L’art d’accommoder les déchets

L’art d’accommoder les déchets

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Fini, les restes de repas à la poubelle. Dans dix ans, ils seront transformés en compost ou en biogaz et Paris sera une ville « zéro déchet ». Un projet d’Anne Hidalgo qui, s’il réussit, va bouleverser nos habitudes.

La nouvelle poubelle sera de couleur orange ou marron. On y descendra tous les deux jours pour vider notre « bio-seau », un petit récipient en plastique plein de déchets alimentaires qu’on stockera quelque part dans notre minuscule cuisine. Parce qu’à chaque fois qu’on fera du café, on y jettera le marc et le filtre ; à chaque fois qu’on épluchera un légume, on y mettra la peau ; pareil pour les coquilles d’œuf, le gras de la viande, les arêtes de poisson et les fleurs fanées. Cette poubelle réservée à ce qu’on appelle les « biodéchets » devra trouver sa place dans le local de notre immeuble parisien, à côté de la verte – pour les déchets non recyclables –, de la jaune – pour le carton, le papier, les flacons et les conserves –, et de la blanche – pour le verre. Et plusieurs fois par semaine, des camions à benne ramasseront cette matière putrescente et humide, qui sera transformée en biogaz ou en compost ailleurs en Ile-de-France [voir encadré].

Nouvelles poubelles

Dans dix ans, on y sera, d’après Anne Hidalgo. Elle l’a annoncé en février, après l’adoption par le Conseil de Paris de son plan pluriannuel de renforcement de la propreté, doté d’un budget de 25 millions d’euros. Dans dix ans, Paris recyclera les déchets alimentaires de tous ses habitants. D’un coup ou presque, le contenu de la poubelle verte devrait diminuer d’un quart, selon la mairie de Paris. C’est ça, le « zéro déchet », une expression qu’on entend de plus en plus. Il s’agit de faire en sorte que ne reste dans la poubelle classique que ce qui ne peut vraiment pas (encore) être recyclé : certains plastiques (barquettes, emballages, pots de yaourt), les papiers et cartons souillés, le polystyrène, les mégots… Et quand une ville se met au zéro déchet, elle équipe ses immeubles de nouvelles poubelles ; elle apprend à ses administrés ce nouveau geste et son utilité ; elle crée une nouvelle filière de recyclage, avec une collecte spécifique de porte en porte dans le respect des normes d’hygiène en vigueur, et un acheminement vers des plateformes pas trop éloignées pour rester dans l’esprit écolo. Elle signe aussi des contrats avec des groupes industriels pour l’exploitation de ces biodéchets dans des unités de méthanisation et des centres de compostage, puis pour revendre le biogaz qui chauffe et le compost qui nourrit la terre. Voilà, tout cela à Paris. Dans dix ans, vraiment ?

Incinération de 80 % des déchets

A l’automne 2014, Mao Peninou, adjoint socialiste à la mairie de Paris chargé de la propreté, visite San Francisco, en Californie. En juillet 2015, il est à Milan, dans le nord de l’Italie. Les deux villes sont des paradis des biodéchets : leurs habitants se seraient si bien approprié le système qu’aucune erreur de tri ne serait à déplorer et que le compost serait d’excellente qualité. Mao Peninou en repart convaincu : « J’ai compris que c’était possible et surtout nécessaire. » Et puis… Paris doit désormais respecter la loi de transition énergétique du 17 août 2015, qui impose aux collectivités, à l’horizon 2025, d’offrir à chaque foyer une solution de tri à la source et de valorisation des biodéchets. Alors, dans les semaines qui suivent la COP21, la mairie dégaine son plan d’action. Comme par enchantement, s’étonnent certains. C’est que la Ville n’a jamais été exemplaire dans la gestion responsable de ses déchets. Quatre-vingts pour cent d’entre eux sont incinérés, 4 % sont enfouis et 16 % à peine sont recyclés.

65 % du verre recyclé à Paris

C’est même un très mauvais élève, avec une masse annuelle de déchets traités par le Syctom – l’agence chargée des ordures ménagères de 84 communes en Ile-de-France – de 337 kg par habitant, contre 300 kg à l’échelle nationale. Pire, 50 % de ce qu’on retrouve dans la poubelle verte n’y aurait pas sa place et pourrait être recyclé dans des filières déjà existantes, la faute à des erreurs trop fréquentes. Enfin, le verre est recyclé à 65 % à Paris. C’est mieux que le reste, mais ce sont tout de même 35 % qui atterrissent dans les mauvais conteneurs. En Allemagne, en comparaison, 100 % du verre est réutilisé. « C’est une très bonne initiative, qui traduit un changement de perception, mais il ne suffit pas de décréter qu’on veut entrer dans le zéro déchet pour bien le faire, réagit Flore Berlingen, directrice de l’association Zero Waste France qui, avec beaucoup d’autres dans le monde, milite pour une réduction maximale des déchets. Pour l’instant, ça reste un effet d’annonce. »

La tournée de Djilali débute à 22h30. Jusqu'au petit matin, l'employé de la société Moulinot fait plusieurs allers-retours entre son entreprise en banlieue et Paris, où il ramasse les restes alimentaires des restaurants.

La tournée de Djilali débute à 22h30. Jusqu’au petit matin, l’employé de la société Moulinot fait plusieurs allers-retours entre son entreprise en banlieue et Paris, où il ramasse les restes alimentaires des restaurants.

Cependant, pour ne pas être accusé de mettre la charrue avant les bœufs, Mao Peninou dégaine l’expérimentation dans deux arrondissements pilote, le 2e et le 12e. « Ce sont deux territoires avec une grande diversité de l’habitat, cela permettra de voir où cela fonctionne le mieux, d’apprendre et de s’adapter », explique l’élu. Au départ prévue pour le courant de 2016, l’opération sera mise en place d’ici à la fin de l’année, voire l’année prochaine. Ainsi, les 23 000 habitants du 2e arrondissement et les 145 000 du 12e seront équipés de bio-seaux pour leur cuisine et d’une poubelle pour le local de leur immeuble. La collecte sera effectuée par les régies publiques. Et pour le traitement, « on travaille avec le Syctom », indique Mao Peninou, qui poursuit : « Deux pistes seront explorées : la méthanisation pour faire du gaz et le compostage industriel. » L’expérimentation devrait durer de douze à dix-huit mois, avant d’être étendue, quels que soient ses résultats, à l’ensemble de la capitale.

Espaces communs étroits et encombrés

Oui, mais. Et si les immeubles parisiens, avec leurs espaces communs souvent étroits et vite encombrés, n’avaient simplement pas la place de stocker une poubelle supplémentaire ? Quelque 9 000 bâtiments parisiens sont déjà privés de poubelle jaune. Et 21 000, de poubelle blanche. « C’est très compliqué de tout combiner, avoue Jacques Boutault, maire du 2e arrondissement. Nous sommes dans le centre historique de la ville, avec une densité forte. » Le seul édile Europe Ecologie-Les Verts (EELV) de la capitale affirme que, dans son arrondissement, « 40 % des immeubles ne peuvent pas être équipés » de cette nouvelle poubelle. Du moins pas en l’état. « Il va falloir la substituer à une autre. » Lui pensait logiquement à la verte, dont le contenu devrait diminuer. Nul besoin, donc, d’en posséder deux par immeuble, surtout quand le ramassage se fait sept jours sur sept. « Ils préfèrent supprimer une poubelle jaune… On voudrait que le tri soit mieux effectué, parce que 50 % de la poubelle verte devrait être dans la jaune, et c’est celle-là qu’on veut enlever », remarque-t-il, sceptique. En installant des points Trilib’ dans ses rues (pour le verre, le textile, les emballages…), la mairie de Paris entend récupérer ce qui ne peut pas être collecté au pied des immeubles. Une quarantaine de prototypes ont récemment été installés dans cinq arrondissements de Paris, dont une dizaine dans le 2e.

Le Bristol, McDonald’s, Cojean

Quand on lui a demandé si le zéro déchet pouvait fonctionner à Paris, Stéphan Martinez a pouffé. Pas méchamment, car il ne demande que ça, au fond. Derrière le comptoir de son bar, Le Petit Choiseul, dans le 2e, il l’assure : « J’arrête pas de leur faire des appels du pied. » Stéphan est restaurateur et, depuis trois ans, un entrepreneur engagé. Avec Moulinot, entreprise sociale et solidaire indépendante, il a investi le marché du zéro déchet en collectant les restes alimentaires des gros producteurs, obligés depuis la loi « Grenelle II » du 12 juillet 2010 de les trier séparément sous peine d’amende. Moulinot se targue de ramasser chaque année 2 600 tonnes de déchets dans les restaurants, les grands hôtels, les cantines, les maisons de retraite, les hôpitaux parisiens… Ses clients : Le Bristol, McDonald’s ou Cojean. Bref, comme il a trouvé la technique, le patron se verrait bien passer un contrat avec la Ville : « Les déchets alimentaires, c’est pas la même chose que les autres déchets. Tu ne les ramasses pas avec des bennes classiques, il faut que ce soit étanche et rond, sans recoins, pour les nettoyer facilement. Les normes d’hygiène ne sont pas les mêmes non plus. »

