Paris accro aux drogues dures

Paris accro aux drogues dures

EN KIOSQUES # 7 – Pour les non-initiés, c’est un univers parallèle presque invisible ; pour d’autres, c’est la vie de tous les jours. Elle a beau rester planquée dans les coins sombres, les fêtes privées et les appartements de la capitale, la drogue touche tous les milieux, tous les arrondissements.

DES MUTATIONS STUPEFIANTES

Grégory Pfau, addictologue à la Pitié-Salpêtrière, est un spécialiste des drogues et des toxicomanes. Son tableau des tendances 2016 témoigne des nouveaux usages, produits et lieux de consommation dans la capitale.

L’ecstasy ressemble à un bonbon
Ce petit comprimé consommé dans les milieux alternatifs a connu, ces dernières années, une révolution. Grégory Pfau refait l’historique : à la fin des années 2000, une pénurie européenne due à la saisie d’un des composants oblige les fabricants à changer la formule. « C’est comme si on voulait faire un gâteau mais qu’il n’y avait plus de farine. Donc on fait un autre gâteau. On l’appelle de la même manière parce qu’on sait qu’il se vend bien, mais on utilise autre chose à la place de la farine. Et ça, ça n’a pas plu aux usagers. » L’image de l’ecstasy (ou MDMA) en prend un sacré coup. On la dit dangereuse, sujette à des arnaques, et on la repousse. « De manière concomitante, on a vu l’émergence de produits de synthèse, en 2008. Je ne dis pas que c’était lié, mais on a observé ces deux phénomènes en même temps. » (…)

La surconcentration du cannabis
La résine et l’herbe sont de plus en plus disponibles à Paris. « C’est un produit qui ne connaît jamais de pénurie, qui est toujours à proximité. Même si c’est une tendance déjà ancienne, on ne peut pas considérer qu’elle est mineure. » Ce qui est nouveau, c’est que le cannabis est de plus en plus concentré. Le marché parisien est investi par des herbes fortes de type skunk [variété de cannabis avec un fort taux de THC]. Pareil pour les résines. Une tendance qui inquiète les professionnels. « Cela peut convenir à certains consommateurs, mais beaucoup moins à d’autres. » En gros, les drogues très concentrées n’ont pas toujours des effets qui leur conviennent (…)

Médecins du monde analyse dans son laboratoire des échantillons de drogues.

Médecins du monde analyse dans son laboratoire des échantillons de drogues.

Le mélange du sexe et des drogues
« Chez ce qu’on appelle les HSH, les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes, nous avons identifié depuis 2009 à Paris des pratiques d’usage de drogues en contexte sexuel. » Ce phénomène, appelé chem sex (pour chemical sex, « sexe avec des produits de synthèse »), consiste à consommer des stimulants à deux ou à plusieurs au cours de relations sexuelles. Une partie de cette population constitue ce qu’on appelle les slameurs, du verbe anglais to slam, « injecter ». Ce qu’ils s’injectent ? Des cathinones, produits de synthèse vendue sur Internet. « Les slameurs attisent notre curiosité et notre préoccupation non par leur nombre, plutôt restreint, mais parce qu’ils cumulent des facteurs de risque. » Entrés tardivement dans la consommation, ils donc n’ont pas la culture des drogues, ni celle de la réduction des risques par l’utilisation de matériel stérile (…)

Le deal par téléphone ou Internet
Le marché s’adaptant sans cesse aux usagers, les revendeurs sont de plus en plus mobiles et disponibles. « Avant, le modèle, c’était un lieu de vente et des usagers qui viennent – il existe toujours en banlieue. Maintenant, le modèle parisien, c’est le téléphone. » Les revendeurs qui se rendent chez le consommateur pour du cannabis en profitent pour proposer aussi autre chose. Ils le retrouvent aussi ailleurs. « Des produits comme le Skenan et le crack, surtout consommés par des personnes à la rue, peuvent maintenant s’obtenir sur rendez-vous. » Les relances téléphoniques existent aussi. Pour les policiers, difficile d’effectuer des interpellations comme avant, quand ils utilisaient les surveillances et les descentes (…)

Avec une collègue, Jamel Lazic donne du matériel stérile près de la gare du Nord.

Avec une collègue, Jamel Lazic, du centre d’accueil pour toxicomanes de la rue Beaurepaire, dans la 10e arrondissement, donne du matériel stérile près de la gare du Nord.

