Ma montre ? Elle est chez « ma tante »

Ma montre ? Elle est chez « ma tante »

ARTICLE EN LIBRE ACCES – A l’heure de payer les vacances et bientôt les impôts, les Parisiens se pressent rue des Francs-Bourgeois. Depuis près de quatre siècles, le mont-de-piété prête de l’argent sur gages à quiconque traverse une mauvaise passe.

Cet article a été publié dans le quatrième numéro de Soixante-Quinze, en juillet/août 2016.

Pounida est fébrile. Tôt ce matin, cette femme d’origine indienne a quitté Villepinte, en Seine-Saint-Denis, pour arriver dans le Marais à l’ouverture avec, au fond de son sac à main, une poignée de bijoux. Une heure qu’elle attend l’estimation de son petit butin. A l’appel de son numéro, elle se précipite vers le guichet. Pounida en espérait « 500 euros au moins » : c’est 600 euros qui lui sont confiés. Ouf de soulagement. Elle travaille à La Poste, comme son mari. Deux petits salaires insuffisants pour faire face au coût élevé de la vie en Ile-de-France. Alors la quadra puise régulièrement dans son stock de bijoux reçus à son mariage. Le prêt sur gages du Crédit municipal, rue des Francs-Bourgeois dans le 4e arrondissement de Paris, c’est sa bouée de sauvetage pour payer « les factures d’électricité et de gaz, une partie de ses impôts, un billet pour aller au pays, à Pondichéry ». Ces liquidités faciles à obtenir offrent une solution pratique à Pounida, qui veut échapper à « l’usure très forte dans la communauté et aux crédits à la consommation ». Presque la dernière solution, pour elle qui est interdite bancaire.

Prêt temporaire

Depuis 1637, ce mont-de-piété parisien, surnommé « ma tante », permet à chacun de déposer un objet en gage contre un prêt temporaire. Au xıxe siècle, François d’Orléans, fils du roi Louis-Philippe, y aurait déposé, pour régler des dettes de jeu, une montre en or. Sa mère, qui la lui avait offerte, s’étonna de ne plus la voir. Réponse du prince embarrassé : « Je l’ai oubliée chez ma tante ! » L’expression est restée D’abord installé sur l’île de la Cité, l’établissement a migré dans le Marais en 1777 : une position centrale, dans un quartier alors populaire et sous l’emprise de banquiers italiens sans scrupules, les Lombards. Près de 250 ans plus tard, il est toujours au même endroit. Et c’est toujours aussi simple. Il suffit de se munir d’une pièce d’identité et d’un justificatif de domicile pour établir le contrat de prêt d’un an, renouvelable autant de fois qu’on le souhaite. Tous les jours, des centaines d’objets sont déposés ou récupérés dans ce bâtiment du très cossu Marais. Au moment de payer les vacances d’été et bientôt les impôts, face à une crise économique persistante et motivés par des cours de l’or élevés, les clients se pressent.

Anildo accueille depuis plus de vingt ans les personnes qui viennent déposer un objet en gage. Les seuls documents demandés sont une pièce d'identité et un justificatif de domicile.

Anildo accueille depuis plus de vingt ans les personnes qui viennent déposer un objet en gage. Les seuls documents demandés sont une pièce d’identité et un justificatif de domicile.

Tous ceux qui franchissent le porche traversent une mauvaise passe. Ils déposent un objet, qu’ils espèrent reprendre quand ça ira mieux. Ils, ou plutôt elles. Dans neuf cas sur dix, le déposant est une femme. Un client sur quatre réside dans la capitale, les autres viennent de la région parisienne, une poignée de la province pour les taux intéressants et les grands volumes de stockage. Ce matin, dans la queue, on retrouve des salariés, des chômeurs, des étudiants, des retraités. La grande misère côtoie les aléas temporaires. Alexandra (le prénom a été modifié à sa demande), couleur pourpre de la tête aux pieds, dépose cinq bijoux « de l’époque Charles X », une croix, une bague, des bracelets en or, de quoi « payer une location d’été pour ses enfants et petits-enfants ». La sexagénaire, d’un bon milieu, éprouve des difficultés à maintenir son niveau de vie : « Il faut que je fasse comme si tout allait bien. » Alors elle arpente ces couloirs quatre à cinq fois par an, avant les fêtes ou les vacances. « Ça fait vingt ans que mes bijoux font des allers-retours, je leur fais prendre l’air ! pouffe-t-elle. C’est pratique, on ne voit pas que ça manque. Quand j’ai laissé un tableau en gage, ma famille l’avait remarqué ! »

Un césar en gage

Alexandra est une habituée, comme Pounida. Ils sont nombreux à venir régulièrement entre ces murs. « Pendant des années, une femme venait deux ou trois vendredis par mois avant d’aller jouer le week-end au casino de Deauville, raconte Anildo, agent d’accueil au physique de joueur de rugby et à la voix douce. Le lundi suivant, si elle venait avec des lunettes noires, la mine grave, c’est qu’elle avait besoin de déposer un nouvel objet pour éponger ses dettes. Mais si la chance lui avait souri, elle débarquait radieuse et récupérait ses dépôts ! » Au cours de ses quatre siècles d’existence, le mont-de-piété parisien a rendu service à des quidams en pagaille et aussi à quelques personnalités, comme François d’Orléans, mais aussi Sacha Guitry et Claude Monet, qui l’évoque dans une lettre. Plus récemment, un comédien y a laissé son césar en gage quelque temps. Non, n’espérez rien, son nom restera secret.

