Un Indien dans la ville

Un Indien dans la ville

ARTICLE EN LIBRE ACCES – C’est l’été et c’est cadeaux : chaque début de semaine, jusqu’à la fin des vacances, Soixante-Quinze vous offre en intégralité et en libre accès un article publié dans les colonnes de sa version papier. Aujourd’hui, le portrait de Jurandir, footballeur brésilien déraciné, qui a volontairement tourné le dos au PSG.

Un jour de 1996, Jurandir claque la porte du PSG et renonce même à une carrière dans le foot. Désemparé, ce virtuose arraché au Brésil n’a pas pu rentrer chez lui : illettré, il ne pouvait voyager seul. S’accrochant à la capoeira, à une femme, aux petits boulots, il a construit sa vie à Paris.

On a longtemps cru qu’il n’existait pas, qu’on l’avait rêvée, cette rencontre au Maroc, il y a cinq ans, avec un footballeur brésilien devenu Pluto à Disneyland après avoir déserté le PSG. Oui, déserté le PSG, à l’époque de Raí. L’histoire qu’on se rappelle est sensationnelle. Mais depuis Rabat, rien. Alors on cherche à le retrouver. Le premier numéro dégoté n’est pas attribué, le deuxième sonne dans le vide, le troisième ne rappelle jamais. Sur son lieu de travail supposé, il n’est pas là. Rien sur Internet non plus. Un ancien du PSG, même du centre de formation, ça peut disparaître comme ça ?

C’est que, depuis le début, on tape à côté : on demande « Jurandir le footballeur » alors qu’il faut chercher « Gavião le joueur de capoeira ». Un anonyme, en somme. Même avec « Silva », le nom inscrit au-dessus de son numéro 11 de l’époque, on n’aurait pas eu plus de succès. Des Silva, il y en a plein. « Jurandir est mon nom de naissance, mais personne ne m’appelle comme ça », explique notre homme, le jour où on le tient enfin, pris par surprise alors qu’il donne un cours de capoeira dans le 13e arrondissement de Paris.

Un type en polaire Quechua

Un lundi soir, il prend place dans un salon de thé de son quartier et commande un chocolat chaud. Sa femme, Sylvie, itou. Il est un peu plus de 19 heures. Le couple a laissé les filles dans l’appartement, avec des dessins animés en fond sonore. « Elles ont l’habitude », assurent-ils en même temps. Jurandir est donc Gaviaõ, un type en polaire Quechua qui vit dans une résidence récente et modeste des hauteurs de Montreuil, près du château d’eau, et roule « à Mobylette ».

A cent mille bornes du PSG, dont il se fiche royalement. « Personne ici ne m’a jamais vu avec un maillot ou un T-shirt de foot. Tout ce que j’avais de l’époque, je l’ai donné. Je ne suis pas matérialiste. » De cette parenthèse « de six à huit mois » au Camp des loges dans les années 1990, il ne fait pas une histoire. Vraiment pas. Et même, selon Rui, son collègue de capoeira, il ne parle de lui qu’« après quelques bières ». Pour nous c’est le chocolat, mais soit. Gavião raconte, et c’est bien sûr plus complexe que ce résumé grossier d’un plongeon de Raí à Mickey.

Son nom cité par la radio locale

C’était un attaquant qui aimait jouer à gauche sur la presqu’île de Saõ Luis do Maranhão, dans les allées de la favela. Un gamin adopté, avec ses cinq frères et sœurs, par des parents qui en ont fait huit. Un virtuose du foot recruté par les écoles privées pour leur faire gagner le championnat, mais qui ne lui ont jamais donné les clés de la lecture. « J’ai eu mon bac comme ça, sans savoir lire, juste parce que je marquais des buts. » Ça le fait drôlement rire, de repenser au jour où il a entendu son nom cité par la radio locale, avec tous les admis. Pour Jurandir, la vie continue ainsi, dans l’État du Maranhão, entre petits boulots, capoeira – déjà – et tournois de foot avec les clubs du coin.

Un jour, un chasseur de têtes belge débarque. « Il venait chercher trois copains et moi, j’étais le quatrième. A l’époque, on disait chez moi que les étrangers volaient les organes, alors ma mère a eu peur et mon père a refusé que j’y aille. » Un an plus tard, il a l’occasion de jouer avec l’équipe de Cayenne, en Guyane. Banco. « Là-bas, un mec de Martinique, Marius il s’appelait, m’a emmené faire le championnat des Antilles. J’ai joué quatre ou cinq matchs, je l’ai gagné, et c’est là qu’on m’a proposé un contrat à Paris, pour me tester pendant six mois. »

Aujourd’hui, Gavião joue du berimbau, instrument à cordes brésilien, mais du football, jamais. Plus qu’un simple travail, la capoeira lui a permis de renouer avec ses racines. Le PSG, lui, l’en éloignait.