L’extension du domaine du crack
Le crack, fabriqué à base de cocaïne, est une drogue typiquement parisienne. Et aussi disponible que le cannabis. Depuis quelques années, on assiste même à une diversification du profil des consommateurs. Normal, pour le spécialiste : « Tout simplement parce qu’il y a de plus en plus de crack en circulation et que c’est moins cher. Quand un usager est en manque, le crack, c’est facile. » La galette se vend en effet autour de 15 euros. « Le prix baisse, mais c’est surtout parce que les quantités proposées à la vente sont réduites. » Autre nouveauté, justement : le crack a gagné le métro parisien, où il est encore moins cher (de 12 à 14 euros). « Aujourd’hui, les vendeurs sont passés de la surface à l’intérieur des gares, de l’intérieur aux quais de métro. Désormais, ils circulent même dans les rames et touchent potentiellement tout Paris. Revendeurs et usagers se reconnaissent par des signes » (…)

L’AMOUR DU MOINDRE RISQUE

La « salle de shoot » du 10e arrondissement a ouvert le 17 octobre. L’expérience s’inscrit dans la politique de réduction des risques
que la capitale conduit depuis trente ans, loin du regard du commun des Parisiens.

À l’aide d’une longue pince en plastique, Jamel Lazic ramasse quatre seringues usagées et les stocke dans une petite boîte : « C’est nous qui les distribuons, donc c’est normal qu’on nettoie derrière. » Deux matins par semaine, autour de la gare du Nord, dans le 10e arrondissement de Paris, il tire derrière lui un caisson à roulettes qui contient du matériel stérile à disposition des usagers de drogues. Tous savent précisément quoi lui demander : un Kit Base, des filtres, des seringues à usage unique… De quoi inhaler, injecter. « Ce matin il n’y a pas grand monde, constate le travailleur social. C’est sûrement dû au dispositif policier en vue de l’ouverture de la salle de consommation, et des médias qui traînent un peu partout. » Plus tôt dans la matinée, le centre d’accueil pour toxicomanes de la rue Beaurepaire (10e), où travaille Jamel Lazic, était bondé. On y vient pour boire un café, s’asseoir sur un canapé, prendre une douche, discuter et, souvent, toquer à la porte du fond. Un grand type en treillis et pics sur la tête entre pour demander deux Kit Base, destinés aux fumeurs de crack, de la crème hydratante et des lingettes intimes. « C’est pour moi et ma femme », précise-t-il (…)

Elodie, chez elle, dans le 16e arrondissement. Son mari est mort d'une overdose voilà deux ans.

Elodie, chez elle, dans le 16e arrondissement. Son mari est mort d’une overdose voilà deux ans.

C’EST LE CRACK QUI A ETE HORRIBLE

En 2006, elle rencontre un charmant « bad boy » du 16e arrondissement de Paris. Le couple se marie et donne naissance à deux enfants. En 2014, 
Paul* meurt d’une overdose. Élodie* raconte ces huit années noires.

Aujourd’hui, deux ans et demi après, raconter ses années de vie commune avec son ex-mari est devenu possible, mais ça passe mieux avec le paquet de Dunhill sous la main. Au début, Paul était surtout pour Élodie « une sorte de bad boy qui ressemblait à Sean Penn, un bagarreur qui aimait flirter avec le danger ». Quand elle fait sa connaissance, en 2006, il a la trentaine, est régisseur dans la publicité, charismatique, séducteur et accro à la méthadone, un substitut qu’il prenait pour se libérer de l’héroïne, drogue dans laquelle il était tombé dès l’âge de 20 ans. « Je ne le savais pas au début, mais quand je l’ai appris, bon, je me suis dit qu’il se soignait, après tout. » Lors de leur voyage de noces en Asie, en 2008, où la drogue se trouve facilement, il a déjà replongé : « Il s’était mis à fumer de la coke et avait repris l’héro, mais à ce moment-là, il ne m’embêtait pas. » Elle enchaîne : « C’est le crack qui a été horrible. » Au fil du temps, elle a tout vu : les rendez-vous nocturnes dans les laveries, les dealers à la porte de l’appartement, les mensonges, les insultes et les menaces, les dettes et les cures. Durant ces années noires, deux enfants naissent (…)

*Les prénoms ont été changés.

Photos © Mathieu Génon

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Par Virginie Tauzin

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