Décontracté du bulbe

Décontracté du bulbe

ARTICLE EN LIBRE ACCES – L’Eglise orthodoxe russe de Paris a été consacrée, dimanche 4 décembre 2016, par le patriarche de Moscou. L’occasion de lire ou de relire l’article publié dans Soixante-Quinze # 6 dédié à ce bâtiment pas très catholique, inauguré quai Branly, après des années de débat architectural.

Parée de blanc et cachée derrière les arbres, à l’ombre de la tour Eiffel et à deux pas du musée du quai Branly, elle cultive la discrétion. Peine perdue : on se presse depuis des mois pour l’admirer… ou en médire. C’est que les croix orthodoxes qui coiffent les cinq bulbes de la cathédrale de la Sainte-Trinité dénotent dans le paysage du 7e arrondissement. Une église, mais aussi un centre culturel, une maison paroissiale et une école primaire bilingue constituent ce « Centre spirituel et culturel orthodoxe russe » qui est inauguré ce mois-ci. Un projet à 170 mil- lions d’euros, entièrement payé par Moscou. Les bâtiments érigés par l’architecte star Jean-Michel Wilmotte sur l’emplacement de l’ancien siège croulant de Météo-France veillent désormais sur le pont de l’Alma, en face du palais de Tokyo. C’est le point final – après des années d’atermoiements politiques et diplomatiques – d’un projet cher à Vladimir Poutine. Certains y voient un cheval de Troie de Moscou en plein Paris, d’autres ironisent sur un projet religieux qui ne pose pas problème au moment même où l’on s’interroge sur le financement des mosquées par des fonds étrangers.

« Insulte à l’âme russe »

L’architecture même de l’église a été l’objet des plus vives tensions. « L’emplacement se situe hors du champ du patrimoine mondial des berges de Seine, qui s’arrête le plus souvent aux quais », rappelle Jean-Michel Loyer-Hascoët, chef de service à la direction générale des patrimoines du ministère (français) de la Culture. Il n’empêche, le projet initial de l’Espagnol d’origine russe Manuel Núñez Yanowsky – retenu parmi une centaine de propositions – avait suscité l’ire de Bertrand Delanoë. En 2011, alors maire de Paris, il en fustige le caractère ostentatoire et pastiche, « une insulte à l’âme russe, à l’Église orthodoxe en général et à Paris en particulier ». Pour lui, c’est niet. Quelques mois plus tard, l’architecte des bâtiments de France et la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) donnent tous deux un avis défavorable. Lassée, la Russie retire son permis de construire et ce projet. Adios Manuel Núñez Yanowsky, bonjour Jean-Michel Wilmotte, finaliste du concours un an avant. L’architecte français n’est pas un inconnu. Il est aussi l’ordonnateur du futur incubateur géant de start-up lancé par le patron de Free, Xavier Niel, dans le 13e arrondissement ; de la rénovation de l’hôtel Lutetia dans le 6e… et l’homme chargé du projet pharaonique du Grand Moscou. Un ami de la Russie, c’est un atout.

Insertion dans le quartier

Jean-Michel Wilmotte l’assure, il a tout fait pour « parisianiser » son projet et permettre une meilleure insertion dans le quartier. Exit le lourd voile de verre ondulé, la façade photovoltaïque, les bulbes jaunes resplendissants de son prédécesseur. Place à la pierre blanche de Bourgogne, utilisée à Notre-Dame ou au Trocadéro, à des bulbes en or mat, à des bâtiments ouverts sur la ville et pas plus hauts que le quartier même si l’église culmine à 37 mètres. L’édifice est discret, presque austère, « avec peu de signes à l’extérieur et de magnifiques fresques et mosaïques à l’intérieur », vante dans la presse l’architecte adepte du chic minimal. La Russie loue un projet à la fois moderne et respectueux des canons orthodoxes. Christine Fabre est membre de l’association de défense du patrimoine SOS Paris, d’habitude véhémente sur les nouveaux projets : « Les bulbes ne me posent pas de problème, assène-t-elle. Il y a bien des pagodes à Paris, c’est pas pire ! Je pense que le musée du quai Branly, à l’époque, a suscité bien plus de réactions. Et puis il faut se souvenir de ce à quoi on a échappé [le premier projet] ! » Pas dithyrambique non plus, celle qui a habité le 7e arrondissement durant cinquante ans regrette « l’aspect blockhaus et enfermé, le manque de fenêtres ».

Palais de l’Alma menacé

Le chantier a dû faire face à d’autres contraintes que l’esthétique, notamment sa proximité avec les ancienne écuries royales du palais de l’Alma, juste à côté. « Le projet de Manuel Núñez Yanowsky était plus haut, plus imposant et surtout plus près. En creusant pour établir les fondations de l’église, on menaçait d’effondrement le palais de l’Alma, inscrit aux monuments historiques. Il est construit sur du sable ! » révèle Jean-Michel Loyer-Hascoët. Jean-Michel Wilmotte, quand il a repris le flambeau, s’est adapté et a construit plus loin, en prévoyant une allée arborée. Une zone tampon qui préserve le palais de l’Alma et magnifie l’église orthodoxe. Les compagnies de bateaux-mouches la feront-elles admirer par leurs passagers ? L’avenir le dira. En attendant, c’est une page russe qui continue de s’écrire dans ce coin de la capitale. Le pont de l’Alma porte le nom d’une rivière en Crimée. Plus loin se dresse le pont Alexandre-III, dont la première pierre a été posée à la fin du xıxe siècle par le tsar Nicolas II. Après les atermoiements, le centre culturel et spirituel peut désormais couler des jours heureux.

Photo : © Mathieu Génon

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Par Philippe Schaller

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