Municipalité « dans l’improvisation »

Est-ce que Paris est équipée pour ça ? « Nous achèterons trois bennes pour compléter le service, mais sinon ce seront les mêmes que celles que nous utilisons déjà », souligne Mao Peninou. Pour Jacques Boutault, la municipalité est « dans l’improvisation, avec plein d’obstacles qu’elle n’avait pas perçus avant. Par exemple, dès la première réunion, ils se sont rendu compte que les déchets alimentaires collectés dans les cantines et les restaurants ne pouvaient pas être mélangés à ceux des ménages. C’est une réglementation européenne liée à l’hygiène ». Il ne reste plus qu’à en appeler à Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, pour tirer du chapeau un décret autorisant cette collecte commune.

Au centre de traitement d'Ivry-Paris 13 (94), les ordures de 1,2 millions de personnes débarquent chaque jour, soit plus de 700 000 tonnes par an.

Au centre de traitement d’Ivry-Paris 13 (94), les ordures de 1,2 millions de personnes débarquent chaque jour, soit plus de 700 000 tonnes par an.

La question du bio-seau, elle, serait encore en débat. Depuis plusieurs années déjà, la Ville de Paris en distribue gracieusement à ceux qui souhaitent alimenter le bac à compost du quartier ou du pied de l’immeuble. D’une contenance de 10 litres, il est opaque et hermétiquement fermé par un couvercle. Seulement, à Milan comme à Lorient, dans le Morbihan, où le tri à la source est un succès, les seaux sont ajourés pour éviter les mauvaises odeurs. L’agglomération de Colmar en a fait l’expérience. En 2011, elle distribue des bio-seaux hermétiques et des sacs de collecte en papier kraft. Problème : ces derniers « étaient souvent humides par le fond, (…) pouvaient difficilement se fermer et restaient ouverts une fois déposés dans la poubelle », explique-t-on sur le site de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).

Sacs en plastique bio

Il a donc été décidé de distribuer des bio-seaux ajourés et des sacs en plastique bio. « Nous n’avons plus eu de plaintes à ce sujet, indique l’agglomération de Colmar. Le changement de matériel a marqué un tournant. » Flore Berlingen espère que Paris « fera les choses bien. Ce serait dommage qu’ils se plantent sur leur expérimentation juste pour éviter de payer trop cher ». Du côté de la mairie, on assure que « les coûts seront constants », et qu’à terme la collecte des déchets « ne coûtera pas plus cher que maintenant », sans préciser le montant de l’investissement. En gros, ce que la Ville paierait en plus pour la valorisation en biogaz et en compost, elle le paierait en moins pour l’incinération.

« Le tri c’est n’importe quoi ! »

Tout cela, bien sûr, se déroule dans l’hypothèse où les Parisiens respectent ces nouvelles consignes de tri. Tous seront équipés de leur petit bio-seau, mais personne ne sera obligé de s’en servir. Seront-ils aptes à démêler les détritus alimentaires humides, quand le contenu des bacs jaunes laisse déjà à désirer ? Un après-midi, à la permanence du Syndicat national indépendant des gardiens d’immeubles (Snigic), dans le 10e, une dizaine de personnes attendent. Elles viennent de tous les arrondissements de Paris, travaillent dans le public ou dans le privé. L’une d’elle, 70 ans, est depuis trente-cinq ans la concierge d’une résidence privée de 159 logements près de la place Jeanne-d’Arc, dans le 13e. « Le tri, c’est n’importe quoi ! Les gens mélangent tout, je suis effarée. Pourtant nous avons six poubelles vertes, trois grands bacs jaunes et deux pour le verre », lance-t-elle. Ajouter un autre conteneur pour d’autres déchets, elle n’y songe même pas. Jean-Yves Pinet, adjoint Les Républicains au maire du 15e, chargé de la propreté, évoque « les grands ensembles sociaux » de son arrondissement où, souvent « tout est souillé, tout est foutu en l’air, à force de tout mélanger ». Pour lui, il faut mettre les moyens sur le tri et le compost dans les écoles, car les jeunes générations y sont plus sensibles.

