Les cercles ont les jetons

Les cercles ont les jetons

ARTICLE EN LIBRE ACCES – L’Assemblée nationale a autorisé, mercredi 14 décembre 2016, pour trois ans, la création de clubs de jeux à titre expérimental, à Paris. Une mesure censée assainir le secteur, en soumettant, dès leur création, ces clubs à l’impôt sur les sociétés. L’occasion de lire, ou de relire, notre article consacré au cercle de jeux Clichy-Montmartre, dans le 9e arrondissement de Paris, une institution du Paris nocturne et l’une des dernière salles de jeux de la capitale.

« A chaque fois que j’entre ici, mon cœur s’emballe et je sens l’adrénaline monter. Je suis comme un adolescent qui va à son premier rendez-vous amoureux. J’aime toucher les cartes et les jetons », s’emballe Alexandre, un trentenaire habitué du Cercle Clichy-Montmartre. Quelques instants plus tard, on le retrouve à une table, les yeux rivés sur les cartes, en train de tripoter frénétiquement ses jetons. Alexandre observe du coin de l’œil ses adversaires comme un loup renifle sa proie. À 22 heures, ce samedi, ce joueur aguerri de 1,90 m dispute un tournoi de poker à 80 euros dans ce cercle du 9e arrondissement de Paris. « Jouer au poker, pour moi, c’est avant tout prendre du plaisir », assure-t-il, les yeux incandescents.

Au 84 de la rue de Clichy, les passants qui défilent devant ce lieu gardé par deux vigiles n’imaginent pas la comédie humaine qui se joue à l’intérieur. Une fois les deux portes du sas de sécurité franchies, on découvre une vaste salle de 600 m2 ornée de moulures dorées et coiffée d’une verrière Art nouveau. Les tables sont alignées au cordeau, le cliquetis des jetons résonne. Un fond sonore typique des salles de poker, comme les cigales dans le sud de la France. La mélodie se fait pourtant de plus en plus rare à Paris, qui comptait encore quinze cercles de jeux en 2007, tous régis par un statut associatif.

Gestion frauduleuse

Ces dernières années, la justice a multiplié les fermetures d’établissements à la gestion souvent frauduleuse. Clichy-Montmartre se retrouve donc (presque) seul, avec le très confidentiel Club anglais, toujours dans le 9e, près de la place de l’Opéra. Au « CCM », comme disent ses habitués, la cotisation annuelle est de 50 euros. Elle permet de pouvoir s’assoir à l’une des tables et de miser de l’argent. « On peut jouer au poker en cash game [avec des jetons qui correspondent à de l’argent réel] ou en tournoi [les jetons n’ont pas de valeur monétaire, chaque joueur mise la même somme et cherche à rem- porter une cagnotte], mais aussi tenter sa chance au multicolore [un jeu de roulette] », énumère Pascal Rolin, le responsable du poker au cercle. Sept cents joueurs fréquentent quotidiennement la salle. Que viennent-ils chercher ? « Passer un bon moment, avec l’espoir de remporter un gain. Au poker, contrairement au tennis, ce n’est pas forcément le meilleur qui gagne. Ce jeu fait rêver », explique Lucien, un étudiant de 19 ans.

Les joueurs de poker imbibés de whisky et fumant cigarette sur cigarette ? Un mythe. Au bar, c’est l’eau minérale qui cartonne.

Les joueurs de poker imbibés de whisky et fumant cigarette sur cigarette ? Un mythe. Au bar, c’est l’eau minérale qui cartonne.

Construit en 1901, le bâtiment de structure Eiffel, avec sa décoration en stuc, a connu plusieurs vies. Jusqu’en 1947, ce fut un bouillon, c’est-à-dire un restaurant bon marché, puis le temple parisien du billard. À la suite de l’essor du poker et notamment du Texas hold ’em dans les années 2000, la salle se convertit en 2008 aux tables, cartes et jetons. Luc Richard, 69 ans, en est le directeur – et la mémoire vivante – depuis trente ans. Avec son costard impeccable, il ne quitte jamais son chien, Junior. « C’est devenu la mascotte du cercle. Certains joueurs lui caressent la tête et espèrent que ça va leur porter chance. »

Ouvert tous les jours de 13 h 30 à 6 heures du matin, Clichy-Montmartre emploie 200 salariés. Yann, 29 ans, tout de noir vêtu, travaille ici comme croupier depuis deux ans. Son métier : « Distribuer les cartes et faire en sorte que les joueurs prennent du plaisir. » Formé à Lyon, il a fait le tour des casinos français (Cannes, Monaco, Lyon…) et possède une solide expérience. « J’aime beaucoup la dimension sociale de ce métier. On peut croiser des personnes d’horizons tellement variés. Le joueur professionnel côtoie l’acteur, le chômeur, le chef d’entreprise ou encore l’étudiant », confie-t-il. La clientèle varie aussi selon les moments de la journée. « À 13 h 30, on retrouve beaucoup de retraités qui attendent impatiemment l’ouverture des tables. Certains ont même leur place fétiche », détaille Thomas, un jeune prof habitué des tables de cash game.

L’ambiance familiale du cercle

Un bon croupier, pour Yann, est « rigoureux, sociable et doit faire preuve de dextérité dans la manipulation des jetons et des cartes. Il faut aussi savoir compter vite ». Et, souvent, faire preuve d’une certaine autorité à la table, ne pas se laisser déstabiliser par des joueurs qui peuvent parfois lancer des remarques désagréables. En début de carrière, les croupiers gagnent 1 500 euros net mensuels. Les pourboires sont répartis à la fin du mois selon un barème lié à l’ancienneté. Yann aime l’ambiance familiale du cercle. Certes, « il faut savoir s’adapter au rythme, qui n’est pas forcément facile pour tout le monde, notamment avec les sessions de nuit entre 22 heures et 6 heures du matin, mais j’ai habitude ».

Pour être un bon croupier, il faut aussi savoir compter, explique l'un d'eux.

Pour être un bon croupier, il faut aussi savoir compter, explique l’un d’eux.

Luc Richard insiste sur le brassage culturel : « Ici, des personnes de toutes les cultures, de tous les âges et de toutes les religions cohabitent paisiblement. On sert du hallal et du casher. C’est un lieu d’ouverture. » Les hommes restent très majoritaires, même si la clientèle féminine tend à augmenter, notamment avec l’organisation de « Tournois Ladies ». « J’ai fréquenté de nombreux cercles de jeux par le passé : Aviation Club de France, Wagram, Cadet… et chacun avait son identité, explique Alexandre. L’ADN de Clichy est clairement populaire, mais la sociologie a changé ces dernières années. » Des joueurs plus fortunés ont débarqué et ont encore élargi la diversité sociale. Le lieu accueille aussi chaque année de gros événements, comme la finale du Winamax Poker Tour (1 389 joueurs en 2016) ou, en novembre, une étape régionale du prestigieux circuit américain World Series of Poker (WSOP).

Beaucoup de clichés collent à la peau des cercles de jeux, que le directeur s’attache à démystifier. « La boisson la plus vendue ici, c’est l’eau minérale, s’amuse Luc Richard. Nous n’avons presque jamais de problème avec la police. Les joueurs ne sont pas des fêtards. Le service central des courses et jeux [branche de la police judiciaire chargée de surveiller les établissements de jeux et les hippodromes] passe de temps en temps. Ça s’arrête là. » Même si Jacques Mesrine l’a fréquenté dans les années 1970, Clichy-Montmartre n’a jamais été mêlé au grand banditisme. « Beaucoup de personnes ont regardé trop de films et ont une image des cercles largement déformée. Surtout aujourd’hui ! » conclut le patron.

Décor pour le cinéma

La salle a d’ailleurs servi à plusieurs reprises de décor pour le cinéma. Jean-Paul Belmondo y a réglé ses comptes à la fin du Marginal (Jacques Deray, 1983) et Christophe Honoré, piqué par ce lieu intemporel, a choisi d’y faire tourner en chansons Ludivine Sagnier et Rasha Bukvic dans Les Bien-Aimés (2011). Robert Hossein y a même joué au poker dans L’Affaire (1994), un polar de Sergio Gobbi tombé dans l’oubli. On y croise aussi quelques célébrités qui aiment venir taper le carton : des acteurs, des chanteurs ou des animateurs de télévision. Mais contrairement aux anciens cercles parisiens
qui ont fermé, Clichy-Montmartre n’est pas le repaire du showbiz. Les vrais VIP du lieu sont les joueurs de cash game en hautes limites (avec des mises élevées). Certains joueurs peuvent gagner ou perdre 10 000 euros dans la nuit et apprécient la discrétion. Alors la salle a été refaite à neuf et isolée par une lourde tenture. L’ambiance est plus feutrée.

Construit en 1901 au 84, rue de Clichy, l’édifice abrite un bouillon (restaurant bon marché) jusqu’en 1947. Le lieu se veut toujours populaire.

Construit en 1901 au 84, rue de Clichy, l’édifice abrite un bouillon (restaurant bon marché) jusqu’en 1947. Le lieu se veut toujours populaire.

Mouss, comédien, vient jouer trois fois par semaine : « C’est convivial et les équipes ont fait un énorme boulot pour améliorer le cadre et les conditions de jeu. De plus, le niveau des croupiers a augmenté et on s’y sent en sécurité. Jouer dans ces conditions est vraiment plaisant. Toutefois, je sais que certains très gros joueurs n’ont pas envie de venir place de Clichy à cause de l’emplacement et de la mauvaise réputation du quartier. Pourtant, ce cercle est devenu génial ! » « Sortir avec ses gains au petit matin n’est pas toujours très rassurant, explique un joueur qui grille sa clope sur le trottoir, mais le quartier a tout de même changé. » Les dirigeants privilégient les virements bancaires pour les gros gains. « Les espèces circulent de moins en moins », confirme Luc Richard.

