sac plastique, du bruit d’une voiture. »

Loin d’elle tout narcissisme. Si Nadia Vadori-Gauthier a décidé de publier ses vidéos sur Internet, c’est pour « les faire partager au plus grand nombre ». Une toute petite vidéo d’une minute qui lui prend entre deux et cinq heures par jour. En plus de ses autres activités d’enseignante d’art du mouvement et de composition scénique, et de chercheuse. Et de sa vie de famille. Sur sa minute de danse, elle travaille seule, alors forcément, ça prend plus de temps. Le temps, d’abord, de trouver l’endroit et l’inspiration. « Il est très rare que j’aie une idée avant de commencer. Il m’arrive d’errer sans savoir quoi faire, ni où aller. » Le temps, ensuite, de monter sommairement la séquence – un plan fixe sans musique la plupart du temps –, de la charger et de la publier sur Vimeo, Tumblr, son site Internet et sa page Facebook.

Difficile de savoir combien de temps cela durera. Si cette création est chronophage, Nadia Vadori-Gauthier n’envisage pas d’arrêter : « Je sais que je ne peux pas continuer indéfiniment, mais je ne peux pas cesser non plus, ça prend toute ma vie. Une œuvre requiert son auteur et tout son temps. J’acte cela, c’est ma priorité. » Elle a son combat dans la peau. Un engagement qu’elle finance sur ses propres deniers, même si ce sont de petites dépenses. Son matériel se limite à deux petites caméras. La danseuse recherche des mécènes qui lui permettraient de se consacrer davantage à ce projet et de lâcher une partie de ses autres activités. Elle en a la conviction, sa minute de danse est des plus utiles, quelques milliers de vues chaque jour sur son site. « Une toute petite chose, petite mais répétée », ce qui lui donne son importance, en référence à cette phrase, inspirée d’un proverbe chinois, qu’elle affiche : « Goutte à goutte, l’eau finit par transpercer la pierre. » La pierre, c’est le durcissement du monde, la goutte, sa danse quotidienne. « Il y a des jours où je suis convaincue de changer le monde », sourit-elle. Et même si ce n’est pas vrai, au moins ça l’est pour un instant.

Photos © Mathieu Génon

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    SOIREE ANNIVERSAIRE

    À l’occasion des 2 ans de Une minute de danse, Nadia Vadori-Gauthier a invité des artistes croisés au fil des mois lors des minutes (danseurs, musiciens, plasticiens, performeurs et amis) à proposer des performances courtes lors d’une soirée organisée à Micadance le 14 janvier 2017. Cet événement entre dans le cadre du du festival Faits d’Hiver, organisé à Paris du 12 janvier au 9 février 2017. Nadia Vadori-Gauthier, dont le Paris réseau danse est désormais partenaire, participera à certaines de ces performances.

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Par Philippe Schaller

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