Aujourd’hui, Gavião joue du berimbau, instrument à cordes brésilien, mais du football, jamais. Plus qu’un simple travail, la capoeira lui a permis de renouer avec ses racines. Le PSG, lui, l’en éloignait.

Gavião se tourne souvent vers Sylvie, silhouette gracieuse et discrète. Elle trouve les mots, les dates, les adresses. Elle éclaire quand l’accent est trop marqué. Pour l’année de son arrivée à Paris, 1996, il prononce « neuf six » en dessinant les chiffres dans l’air avec le doigt. Il rencontre Anelka chez les jeunes, Raí et Lama dans l’équipe star. Après trois mois en internat au Camp des loges, le PSG l’installe à Paris avec un coéquipier, avant de le transférer, comme il le prévoit, à Nantes. Nourri, logé, blanchi pour 1 000 francs par mois. Mais depuis le début, rien ne va vraiment bien. « Je pleurais la nuit, j’avais froid, je me sentais abandonné. » C’est sans doute une blessure, mais ça n’en a pas l’air, à l’entendre parler. Ses mimiques d’étonnement, ses sourires faussement crispés détonnent de naturel. Pas d’orgueil de bonhomme.

« Et là, il y a… la fille qui apparaît. » Il rit. On regarde Sylvie, mais non, ce n’est pas elle. « Je n’allais plus aux entraînements. Un jour, lors d’une réunion, les dirigeants du club me disent : “Technique : très bon. Physique : manque de travail”. J’ai commencé à tomber. A cause de la fille, et puis du mec qui était avec moi, qui prenait de la coke. » Pour Jurandir le Brésilien, Paris n’était rien qu’une autre grande ville et le PSG, rien du tout. « Je ne savais pas ce que c’était. Moi, je jouais seulement au foot. » Au moins, sans pression, il marquait des buts. Mais loin d’être comblé par ses performances, il abandonne. « On me disait : “Un jour, tu vas pleurer.” »

Les mystères du foot business…

L’aventure parisienne aurait pu s’arrêter là. Il aurait pu faire demi-tour, laisser la capitale derrière lui, retrouver son pays et sa famille. Mais l’histoire de Jurandir n’est pas seulement celle d’un mec qui a dit non à une carrière de footballeur de haut niveau. C’est aussi celle d’un homme qui n’a pas pu rentrer chez lui pendant dix ans. « Je ne lis pas, rappelle-t-il. Alors je ne savais pas acheter des billets d’avion ni me diriger dans un aéroport. » Il continue de sourire, joue le jeu de celui qui sait à quel point c’est incroyable, cette histoire.

Silva, jeune espoir du PSG, disparaît du jour au lendemain pour redevenir Gavião, son surnom dans la favela. Un mot qui signifie « épervier » (ou « autour ») en portugais. Il circule dans la capitale, commence à fréquenter des groupes de capoeiristes, dont mestre Beija Flor, qui le prend sous son aile. Avec ses papiers français, délivrés immédiatement après son arrivée au PSG, il est tranquille. A quelques détails près : « Sur mes nouveaux papiers, on a changé mon nom et ma ville de naissance, et on m’a rajeuni d’un an. » Pourquoi Jurandir Coelho Campos, né le 5 novembre 1974 à São Luis, est-il devenu Jurandir Silva de Sa, né le 5 novembre 1975 à Belém ? Il ne le sait pas plus que nous. Les mystères du foot-business…

Disneyland, dans le rôle de Pluto

S’enchaîne une série de petits boulots à droite et à gauche, dont celui de Disneyland, dans le rôle de Pluto. Pas besoin de parler, pas besoin d’écrire. Sauf pour les autographes, finalement pas si rares. « Je me défilais la plupart du temps mais un jour j’ai entendu un gamin crier : “Papa, il a marqué ’Plutar’ !” Alors j’ai demandé à faire Bourriquet, parce que lui au moins il n’a pas de doigts ! » Pour bosser à la RATP, où il est resté six mois assigné aux quais du RER A, à surveiller les ouvertures et fermetures des portes en gilet fluo, il fallait réussir un petit test écrit. Là encore, ses passements de jambes font le job : « Je jouais derrière la fac de Tolbiac avec un conducteur de bus. Comme j’avais marqué quatre buts en un match, il est venu me voir. “Tu travailles ? —Non.— Je te donne ma carte, tu vas te présenter au bureau et tu joues au foot pour nous.” Il parlait de l’équipe de la RATP. » C’était « avant 2000 » et à peu près la dernière fois qu’on a vu Gavião avec un ballon dans les pattes. « Après ça, j’ai arrêté pour de bon, je n’avais plus envie. »