« On a chopé les végétariens »

Pour Stéphan Martinez, de Moulinot, c’est un faux problème : « Si les enfants de 4 ans comprennent, les autres aussi. » Sa solution : la formation au cas par cas. « Il vaut mieux commencer par quatre rues dans un pâté de maisons. On explique aux gens le pourquoi du comment, on voit si ça prend, Ensuite, on étend à un autre pâté de maisons. » C’est la méthode qu’il a utilisée pour toucher ses clients, qui paient plus cher la collecte de leurs épluchures que l’amende pour non-respect de la loi Grenelle II : « Ils hésitent, mais quand ils comprennent à quoi ça sert, certains se lancent. Ils font leur geste écolo. » Djilali, qui parcourt Paris la nuit avec son camion à benne Moulinot, est lui aussi un convaincu. Il a été formé non seulement à ramasser des ordures, mais aussi à contribuer à un système. « Le mec, quand tu lui donnes un rôle à jouer, que tu le connais et qu’il te connaît, il adhère », assène son patron. Dans les mois qui viennent, les foyers des 2e et 12e arrondissements devraient être visités par des « ambassadeurs du tri », employés par la mairie de Paris pour sensibiliser les résidents.

Restaurants, cantines, marchés alimentaires, hôpitaux : Moulinot dispose de 120 points de collecte dans Paris et traite 2600 tonnes de biodéchets par an.

Restaurants, cantines, marchés alimentaires, hôpitaux : Moulinot dispose de 120 points de collecte dans Paris et traite 2600 tonnes de biodéchets par an.

Le 107, rue de Reuilly, dans le 12e, est un grand ensemble géré par le bailleur social Paris Habitat. Neuf lots, 540 logements, 13 étages. Depuis la rue, il dégage un certain anonymat, mais Jean-Jacques Fasquel, qui vient nous chercher à l’entrée, promet de nous conduire « dans un paradis » : un jardin avec un potager, un verger, des ruches, un poulailler et neuf bacs à compost. En 2006, cet ancien directeur de Bercy Village a « vu la lumière ». « Je suis devenu écolo », révèle-t-il. En quelques années, il se reconvertit en conseiller en communication responsable et en maître composteur. A Paris, c’est alors un pionnier. Il commence par le jardin de son immeuble : « Il fallait que le projet de faire notre propre compost soit porté par l’association des locataires. Au début, nous étions vingt foyers. Aujourd’hui, nous sommes quatre-vingts. » Les adhérents – et eux seuls – ont accès aux bacs à compost, pour y déposer les restes alimentaires, hormis la viande. « C’est autre chose que de mettre des déchets dans une poubelle, se félicite Jean-Jacques Fasquel. Ça a plus de sens. On suit ce que ça devient, et ce que ça produit quand on plante le compost dans la terre. »

En février 2016, d’après le site Compostaparis.fr, 199 copropriétés, 149 écoles et 28 sites institutionnels, soient 376 lieux, élaboraient leur propre compost. Il y a aussi les composts de quartier, installés dans beaucoup de parcs et jardins. Jean-Jacques Fasquel, qui s’occupe de celui de la gare de Reuilly, le reconnaît : « On a chopé tous les végétariens et les écolos convaincus du quartier, maintenant il va falloir chercher plus loin. Mon concept, c’est le compost glamour et surtout la proximité, pour que les gens se retrouvent autour du bac. » Mais il le sait : le zéro déchet à grande échelle ne se fera pas sans bon sens politique et éducation des habitants. Alors, 2025 ? « Ce sera sans doute plus compliqué que prévu, soupire Jacques Boutault. Mais nous sommes sur le bon chemin. Tôt ou tard, il fallait bien prendre le problème à bras le corps. »

Les atouts du biogaz et du compost
Les biodéchets, matières organiques issues des végétaux ou des animaux, s’éliminent difficilement en incinérateur : gorgés d’eau, les végétaux brûlent mal. Pire, mélangés à d’autres substances, notamment des plastiques, ils produisent des dioxines dangereuses, recrachées dans l’atmosphère en particules invisibles. Aussi est-il préférable de considérer les biodéchets comme des ressources. Le biogaz, produit par leur fermentation en l’absence d’oxygène, peut être utilisé pour le chauffage collectif ou pour le fonctionnement de certaines industries, comme les cimenteries. Le compostage, c’est-à-dire leur décomposition en présence d’air et d’eau, fournit un terreau qui sert d’engrais naturel.

Légende photo d’ouverture : En 2008, dans son immeuble de la rue de Reuilly, dans le 12e arrondissement de Paris, Jean-Jacques Fasquel a monté un projet de compost collectif. Aujourd’hui, 80 foyers déposent leurs déchets dans les bacs et assistent, au fil des mois, à leur transformation en compost, qui sert d’engrais pour le jardin.

Photos © Mathieu Génon.

Cet article a été publié dans le troisième numéro de Soixante-Quinze, en juin 2016.

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Virginie Tauzin

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *