« Quitter la capitale, mon dernier rêve parisien »

« Quitter la capitale, mon dernier rêve parisien »

ARTICLE EN LIBRE ACCES – C’est l’été et c’est cadeaux : chaque début de semaine, jusqu’à la fin des vacances, Soixante-Quinze vous offre en intégralité et en libre accès un article publié dans les colonnes de sa version papier. Aujourd’hui, un entretien avec Didier Wampas, chanteur du groupe éponyme et ex-ouvrier du métro parisien, qui enflamme depuis plus de 30 ans les scènes au son d’un rock’n’roll sans concessions.

Après quinze disques, Didier Wampas, acteur majeur de la scène punk rock des années 1980, n’a jamais re- noncé à son indépendance artistique. Il raconte Paris, sa passion pour le vélo et son bonheur de monter sur scène avec son nouveau groupe. A 54 ans, le jeune retraité de la RATP ne lâche rien.

Soixante-Quinze : Trente ans de rock et toujours pas blasé ?

Didier Wampas : Non. Pendant des années, après le boulot, j’ai pris le train pour aller donner des concerts le soir, parfois loin de Paris. Mes collègues de la RATP, eux, n’avaient que leur travail pour exister. J’ai eu de la chance de pouvoir donner libre cours à ma passion. Quand je monte sur scène, j’ai toujours plaisir à brancher ma guitare. Nous tournons partout avec Sugar & Tiger, le groupe que j’ai créé avec ma fiancée et mes enfants. C’est une petite entreprise familiale. On part en voiture avec les guitares dans le coffre, comme au tout début des Wampas. Je suis ravi de jouer dans des salles de 300 places. C’est vraiment ça le rock. Ma vie, c’est un rêve de môme. Sinon, je vais faire un autre truc : un album de country québécoise. Depuis les années 1950, il y a plein d’artistes, là-bas, qui chantent en français : Willie Lamothe, Marcel Martel… Nous sommes allés jouer plusieurs fois au Canada, j’ai acheté des CD de ce style « western » et je suis devenu un fan. Personne ne le connaît, alors je vais faire découvrir la country québécoise au monde ! Et pour l’occasion, je vais reprendre mon vrai nom : Chappedelaine. Didier Chappedelaine et ses maudits Français.

Rappelez-nous vos débuts, le Paris punk des années 1980.

J’ai découvert le mouvement punk en 1977, tout seul dans mon coin. J’ai acheté des magazines : Best, Rock & Folk. J’assistais à des petits concerts à Paris. Mais pour un banlieusard, Paris, c’était l’aventure, le Far West. Il y avait des bandes, les skins, les Teddy Boys, les rebelles. Elles se battaient entre elles. Puis, avec d’autres punks, j’ai commencé à traîner dans les squats de Ménilmontant et de Belleville où jouaient les groupes français, dont les Wampas. Il y avait quelques magasins de disques où on achetait nos 45-tours, par exemple New Rose à Saint-Michel [7, rue Pierre-Sarrazin, dans le 6e, actuellement une boutique Gibert Joseph, ndlr]. Le milieu punk à Paris, c’était peu de monde : entre 100 et 200 personnes.

Paris était-il un terrain favorable à l’éclosion du mouvement alternatif dans les années 1980 ?

Oui et non. Squats exceptés, il n’existait aucune structure pour accueillir les groupes. Au début des années 1980, c’était vraiment le désert. En outre, Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur. Et quand il demandait de fermer un squat, il envoyait les CRS pendant que le groupe jouait. Pour le rock, l’unique café-concert, c’était Chez Jimmy, dans le 20e. Trois groupes y jouaient tous les dimanches. Puis, des musiciens ont créé des studios de répétitions, d’autres des fanzines. Le mouvement s’est structuré. Tous les groupes ont fini par enregistrer quai de la gare, aux Frigos. Des labels ont été créés.

Aujourd’hui, Paris semble dormir. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas mon avis. Il n’y a jamais eu autant d’endroits, des bars, des petites salles de spectacles, pour jouer de la musique. Entre Paris et Montreuil, un groupe peut jouer toutes les semaines dans un lieu différent. Ce n’est pas toujours bien payé, mais tu peux jouer. La Féline à Ménilmontant, L’International à Oberkampf, La Comedia Michelet à Montreuil accueillent des musiciens. Les soirs de spectacles, ces lieux sont bondés. Des bars sont fermés parfois, c’est vrai. Mais d’autres ouvrent la semaine suivante. Les voisins se plaignent ? C’était déjà le cas il y a trente ans. Il y a encore une scène rock à Paris. Je ne suis pas nostalgique.

Pourquoi avez-vous signé dans des grosses compagnies, BMG, Universal, avant de revenir vers des labels indépendants ?

Ces majors sont venues nous chercher. Après les succès de la Mano Negra et des Négresses vertes, les grosses boîtes de disques pensaient qu’il y avait un marché. Je m’en foutais, à partir du moment où je pouvais enregistrer ce que je voulais, rester en dehors du système. Pour un punk, faire perdre de l’argent à une major, c’est le pied ! Si un petit label indépendant perd de l’argent, il est en péril.

Vous avez fait quelques incursions dans le show business : deux fois On n’est pas couché, par exemple, et la soirée des Victoires de la musique…

Pour moi, une interview à la télé ou dans un fanzine, c’est pareil. On m’invite, je viens. Question d’état d’esprit. Cela dit, la télé, j’y vais à reculons, je n’aime vraiment pas ça. D’ailleurs, je n’ai pas de télé. J’essaie de ne pas rentrer dans le jeu des animateurs, de ne pas jouer au punk de service. Les Victoires de la musique [en 2004, les Wampas sont nommés dans la catégorie « révélation scène de l’année » ; le titre est remporté par le groupe Kyo, ndlr], c’était l’horreur. Tout le monde se prenait au sérieux, je n’étais pas à ma place. Je suis content de ne pas avoir été sollicité par Star Academy ou des trucs comme ça, je n’aurais pas pu résister…

Chanter Chirac en prison répondait à quelle stratégie ?

Nous avons sorti cette chanson début 2006, après le seul tube des Wampas, Manu Chao. Ce titre de 2003 nous a permis de gagner un peu de sous – sans changer notre vie. Nous avions la pression : il nous fallait enregistrer un autre tube. C’était contraire à notre philosophie. Nous avons donc décidé d’écrire une chanson qui ne passerait pas à la radio. De ce point de vue, Chirac en prison fut une réussite.

La politique, vous y croyez ?

Je me bats en jouant du rock. Je n’ai jamais été encarté, ni dans un syndicat, ni dans un parti politique. Pour survivre en politique, il faut être dans le compromis. C’est impossible pour moi.

Vous avez souvent rendu hommage à la variété française. Pourquoi ?

Dans les années 1970, j’écoutais le Hit Parade d’Europe 1. J’ai grandi avec Michel Sardou, Patrick Juvet et Gérard Lenormand, avec lequel j’ai enregistré un duo, jamais publié. J’ai eu mes premières émotions musicales avec Mike Brant. Je ne renie rien. Je n’avais pas de grand frère fan de Led Zeppelin ou de Pink Floyd. Je n’ai rencontré le rock qu’en 1977. D’un point de vue émotionnel, quand je monte sur scène, je ne suis pas Iggy Pop mais Claude François.

Etes-vous toujours Parisien ?

Après avoir vécu dans le 19e arrondissement, j’habite porte de Pantin, à deux pas du périphérique. Pantin, c’est populaire, même si les loyers augmentent, comme partout. C’est Paris voilà vingt ans. Le vrai Paris, c’est désormais la banlieue, Pantin, Montreuil, Saint-Ouen… C’est devenu bobo aussi, mais nombre de concerts sont encore organisés dans des bars, des petites salles. Depuis deux ou trois ans, tous mes potes viennent habiter dans le coin. J’ai l’impression que tout Paris vient habiter ici.

Le périphérique n’est plus une frontière ?

Non, depuis dix ans au moins. C’est toujours une barrière psychologique infranchissable pour les Parisiens qui habitent dans le 5e et le 6e. Mais le Grand Paris était déjà une réalité bien avant que les politiques ne s’emparent du concept.

Paris et sa banlieue pour la vie, alors ?

Avec ma fiancée, nous envisageons de partir en province. Notre loyer, 1 300 euros, est trop élevé. Pourtant, quitter Paris était pour moi hors de question pendant longtemps. J’ai mis deux ou trois ans à me faire à cette idée.

Où irez-vous ?

A Sète, au bord de la Méditerranée. Je joue depuis trente ans dans toute la France, je connais beaucoup de villes. J’adore la mer. La Rochelle et Sète sont les seules vraies villes où je pourrais aller. Marseille aussi. Mais quand tu viens de Paris, c’est un pas difficile à franchir. Sète est une vraie ville populaire. Avec des marins, des gitans, de la musique. Ce n’est pas une ville propre. Quitter la capitale, c’est peut-être mon dernier rêve parisien.

Que laisserez-vous derrière vous ?

Des tranches de vie. J’ai travaillé à la RATP, véritable symbole parisien, pendant trente ans. J’y suis entré au début des Wampas, en 1984. J’avais 22 ans, je quittais mes parents et la ville où je suis né, Villeneuve-la- Garenne, dans les Hauts-de-Seine. Je me suis rapidement approprié Paris. J’ai d’abord vécu dans le 13e, dans une des tours Masséna. C’était l’appartement d’un collègue qui en partait. J’adorais ce quartier. Je suis très vite devenu un véritable Parisien.

Petit, je passais mes grandes vacances en Bretagne et on regardait le Tour de France à la télé avec mes cousins. Chacun incarnait un coureur célèbre et on faisait du vélo dans la campagne. J’étais Joop Zoetemelk.

Petit, je passais mes grandes vacances en Bretagne et on regardait le Tour de France à la télé avec mes cousins. Chacun incarnait un coureur célèbre et on faisait du vélo dans la campagne. J’étais Joop Zoetemelk.

Pourquoi êtes-vous entré à la RATP ?

J’ai obtenu un bac électrotechnique avant de bosser en usine. Puis mon père, ouvrier, communiste, m’a décroché ce boulot à la RATP. Je travaillais dans les services techniques, sur le réseau électrique de la régie, qui possède son propre système de distribution de courant. C’était un travail sérieux mais cool. Je m’identifiais à Starsky et Hutch avec mon collègue de travail, dans notre 4L de service : nous circulions dans la ville, presque en balade, on s’arrêtait boire des cafés.

Travailler dans le métro de cette époque, c’était comment ?

Il régnait un climat particulier. Une ambiance de durs, à l’image des dockers. Des gars solidaires, à qui il ne fallait pas la raconter. C’était rock’n’roll. J’ai essayé de perpétuer cette ambiance, de la transmettre aux jeunes recrues. Pas facile. L’entreprise a progressivement adopté des méthodes de management à l’américaine. Le bleu de travail – enfin, le vert de travail – est devenu obligatoire, par exemple. J’étais le dernier à le refuser. Je gueulais : « J’ai pas dit non à l’armée pour porter un uniforme au boulot. »

La RATP était une source d’inspiration ?

Je travaillais en trois-huit. J’avais l’impression de réaliser un reportage. J’ai composé une chanson baptisée Punk ouvrier. Et c’était un peu ça. J’étais comme un prêtre ouvrier, un reporter, qui était là sans être vraiment là ; qui regardait les gens, la vie, tous ces personnages incroyables qui se croisaient. En même temps, je jouais en concert, le soir. C’était étrange, je ne savais plus quel était mon vrai métier.

