Showroom service

Showroom service

ARTICLE EN LIBRE ACCES – A l’occasion de la sortie du film Personal Shopper, mercredi 14 décembre 2016, nous publions en intégralité l’article paru dans Soixante-Quinze # 6, consacré à ces stylistes qui aident les riches étrangers à se constituer une garde-robe, les initiant ainsi au chic parisien.

« Comme toutes les petites filles, je rêvais de robes qui tournent. Mais durant l’Union soviétique, on portait ce qu’il y avait », se souvient Galina Vincenot, 36 ans. Née à Elista, dans le sud de la Russie, elle débarque à Paris en 2001 pour étudier le tourisme, puis travaille dans la location de véhicules de grande remise. Un jour, sa mère lui rend visite : « Elle n’avait pas l’habitude de se faire plaisir. J’ai déniché une petite jupe noire en solde et je l’ai forcée à la prendre ! Elle avait de belles jambes, c’était dommage qu’elles ne les montrent pas. » Alors Galina est devenue en 2011 « styliste et conseillère en image multi­ culturelle ». Autrement dit, personal shopper. L’anglicisme désigne une sorte de factotum du shopping, un assistant de mode, un expert qui conseille dans leurs achats des clients qui n’ont pas le temps ou les connaissances nécessaires pour trouver eux-mêmes les articles qu’ils veulent faire entrer dans leur dressing. Toute l’expertise du personal shopper consiste à les coacher en tenant compte de leur profil, de leur culture, de leur style de vie, de leur morphologie, de leur budget et bien sûr de leurs goûts. Le métier, encore confidentiel, pourrait se démocratiser en décembre 2016, après la sortie du film d’Olivier Assayas, Personal Shopper, présenté à Cannes en mai 2016. L’histoire de Maureen, une jeune Américaine à Paris, qui s’occupe de la garde-robe d’une célébrité…

Service de luxe

Galina travaille avec des tour-opérateurs russes et a son propre site web. Pour ses compatriotes, Paris reste la capitale de la mode ; et la femme française, un parangon d’élégance. « En Russie, quand on a un salon de coiffure, il faut l’appeler Chantal », s’amuse-t-elle. Avec la chute du rouble, les touristes russes à Paris sont moins nombreux qu’il y a quelques années, mais les plus fortunés continuent de venir faire leurs emplettes de marques haut de gamme. Et faire appel à un coach peut même les aider à optimiser leurs achats, ce dont on ne se doute pas toujours : « Dans l’esprit des gens, le personal shopping est un service de luxe, explique Galina. C’est difficile de faire comprendre qu’en payant, mes clientes font des économies ! » Comme la plupart de ses clientes, Véra, originaire du Kazakhstan et professeur dans une école de langues à Bois-Colombes, dans les Hauts-de-Seine, est devenue une amie. Galina a déjà analysé sa garde-robe à son domicile. Aujourd’hui, elle l’accompagne dans une matinée de shopping dans le Marais. « Parfois je les fais marcher un peu trop pour dénicher des pièces sympas, mais cela fait aussi partie de la capitale. » Galina lui présente Maje, Sandro, The Kooples – les boutiques des Parisiennes –, mais ne s’arrête pas qu’aux enseignes françaises. La veille, elle a repéré ici et là plusieurs pièces et préparé un itinéraire. Sa cliente a besoin de vêtements d’été, pour le travail et pour ses vacances en Grèce. Chez Cos, devant les vendeuses, les deux femmes parlent français, mais dans l’intimité de la cabine d’essayage, le russe reprend le dessus. En trente minutes, Véra repart avec une jupe et un top. « C’est très difficile pour les touristes, car ils ne comprennent pas la mode française, estime Véra. En France, les couleurs sont plus neutres, les coupes aussi. Pour être chic, pas besoin de beaucoup de chichis, de chouchous, de froufrous. Au début, j’avais du mal, je trouvais cela trop fade. Mais plus maintenant ! »

Galina et Véra examinent une robe noire : la quintessence du chic parisien, que la jeune femme d’origine kazakhe ne connaît pas forcément.

Galina et Véra examinent une robe noire : la quintessence du chic parisien, que la jeune femme d’origine kazakhe ne connaît pas forcément.