Une petite équipe d'experts analyse les bijoux déposés pour bien les estimer. Le Crédit municipal prête la moitié de leur valeur.

Une petite équipe d’experts analyse les bijoux déposés pour bien les estimer. Le Crédit municipal prête la moitié de leur valeur.

Alexandra se rassoit, elle doit patienter le temps que son bien soit estimé et authentifié. Chaque objet est expertisé par des commissaires-priseurs et des gemmologues indépendants, à l’abri du regard des clients pour garantir une estimation en toute neutralité. Un client a découvert ici que sa Rolex était fausse ! « Le poids, la marque, le ciselage font le prix », explique Florence, la trentaine, qui analyse un bijou serti d’une améthyste. Elle lime la surface de la bague et verse une goutte d’acide pour déterminer l’alliage. « C’est du 14 carats, du bas or. » « Il y a un peu d’affectif dans une estimation. Quand je vois un rubis sang de pigeon, je suis ému », témoigne Stéphane, son collègue affairé sur plusieurs pièces en or. Cette fois, « rien de transcendant ». L’enjeu, c’est d’être au plus près de la valeur : ne pas léser le client, mais ne pas prendre de risques pour l’établissement non plus. Alexandra est rappelée au guichet. Valeur estimée de ses bijoux : 5 000 euros. Elle repart avec 2 500 euros en poche. La moitié de l’estimation, c’est ce que prête le Crédit municipal de Paris. La sexagénaire en espérait un peu plus, mais c’est toujours bon à prendre.

1,3 million d’objets stockés

Les évaluations apparaissent souvent basses aux yeux des clients. « Ils confondent l’estimation et le prix qu’ils ont payé, rétorque l’agent d’accueil Anildo. Une jeune femme est tombée des nues quand on a estimé 2 400 euros – et donc fait une proposition de prêt de 1 200 euros – une bague que son copain lui avait acheté six mois avant plus du double ! Mais c’est de la seconde main. Et puis ils ne sont pas obligés d’accepter. » Pour ces personnes parfois en grande détresse, il n’est pas rare que les noms d’oiseaux fusent, que les larmes jaillissent. Les agents ne reçoivent pas de formation spécifique, alors ils apprennent sur le tas comment réagir au mieux face aux clients. « Je les écoute, je ne parle pas plus fort qu’eux, je leur explique que c’est encore pire pour d’autres, qu’au moins ils ont quelque chose à déposer », explique un collègue d’Anildo.

Certains dépôts, comme les fourrures, sont conservés dans des salles où la température et l'hygrométrie sont contrôlées.

Certains dépôts, comme les fourrures, sont conservés dans des salles où la température et l’hygrométrie sont contrôlées.

Pas moins de 1,3 million d’objets sont stockés ici. Jean-Pierre Esteveny, le directeur des prêts, des ventes et de la conservation, s’occupe de la visite, au pas de course. La séance photo se révèle compliquée : pas le droit de glisser dans l’obturateur des détails du bâtiment – pour éviter de renseigner de potentiels voleurs –, les clics se font sous l’œil intransigeant du personnel. On ne badine pas avec la sécurité, le Crédit municipal reste une banque. Une banque d’un genre particulier : ici ce n’est pas le salaire qui garantit le prêt, mais l’objet. « Et on est peut-être la seule en France à ne pas avoir d’activité offshore ! » rigole le directeur général, Frédéric Mauget. Sur des milliers de mètres carrés et trois étages, c’est une vraie caverne d’Ali Baba en plein Paris. S’amoncellent en grande majorité des bijoux, mais aussi des tableaux, des meubles, de l’argenterie, des instruments, plus récemment du vin et des vélos. « C’est de la com, on s’adapte au boboïsme parisien », ricane Jean-Pierre Esteveny. Pour obtenir un prêt, les biens doivent posséder une valeur marchande, au minimum 30 euros, et être en très bon état. L’électronique, « périssable », est refusé.