Aujourd’hui, le métro roule tout seul ou presque…

Les conducteurs font de la figuration, c’est vrai. Je ne suis pas contre cette évolution. Si des machines pouvaient ramasser les poubelles… Evidemment, il y aurait moins de boulot, mais bon sang ! ce n’est pas un métier de collecter les ordures ! Idem pour les bagnoles. Les mecs qui passaient leur journée à mettre un phare toute la journée, ce n’était pas une vie non plus.

Vous avez pris votre retraite très jeune, à 50 ans. D’où les foudres du magazine Capital, en octobre 2015…

Et j’en étais fier ! Sur ce coup-là, je préfère Capital à Rock & Folk, c’est valorisant. Pour eux j’étais une rock star qui profitait du système. Je n’ai profité de rien : quand je jouais en concert, je cotisais pour les intermittents du spectacle. Or, puisque je travaillais régulièrement en même temps, je n’ai jamais été intermittent. J’ai cotisé sans en retirer de bénéfice.

Quand ils commencent à jouer, beaucoup de musiciens quittent leur vrai métier. Pourquoi pas vous ?

Je n’ai jamais pensé cesser de travailler à la RATP. Je n’allais pas essayer de vivre d’une musique au potentiel commercial nul. C’est si bon de jouer du rock sans avoir la pression de plaire au plus grand nombre pour être rentable et bouffer. A 20 ans, ça va, tout le monde s’en fout. Mais dix ou quinze ans plus tard, tu as des mômes, un loyer, c’est plus pareil. J’ai entendu un nombre incalculable de groupes dire : « Si le prochain 45-tours ne se vend pas, on arrête. » Bosser à la RATP, c’était le prix de mon indépendance artistique.

Quels étaient vos rapports avec votre employeur ?

Pour eux, j’étais un rigolo. La RATP ne m’a pas filé de coup de main, pas comme les boîtes qui aident leurs salariés sportifs de haut niveau. Pendant trente ans, ils ont bloqué toutes les promotions internes auxquelles j’avais droit. Quand j’ai quitté l’entreprise, je devais être le plus vieux technicien de la RATP. Personne ne reste technicien tout ce temps dans cette entreprise.

Dans la chanson Rimini, sortie en 2006, vous rendez hommage au coureur cycliste italien Marco Pantani, disparu en 2004. Pourquoi ?

Je suis fan de vélo, de courses cyclistes. La mort tragique de Pantani [d’une overdose de cocaïne à Rimini, une station balnéaire italienne, ndlr] m’a touchée. J’adorais ce coureur hors norme. Et d’après l’enquête, la mafia ne serait pas étrangère à son décès. Quel destin rock’n’roll !

Vous suivez toujours le Tour ?

Oui, et de près : depuis cette chanson, des journalistes spécialisés me sollicitent pour obtenir mon point de vue. J’ai commenté des étapes du Tour de France pour des téléé et des radios. Un soir, je me suis retrouvé à table entre deux champions, Richard Virenque et Laurent Jalabert. Le plus drôle, ce fut l’étape suivie dans le camion des pompiers. Ce jour-là, j’arrosais tous les flics postés au bord de la route au Kärcher. Un truc de dingue. J’ai arrosé 100 flics dans la journée, c’était jouissif. J’ai aussi assisté à l’arrivée du Tour sur les Champs-Élysées depuis la tribune officielle, au milieu des ministres.

Le vélo, vous le pratiquez aussi ?

C’est le meilleur moyen pour vivre Paris. Je roule sur ma propre bicyclette ou à Vélib’, dont je suis un abonné de la première heure. Les nouvelles pistes cyclables permettent de sécuriser les trajets. Mais pour les bons cyclistes, comme moi, ça ne change rien : le vélo en ville, c’est comme un jeu vidéo, il faut rester très attentif ! En province, le vélo dans Paris me manquera.

Photos © Mathieu Génon.

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de Soixante-Quinze, en mai 2016.

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Par La rédaction

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