Clichy-Montmartre a aussi sa face sombre. Celle des joueurs dépités au petit matin qui ont dépensé leur smic ou leur RSA. « On trouve ici des chômeurs et des travailleurs pauvres qui vivent très mal le fait de perdre 100 ou 200 euros à une table. Cela va fortement impacter leur vie quotidienne », explique Thomas, un habitué. Le cercle est très sensible aux questions d’addiction et a mis en place un système qui permet au joueur de fixer des plafonds de mise qu’il ne pourra pas dépasser. « Le soir des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, certains continuaient de jouer comme si de rien n’était. Ils étaient dans une bulle, complètement accro », confie un membre régulier. « Le lendemain, beaucoup de joueurs sont venus plus pour le lien social que pour jouer. Ils avaient besoin d’échanger », nuance Luc Richard. « Ici, on peut jouer en sécurité, il n’y a pas d’embrouilles. De plus, un certain nombre de joueurs ont été blacklistés », raconte Mouss. Environ 350 des 10 000 membres du cercle ont
été bannis à la suite d’une mauvaise conduite. « Nous sommes intraitables sur les attitudes irrespectueuses », justifie Pascal Rolin.

Association à but non lucratif

Depuis 2015, l’État veut moderniser les cercles
 de jeux et souhaite l’ouverture dans la capitale 
de « clubs » gérés sous la forme de sociétés commerciales (voir encadré ci-contre). Le Cercle Clichy- Montmartre est encore régi par un statut d’association à but non lucratif, que Ziad Farhoud, son directeur du développement, juge dépassé : « Le monopole n’est pas une bonne chose pour nous. À Paris, la faiblesse de l’offre entraîne une baisse de la demande et laisse croître une offre illégale. Nous ne nous satisfaisons pas du statu quo actuel. » Pour lui, les futurs clubs peuvent aussi être des acteurs majeurs de la nuit et de l’attractivité parisiennes : « Un autre enjeu est de proposer une offre de divertissement nocturne dans la capitale et de rivaliser avec Londres. »

Rigueur, sociabilité et dextérité sont aussi les qualités d’un bon croupier.

Rigueur, sociabilité et dextérité sont aussi les qualités d’un bon croupier.

En attendant, ces dernières années, Clichy-Montmartre s’est offert une salle de tournoi flambant neuve avec un maximum de confort, un nouveau système de vidéosurveillance et une pièce sécurisée pour les jetons – afin d’anticiper les modifications réglementaires de sécurité. Lors des gros événements, le cercle est souvent plein à craquer. Pour gagner des mètres carrés supplémentaires, les bureaux viennent d’être transférés au sous-sol et le premier étage va pouvoir être exploité. Pascal Rolin voit déjà les choses en grand : « Cet espace pourrait accueillir de nouvelles activités, comme un restaurant, un bar, et – pourquoi pas ? – du pari sportif. Une nouvelle page va s’écrire. »

Cercle Clichy-Montmartre. 84, rue de Clichy, 75009 Paris. Tél. : 01 84 20 03 20. www.pokerccm.com

LA ROUE TOURNE
Après la Seconde Guerre mondiale et ses salles clandestines, aucun jeu d’argent n’est toléré dans la capitale et les casinos sont interdits dans un rayon de 100 km, à l’exception de celui d’Enghien-les-Bains, dans le Val-d’Oise. En 1947, une dérogation permet au ministère de l’Intérieur d’accorder des autorisations à certains établissements. Les jeux de hasard pur, comme les machines à sous, la roulette ou la boule, sont prohibés, mais certains « jeux de banque » sont permis. À Paris, les cercles de jeux ont alors un point commun : tous ou presque sont tenus par des Corses. L’État 
leur en a confié la gestion à la Libération, pour services rendus durant la Résistance.
Depuis 2007, treize établissements ont fermé dans la capitale pour des raisons judiciaires 
ou administratives, dont le Cercle Wagram (17e)
 en 2011, après une guerre de succession au sein 
de la mafia corse, et l’Aviation Club de France (8e) en 2014. Des enquêtes ont été ouvertes 
pour blanchiment, fraude fiscale et association 
de malfaiteurs. Ne restent plus aujourd’hui 
que le Cercle Clichy-Montmartre et le Club anglais. Mais l’État s’apprête à supprimer leur statut associatif à but non lucratif – les bénéfices allant aux bonnes œuvres ! – et à leur conférer celui 
de société commerciale. Un projet de loi pourrait ainsi permettre à de nouveaux clubs d’ouvrir.

Texte : Julien Tissot
Photos © Mathieu Génon

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Par La rédaction

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