Epargne solidaire

Le Crédit municipal a pour actionnaire unique la Ville de Paris. Il ne bénéficie cependant pas de subventions de fonctionnement. Sa finalité n’est pas d’être lucrative, mais à l’équilibre. « On doit faire du bénéfice pour financer nos services non rentables tels que l’accompagnement de personnes surendettées », confirme Frédéric Mauget. Le Crédit municipal a traversé une période compliquée, mise en péril par le rachat de crédits, largement déficitaire. C’est désormais du passé : « Le but est de nous recentrer sur notre cœur d’activité : l’épargne solidaire, le microcrédit, le prêt sur gages. » Cette dernière activité, simple et pratique, a toujours été la force du mont-de- piété, attirant perpétuellement les Parisiens de tous milieux. A tel point qu’il doit faire face, bien malgré lui, à des usages détournés.

Sont aussi déposés des meubles et des œuvres d'art, qui parfois dorment ici longtemps. Un piano y est entreposé depuis cinquante ans !

Sont aussi déposés des meubles et des œuvres d’art, qui parfois dorment ici longtemps. Un piano y est entreposé depuis cinquante ans !

« J’ai une amie qui a fait “garder” son vison un été, raconte Alexandra. Elle redoutait la chaleur et les mites chez elle, ici c’était conservé au frais et ça lui a coûté seulement une poignée d’euros d’intérêts. » Dans un passé révolu, des voitures étaient entreposées par des propriétaires qui leur faisaient passer l’hiver au chaud, moins cher ici que dans un garage ! C’est que les conditions de dépôt sont généreuses : entre 4 % et 8,45 % d’intérêts par an selon le montant du prêt, un bien meilleur plan que les crédits à la consommation. Un piano est entreposé depuis cinquante ans ! Quand les temps deviennent plus cléments, les déposants récupèrent leur bien. C’est le cas de neuf objets sur dix. Les clients doivent alors rembourser le prêt qui leur a été accordé, avec des intérêts.

Direction la salle des ventes

Pascal, la cinquantaine, chemise blanche et lunettes de soleil, attend son tour avec impatience. Il vient retirer l’alliance de sa mère, son pendentif de baptême, quelques bijoux déposés en 2009 : « C’était la dernière extrémité, mais je traversais une très mauvaise passe, confie cet ancien cadre de la finance qui a tout perdu après son licenciement. Tout s’est arrêté du jour au lendemain, mes appartements ont été saisis, je me suis retrouvé sans carte bancaire, ni chéquier. » Il a sombré petit à petit. Aujourd’hui, Pascal a toujours des dettes à payer, mais il vient de toucher un héritage, alors « ça va mieux ». En face, Fayza, la quarantaine, « dégage » ses biens, comme on dit ici. Elle dépose un chèque de 1 115 euros et reprend ses bijoux, soulagée. « Je viens de signer une rupture conventionnelle, alors j’en profite », explique cette employée modeste qui cumule les petits boulots pour joindre les deux bouts : femme de chambre le matin, ménages l’après-midi. Il lui reste deux dépôts en cours, mais ça attendra des jours encore meilleurs.

Avant de passer sour le marteau du commissaire-priseur, les articles non récupérés sont exposés publiquement.

Avant de passer sour le marteau du commissaire-priseur, les articles non récupérés sont exposés publiquement.

Pour les clients qui ne peuvent ou ne veulent pas rembourser, leurs objets sont cédés aux enchères. Direction la salle des ventes. Ce jeudi matin a lieu une vente : des broches, des bracelets, des bagues, des montres… A quelques jours de la fête des Mères, la salle est clairsemée. Mohamed, 35 ans, aimerait offrir, sans se ruiner, un bijou à sa femme qui fête son anniversaire le lendemain. Son budget est de 500 euros. « Je mettrai plus si j’ai un coup de cœur, mais quand on se prend au jeu, on peut commettre des imprudences… » Les enchères démarrent, le commissaire-priseur donne de la voix et du marteau, certains prix s’envolent : une montre Bulgari estimée 300 euros part à 700 euros ! La quinzaine de professionnels présents empochent la majorité des lots. Ils enchaînent les plaisanteries, des rires ponctuent la vente. Quand on s’approche, ils sont soudainement pris de timidité. « Il y a de bons plans ici, mais on ne les donnera pas », lâche l’un d’eux avant d’écourter l’entretien. Deux bagues et une paire de boucles d’oreilles en or sont annoncées. Mohamed enchérit, surenchérit et l’emporte. « Je les ai eu à 240 €, pour dix grammes d’or 18 carats, c’est une bonne opération ! Et cette bague sertie de rubis, ça va plaire à ma femme, j’en suis sûr ! » Mohamed quitte l’hôtel des ventes, satisfait. Dehors, les clients au prêt sur gages font la file jusque dans la cour.

Crédit municipal de Paris. 55, rue des Francs-Bourgeois, 75004 Paris. Tél. : 01 44 61 64 00. Ouvert du lundi au vendredi de 9 heures à 18 heures, le samedi de 9 heures à 16 h 45.

Photos © Mathieu Génon.

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Philippe Schaller

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *