Stéphane Le Diraison, un marin parisien au Vendée Globe

Stéphane Le Diraison, un marin parisien au Vendée Globe

ARTICLE EN LIBRE ACCES – A l’occasion du départ du Vendée Globe, dimanche 6 novembre 2016, nous publions en intégralité le portrait du marin parisien Stéphane Le Diraison, paru dans Soixante-Quinze n°7. Breton installé avec sa famille à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine, ce skippeur au long cours navigue entre océan et région parisienne. Il sera au départ d’une course autour du monde dont il rêve depuis tout petit.

A quoi tient la grande aventure ? Peut-être à cette coque de noix enfouie dans une vasière à quelques encablures de l’océan Atlantique, non loin de Lorient, dans le Morbihan. Une carcasse avec un trou dedans : les restes d’un voilier de six mètres. C’est l’histoire d’un père et de son fils âgé de 14 ans, cirés jaunes et bottes de plastique bleues, au début des années 1990. Tous deux se tiennent debout au bord d’un petit estuaire breton mis à nu par la marée. Les visages sont battus par les embruns. « Tu vois cette épave ? dit le père en désignant la forme oblongue abandonnée dans la vase molle. Tu vas l’acheter. Ce sera ton bateau. Tu vas le réparer. Je vais t’apprendre et acheter les matériaux. Il portera ton nom. »

« C’était 800 francs, beaucoup d’argent à l’époque, raconte aujourd’hui Stéphane Le Diraison. Mon père était maçon. Il me voyait grandir avec inquiétude et qualifiait mes fréquentations de douteuses. Pas spécialement porté sur l’école, j’enchaînais les conneries à Lorient, ville où je suis né. » Stéphane grandit dans un milieu populaire. Côté maternel, la famille vit dans les terres. Du côté de son père, on prospère modestement à Plouhinec, petite commune du littoral morbihannais. Ce ne sont pas des marins, mais l’ambiance est au grand large. « Mon père possédait un petit bateau. Il n’avait aucune autre ambition que celle de faire plaisir à sa famille le week-end. J’embarquais depuis tout petit, j’adorais ça. » Quand l’ado dérape, au lieu de lui coller des claques, son paternel joue sur sa fibre maritime. Et ça marche : « J’ai appris à me servir de mes mains, je suis devenu artisan. »

Grand voilier de course au large

Six mois passent. Le Diraison met son bateau à l’eau : « Seul à la barre, c’était grisant. Ce moment fondateur m’a définitivement éloigné des activités délictueuses vers lesquelles je m’étais tourné. La mer, la course à l’horizon et la débrouille sont devenues des passions. » Malin, le gosse revend son premier rafiot près de quatre fois son prix. Il en achète un autre, plus grand. Et ainsi de suite, jusqu’à son dixième navire, acquis l’an dernier. Baptisé Compagnie du lit–Boulogne-Billancourt, c’est un grand voilier de course au large. À son bord, le marin prendra, dimanche 6 novembre, le départ du Vendée Globe aux Sables-d’Olonne, en Vendée. Il entrera dans la légende de la seule course autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance.

Son bateau, racheté en Pologne, est un puissant monocoque de 60 pieds (plus de 18 m) © Frédéric Prat

Le bateau de Stéphane Le Diraison, racheté en Pologne, est un puissant monocoque de 60 pieds (plus de 18 m) © Frédéric Prat

« Ce bateau, c’est une singulière histoire, sourit-il. Il a déjà participé à deux Vendée Globe. Depuis 2012, il était amarré à Gdansk, en Pologne, sur un canal au bord d’une friche industrielle. Il était mal entretenu, mais sa structure était en bon état. » Le Diraison casse sa tirelire et débourse 550 000 euros pour acquérir l’engin – « une occasion sportive et financière ». Dans l’eau, impossible d’inspecter le bateau en profondeur, mais le navigateur a l’œil : ses bricolages d’ado l’ont conduit à se passionner très tôt pour l’architecture navale. Entre petits boulots de skipper et études d’ingénieur, il s’est spécialisé dans le calcul des structures. « À 20 ans, non seulement je réparais les bateaux, mais j’en améliorais aussi la stabilité. » Du regard, il est capable d’évaluer la résistance d’une coque ou d’un mât. Il croit au potentiel du navire perdu le long des chantiers navals polonais, au bord de la mer Baltique. Le convoyage du voilier vers Lorient, 1 500 milles (près de 2 800 km) sur des eaux glacées et sous des vents forts, validera son choix : le bateau est sain.

« En mer, c’est un combat permanent »

Stéphane Le Diraison ponctue son récit d’un large sourire. Il parle doucement. C’est un homme mince, aux yeux bleus délavés, à la barbe naissante et aux cheveux brulés par le soleil. À 40 ans, son physique parle d’une vie au goût de sel, bercée par la houle et le scintillement des étoiles. « Partir seul sur un bateau, c’est un vrai bonheur : il faut tout sentir, tout voir, tout anticiper. Le corps est à sa place, tout petit dans l’immensité de l’univers. » Il est aussi un redoutable compétiteur. De la Mini-Transat entre La Rochelle et Salvador de Bahia, en 2007, à la Route du rhum, en 2014, il a participé à une bonne dizaine de courses au large, la plupart en solitaire. « La performance est fondamentale. Seul maître à bord, vous repoussez vos limites. » « C’est un concurrent coriace, mais pas une tête brûlée, tempère Vincent Barnaud, qui lui fut opposé à plusieurs reprises sur les plans d’eau. Il est capable de prendre des risques pour gagner. » Le Vendée Globe, « l’une des dernières véritables aventures humaines », c’est d’abord un rêve de gosse : « J’ai envie de cette course depuis toujours. Élève du Centre nautique de Lorient, en 1991, j’observais, fasciné, le skipper Alain Gautier et son grand voilier amarré au quai. Il préparait l’édition 1992 du Vendée Globe, qu’il allait remporter. Je suivais son travail. Seul, sur ma petite barcasse, c’était déjà follement excitant. Alors aux commandes d’un tel bateau de course, j’imaginais un truc dingue. »

« J’aime la solitude, mais je ne suis pas un solitaire, nuance-t-il. J’ai des amis, une vie sociale. » Ce Breton vit à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine, depuis 2008. C’est sa compagne, une Boulonnaise rencontrée à la Mini-Transat de 2007, qui l’initie à la vie parisienne. Sorties, concerts, musées : le navigateur vit « intensément » la capitale. Il n’oppose pas le citadin et le marin, mais il savoure les attraits de l’un et de l’autre. Sur un bateau de course, il faut bosser, s’occuper de mille et une petites choses. « Mais le plus important, c’est de garder le cap, d’aller au bon endroit. En mer, c’est un combat permanent pour se restaurer, se laver, tenir debout… L’être humain n’est pas né pour vivre sur l’eau. » Il ne reste pas beaucoup de temps pour « regarder les étoiles, lire du Stefan Zweig ou un bon roman historique, écouter un opéra ou penser, tout simplement ». Les solitaires suivent une préparation mentale avant de hisser la grand voile, pour « apprendre à se ménager des plages de méditation » et, surtout, éviter la gamberge. « Au départ d’une course en solitaire, il convient d’être en paix avec soi-même, sinon, c’est le drame, confirme Stéphane Le Diraison. Seul au milieu de l’océan, les sentiments sont exacerbés. À l’arrivée de certaines courses, j’ai vu des gars quitter leur femme à peine le pied posé à terre. »

Stéphane Le Diraison compte boucler son premier Vendée Globe en 90 jours.

Stéphane Le Diraison compte boucler son premier Vendée Globe en 90 jours © Frédéric Prat.

Pour avoir le droit de jouer avec des vagues « hautes comme les montagne », pour connaître le « bonheur infini des longues plages de surf à 30 nœuds dans les mers du Sud », pour s’octroyer des heures de plénitude en dépassant le cap Horn, « une bonne bière à la main, parce que le champagne c’est trop d’alcool pour un marin », Stéphane Le Diraison a troqué son costume de skipper pour celui de chef d’entreprise. Deux années au cours desquelles il a réussi à boucler un tour de table de 1,2 million d’euros (les gros budgets du Vendée Globe avoisinent les 10 millions). Sept mécènes et plusieurs partenaires techniques ont joué le jeu.

« J’ai tout investi dans cette course »

Si La Compagnie du lit reste discrète sur le montant versé au skipper pour afficher son nom sur la coque et les voiles du bateau, la mairie de Boulogne-Billancourt, qui le soutient depuis 2010, et le département des Hauts-de-Seine ont apporté 200 000 euros. Bureau Veritas, l’entreprise de certification où il exerce comme ingénieur depuis 2008, accompagne le projet à hauteur de 100 000 euros. « C’est un sportif déterminé, professionnel jusqu’au bout des ongles, que nous soutenons depuis son entrée dans l’entreprise, témoigne Jean-Michel Forestier, vice-président marine & offshore à Bureau Veritas. Il ne travaille plus chez nous depuis janvier 2016, mais il retrouvera son poste quand la course sera terminée. »

« C’est l’histoire de ma vie. J’ai tout investi dans cette course. » Stéphane Le Diraison compte boucler ce 8e Vendée Globe en quatre-vingt-dix jours. Soit près de 250 milles quotidiens (460 km). De retour au port, il embrassera d’abord ses deux petites lles, « associées aux côtés positifs du projet ». Puis il épousera leur maman. Préparé « du mieux possible », le skipper n’aura pas craint cette étrange « impression que la mer s’incline » quand le vent chatouille la crête des grandes vagues. Il aura su répondre à toutes les situations, y compris les plus inattendues : « Vous croyez que tout est sous contrôle au xxıe siècle ? Des secteurs entiers du Pacifique et de l’océan Indien demeurent hors d’atteinte. » D’où l’utilité d’avoir embarqué deux miroirs, sans lesquels la moindre petite intervention chirurgicale devient compliquée. Parfois, la grande aventure tient à trois fois rien.

Photo page accueil : © Mathieu Génon

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Par Philippe Bordier

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