Jean large et allure décontractée, le look casual de Kody Petchyotin peut surprendre. Pourtant, ce Français d’origine asiatique, qu’on devine en début de trentaine, accompagne des stars thaïlandaises dans les corners des marques les plus luxueuses du Printemps, boulevard Haussmann. Cet ex-designer spécialisé en sérigraphie et musicien a commencé par guider ses clients étrangers de passage en France, inspiré par les connaissances de son père, entré dans les années 1970 à Benlux, vaste magasin de produits de luxe de la rue de Rivoli. « J’ai beaucoup appris à ses côtés », glisse-t-il. Kody travaille en solo et uniquement en thaï. Un à trois clients par jour, pas plus, « afin d’assurer un meilleur service ». Pas même un site web : « Je trouve mes clients par des agences de Thaïlande qui m’envoient des VIP, par mes contacts ou, le plus souvent, par le bouche-­à­-oreille ». Sa spécialité : la maroquinerie. « Je me définis plutôt comme un guide­-accompagnateur. Pas celui qui fait les visites. Celui qui fait le shopping », explique-t-il. Dans les coulisses du Printemps, à l’espace international, Kody est chez lui. « D’abord, il faut s’enregistrer en tant que professionnel, sinon les clients se feraient harceler. Ici, c’est le salon VIP pour que les personal shoppers puissent patienter. Là, les caisses où les clients viennent avec leurs achats pour récupérer directement l’argent de la détaxe. »

Casse-tête

La détaxe : comprendre le remboursement pour les étrangers de la TVA. Une belle ristourne qui conduit certains à prendre l’avion tous les deux mois pour s’acheter un sac à 4 000 euros en série limitée. Ce samedi, Kody rejoint Santima Devahastin, une pétillante animatrice de la télévision thaïlandaise. Jupe à paillettes bleues, T-shirt fancy et sac Chanel, la jeune femme vient chercher un sac à dos Prada qu’elle a repéré à Bangkok. Avant son arrivée, elle a envoyé à son coach parisien une série de photos de produits sélectionnés dans la presse internationale. « Je l’ai vu hier avec Kody et les vendeuses me l’ont trouvé pour aujourd’hui. C’est un produit nouveau, personne ne l’a », explique-t-elle, son portable vissé à la main. Elle veut le porter devant la caméra pour inspirer ses téléspectatrices. « Le fait qu’il y ait une offre réduite crée la demande, comme pour l’iPhone. C’est aussi un jeu pour la cliente. Mon rôle est que le sac soit bien là le jour de sa venue », détaille Kody. Si la tâche paraît simple, c’est pourtant un véritable casse-tête lorsque la marque n’en sort qu’une poignée et qu’il faut le faire transférer : « Le 14 juillet, une cliente est venue exprès de Nice pour obtenir le seul modèle qui restait. Elle devait aller au feu d’artifice. Elle m’a dit : c’est un miracle, j’ai eu mon sac et la vie sauve. » Mais le travail ne s’arrête pas là. Kody assure aussi le service après-vente, protège contre les pickpockets, trouve la bonne taille pour ses clientes, souvent plus petites et menues que les Européennes, et accessoirement leur fait découvrir Paris.

Sur le conseil de Galina, Véra essaie une robe trapèze, qui équilibre sa silhouette.

Sur le conseil de Galina, Véra essaie une robe trapèze, qui équilibre sa silhouette.

Rendez-vous dans le très chic 8e arrondissement, près des Champs-Élysées, avec Stefano Venchiarutti, 48 ans, de l’agence Les Gentils Pariziens. « Le nom est un pied de nez à la réputation des Parisiens. Il fait allusion au syndrome de Paris dont souffraient les Japonais lorsqu’ils arrivaient dans la capitale », souligne cet ancien styliste. Dans les années 2000, salarié chez Kenzo, il est régulièrement sollicité par des amis pour les aider à choisir une robe de mariée, un costume, du tissu pour des rideaux… au point qu’il songe à en faire son métier. Alors il suit une formation en psychothérapie analytique et crée en 2009, avec une associée, son agence de personal shopping et de conseil en image de soi, en décoration et en communication visuelle. Aujourd’hui, il va faire découvrir à Rie Liu, une Japonaise qui vit à Taïwan, le concept de « dressing illimité ». En voyage d’affaires à Paris, cette cliente doit trouver en urgence une robe à la fois confortable et élégante pour un cocktail improvisé. Et pour ça, pas forcément besoin d’acheter quand il suffit de louer ! Direction rue Beaujon, près du Royal Monceau, chez ElssCollection. Pas vraiment une boutique, mais un showroom privé discret qui présente, dans un très bel appartement haussmannien, une sélection pointue de grandes maisons de mode et de créateurs plus confidentiels. On peut acheter, mais aussi louer une pièce pour une soirée, une semaine… « Mes clientes ont déjà le sac Chanel, elles veulent se différencier, explique Stefano. Je les emmène là où elles n’iraient jamais, dans les ateliers des jeunes créateurs, dans les showrooms, dans les maisons privées. » Rie Liu confirme : « Quand j’étais jeune, j’allais chez Dior. Maintenant je cherche des lieux, des pièces, des créateurs uniques. »

Un parfum sur mesure

Liu Rie n’aurait jamais pu trouver ElssCollection toute seule. À l’intérieur, la responsable et une styliste sont à son entier service et lui présentent des robes Carven, Three Floor ou Milly issues des dernières collections. Stefano a commencé avec une clientèle hétéroclite : ses amis, des Parisiennes, et même une étudiante qui voulait se mettre en valeur pour ses entretiens d’embauche. Avec les effets de la crise financière, les riches étrangers constituent désormais la majorité de sa clientèle. Beaucoup de femmes, mais aussi des hommes dont l’environnement professionnel requiert une certaine élégance. Généralement, les boutiques avec lesquelles il travaille jouent le jeu, ouvrent tôt le matin ou tard le soir. Lorsque c’est possible, Stefano privatise : ses clientes arabes, notamment, se sentent plus à l’aise. Épingles et aiguilles dans la poche, il apporte ses petites retouches. Même le prêt-à-porter devient du sur-mesure. « C’est le problème des émissions de télé sur le relooking, je ne suis pas là pour déguiser ma cliente. Elle doit se reconnaître dans le miroir », tance le conseiller. La moitié de la clientèle de Stefano est masculine. « Avec les hommes, bizarrement, le bouche­-à­-oreille fonctionne bien. Mais les femmes veulent me garder pour elles ! » sourit-il. Il collabore aussi avec les concierges privés et les hôtels. Dans son carnet d’adresses, il a aussi les contacts nécessaires pour trouver un chauffeur, un traducteur ou pour organiser une collation. Récemment, une Allemande lui a demandé de lui trouver un pied-à-terre à Saint-Germain-des-Prés. Pour un Turc, il crée un parfum sur mesure en collaboration avec un nez. « C’est à chaque fois un challenge différent, se plaît-il à exposer. Lorsque je ne sais pas faire, je m’entoure de ceux qui maîtrisent. »

Santima Devahastin, une journaliste thaïlandaise, a choisi Kody pour la conseiller en maroquinerie, au Printemps du boulevard Haussmann.

Santima Devahastin, une journaliste thaïlandaise, a choisi Kody pour la conseiller en maroquinerie, au Printemps du boulevard Haussmann.

Le personal shopper est rémunéré tantôt par le client, tantôt par les commerçants, qui lui versent une partie du produit des articles achetés. Galina, qui facture ses prestations, revendique son indépendance vis-à-vis des marques. Chez Maje, elle passe tous les portants en revue pendant les essayages de Véra. « Parfois, mes clients n’achètent pas beaucoup. J’utilise les boutiques pour essayer des choses. Les vendeuses ne m’aiment pas trop. » Flore, qui veille sur les rayons, semble plutôt surprise : « On croise deux ou trois personal shoppers par mois, mais c’est la première fois que j’en vois une qui fait de véritables propositions. Le personal shopper est censé connaître la personnalité de sa cliente. Je les laisse faire leur travail, mais je suis là pour aider à choisir un haut ou à gagner du temps avec une taille. » Finalement, Véra repart de la boutique les mains vides. Elle veut faire les soldes. Avec Kody, la cliente ne débourse pas un centime. Il est rémunéré à la commission par l’enseigne, sans pour autant faire partie du service personal shopping du Printemps. « J’assume complètement ! Je viens avec ma propre clientèle. Je n’ai pas besoin de les pousser à la consommation, car elles ont déjà une idée en tête. Je vais seulement les encourager à prendre un deuxième sac pour une amie, leur suggérer un porte­ monnaie ou leur conseiller de s’intéresser aux nouveautés. Les clients s’en doutent mais ne savent pas combien cela me rapporte. » Il se félicite d’avoir « très bien travaillé » en juin, grâce à l’Euro de football. Parfois, le shopping est bouclé en deux heures : un bon coup de poker. « J’entretiens une relation amicale et professionnelle avec les personal shoppers, explique Julie, une vendeuse du grand magasin. Ils contribuent beaucoup à fidéliser une clientèle. »

Société de coaching

Pour Narimen, 32 ans, son activité est une évidence : « Il faut que le métier entre dans les mœurs, tout le monde doit penser à son image. » Cette jeune femme née en Algérie a commencé par une école de commerce puis un job dans le monde des affaires pour une société française établie à Alger. Attirée par la mode, elle gagne Paris en 2010 et suit une formation d’un an à l’école Mod’art International. Après quoi elle travaille comme vendeuse en boutique, où elle déplore la qualité du conseil aux clientes – bien souvent, il s’agit de vendre à tout prix plutôt que de servir honnêtement. Aussi décide-t-elle, au bout d’un an et demi, de fonder sa propre société de coaching. Ce qui est fait en 2013. Spécialisée dans la clientèle arabe très haut de gamme, Narimen ne reçoit que quelques clientes par an. « Elles ont l’habitude de ce type de service dans les grands malls d’Arabie saoudite, éclaire-t-elle. Ou bien elles ont leur propre personal shopper à domicile. » Elle reconnaît tomber parfois sur des clientes difficiles : « Je dois raisonner celles qui veulent tout en double ou celles qui n’achètent aucune pièce de ma sélection, car cela me met en porte­-à­-faux. Il y a aussi celles qui dépensent frénétiquement, puis regrettent parce que le mari n’aime pas. »

Ex-styliste chez Kenzo, Stefano Venchiarutti fait découvrir le « dressing illimité » à Rie Liu : plutôt que d’acheter, on loue.

Ex-styliste chez Kenzo, Stefano Venchiarutti fait découvrir le « dressing illimité » à Rie Liu : plutôt que d’acheter, on loue.

Les services de Galina incluent le relooking : « J’aime sortir les femmes de leur zone de confort. Je n’impose pas le style pour autant : le principal, c’est qu’elles se sentent belles. » Elle travaille souvent avec des femmes dont le corps a changé après la naissance des enfants. Toutes ses clientes doivent répondre à un questionnaire par courriel pour qu’elle connaisse leurs mensurations, leur univers, leur budget. Galina est aussi là pour renseigner sur les défauts des matières et des formes, faire essayer des coupes qui vont mieux : « Véra a droit aux imprimés, mais pas sur la poitrine. Ce jean est un peu serré mais il allonge les jambes et fait de belles fesses. » Sa cliente est une bonne élève : « On n’a pas l’impression que c’est Galina qui décide. Je suis ses conseils. Par exemple, je n’aurais jamais tenté ce genre de jupe. »

Ateliers sur mesure

« Les Russes n’ont pas peur d’être visibles, analyse Galina. Elles veulent attirer le regard, quitte à être un peu trop sexy. Les Fran­çaises préfèrent paraître coincées que vulgaires. Elles ont besoin d’un regard extérieur pour oser. » Pour sa clientèle étrangère, elle a imaginé des ateliers sur mesure comme « style sans frontières » ou « chic parisien » : « Quand on dit que les Russes s’habillent mal, c’est parce qu’elles n’ont pas beaucoup de choix. Je travaille beaucoup avec des femmes mariées à des Français qui n’arrivent pas à changer leurs habitudes. Elles se sentent mal perçues en société. » Sur l’Asie, Kody explique : « L’Asie est toujours en retard de trois à six mois par rapport à la mode occidentale. Les vendeuses savent ce qui va marcher et me font toujours découvrir les futurs best­-sellers. Mes clientes ne veulent pas du sac pour le moment, mais dans quelques mois, elles me le demanderont toutes. Les Thaïlandaises aiment montrer ce qu’elles ont. Il suffit qu’il y en ait une qui l’ait pour que tout le monde le veuille. » Narimen, quant à elle, voudrait moderniser le dressing de la femme arabe. Durant ses prestations, les maris sont interdits. Pour Galina, c’est l’inverse : « Les hommes russes sortent le chéquier et portent les achats ! »

Stefano travaille avec ElssCollection, un luxueux showroom privé du 8e arrondissement, près du Royal Monceau.

Stefano travaille avec ElssCollection, un luxueux showroom privé du 8e arrondissement, près du Royal Monceau.

Mission accomplie pour Véra. Elle a enchaîné toutes les boutiques au rythme programmé par Galina. « Mon mari sera content, il aime bien quand c’est court », note-t-elle au sujet d’une jupe blanche. Pour Santima, la séance se termine par l’achat d’un portefeuille pour son copain, qui a passé le sien à la machine à laver. Elle paie en espèces. Entourée de sacs, elle rentrera à l’hôtel avec un voiturier « pour des questions de sécurité », troquera ses talons pour des baskets et prendra le métro pour rejoindre une amie dans un café. Liu Rie quitte le showroom au bras de Stefano : « À chaque fois, je me trouve plus belle à Paris qu’à Taïwan, se réjouit-elle. D’abord, il fait moins chaud, l’air est moins humide. Mais surtout les gens me regardent davantage. Et ça me donne envie de leur plaire. »

Photos © Mathieu Génon et Julie Olagnol

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Par Julie Olagnol

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