Mestre Beija Flor chapeaute aujourd’hui l’association Maior é Deus, créée par le Brésilien quand, déçu du foot, il s’est investi à fond dans la capoeira. Un samedi, lors d’une rencontre dans un centre culturel du 11e arrondissement, le mestre (maître), philosophe, regarde son élève de toujours, longs cheveux en queue de cheval, jouer du berimbau et chanter dans la ronda : « Gavião pouvait être une étoile, mais quand il y a tant de souffrance, ça ne marche pas. Au foot, le retour, c’est l’argent et la gloire. Ici, avec la capoeira, c’est les gens, le contact avec les enfants, les parents… Il a retrouvé ses racines, sa voie. » Selon Rui, son camarade du 13e, Gavião « connaît tout de la capoeira sans jamais l’avoir lue. Nous autres, on a eu besoin de lire les textes, les chansons, les histoires. Lui, il a appris dans les coins chauds, dans la rue, pour se défendre pendant les rixes. C’est un instinctif, il a ça en lui. »

C’était un attaquant qui aimait jouer à gauche sur la presqu'île de Saõ Luis do Maranhão, dans les allées de la favela. Un gamin adopté, avec ses cinq frères et sœurs, par des parents qui en ont fait huit. Un virtuose du foot recruté par les écoles privées pour leur faire gagner le championnat, mais qui ne lui ont jamais donné les clés de la lecture.

C’était un attaquant qui aimait jouer à gauche sur la presqu’île de Saõ Luis do Maranhão, dans les allées de la favela. Un gamin adopté, avec ses cinq frères et sœurs, par des parents qui en ont fait huit. Un virtuose du foot recruté par les écoles privées pour leur faire gagner le championnat, mais qui ne lui ont jamais donné les clés de la lecture.

Sa terre, la vraie, il ne l’a regagnée qu’en 2006, quand il y est retourné avec Sylvie, rencontrée grâce à la capoeira. « J’ai pleuré quand j’ai raconté tout ça à ma famille. » Sa mère, elle, préfère encore qu’il soit là où il est. « Si j’étais pas en France, je serais déjà mort », confirme-t-il, en évoquant la violence, la drogue, la corruption. Pendant tout ce temps, Gavião n’avait donné aucune nouvelle. Il faut dire qu’il n’est pas très téléphone. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Qu’il n’aime pas les choses planifiées, qu’il préfère le dernier moment. « Je suis resté comme j’étais là- bas. Je ne suis pas un Brésilien moderne », plaisante-t-il.

Cette prouesse de vivre en 2016 à Paris comme dans les années 1980 dans le nord du Brésil est tout de même une grosse prise de risque : « Je vais peut-être perdre mon taf car je ne prends pas le téléphone. Je ne sais pas écrire un texto. » Sylvie confirme que ce n’est pas facile. Elle connaît l’emploi du temps de son mari par cœur. Ses horaires d’ateliers périscolaires à Vincennes, comme prof de capoeira, et ses jours de permanence dans les cantines. Son téléphone lui sert à enregistrer, à défaut des textos, les informations qu’elle dicte, pour ne pas louper les rendez-vous. Quand on repasse par chez lui, ses trois petites sautent sur le canapé dans un joyeux bordel de linge étendu et d’objets du pays. L’une se suspend à son cou : « T’as raconté quoi, papa ? — Mon histoire. » Et on n’a pas pleuré.

Photos : Mathieu Génon

SIX DATES:
5 novembre 1974
Naissance de Jurandir Coelho Campos à São Luis do Maranhão, Brésil (d’après ses papiers brésiliens).

5 novembre 1975
Naissance de Jurandir Silva de Sa à Belém, Brésil (d’après ses papiers français).

1986
Rejoint les écoles privées grâce à ses qualités de joueur de foot.

1996
Part en contrat de six mois au centre de formation, du Paris Saint-Germain et joue numéro 11 sous le nom
de « Silva ». Claque la porte.

1998
Rencontre mestre Beija Flor, maître de capoeira.

2006
Retourne pour la première fois au Brésil.

Cet article a été publié dans le premier numéro de Soixante-Quinze, en avril 2016.

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Par Virginie Tauzin

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