Les confessions des Buttes-Chaumont

Les confessions des Buttes-Chaumont

ARTICLE EN LIBRE ACCES – Au pied des Buttes, la rue Petit aligne un kilomètre de cultures et de croyances, dont une forte communauté juive, avec lieux de culte, écoles et boutiques. Sur ce petit bout de 19e arrondissement de Paris, marqué par d’anciennes tensions avec les musulmans, on s’ignore plus qu’on ne se rentre dedans. Encore que rien ne soit vraiment simple.

Ce n’est pas le genre de rendez-vous qu’ils se fixent par SMS. Encore moins une routine de lieu, de jour et d’heure. Plutôt un hasard, un pourquoi pas. Ce mercredi des vacances d’hiver, sur le faux gazon du square Petit, une partie de foot est improvisée entre des adolescents juifs d’un côté, noirs et maghrébins de l’autre. Une rencontre à quatre contre quatre, dans l’unique but de taper dans le ballon, sans paroles ni invectives. Et sans doute pas de salut en partant. Parmi les rares spectateurs, Marc Masson, animateur au centre culturel de quartier J2P (pour Jaurès-Pantin-Petit) : « Ça se produit de plus en plus souvent, des trucs comme ça. Vous voyez, ça se passe bien. » D’après son collègue Karim, bénévole : « Avant, les juifs venaient à des créneaux où ils savaient qu’ils n’allaient croiser personne. Maintenant, ils essaient de se mélanger. »

L’avant dont il parle, ce sont les années 2000, sensibles et médiatiques. Ce quartier Petit-Manin-Jaurès, qui jouxte les Buttes-Chaumont, et plus largement le 19e arrondissement de Paris, ont ajouté les affrontements communautaires à la filière irakienne des frères Kouachi, fomentée à la mosquée du coin. Une grande partie des 40 000 juifs de l’arrondissement y vivent, avec écoles, synagogues, enseignes casher, kippas et parfois longues barbes lorsqu’il s’agit des nombreux loubavitch (mouvement orthodoxe du judaïsme). Ils cohabitent avec une centaine d’autres communautés, mais surtout avec une forte population originaire du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Alors on s’y précipite après l’affaire Ilan Halimi (2006), après Mohammed Merah (2012), après Charlie Hebdo (2015), après l’enseignant agressé au couteau à Marseille (janvier 2016), et même après les attentats du 13-Novembre, pour prendre la température. On y escompte des secousses à chaque embrasement au Proche-Orient, comme la seconde intifada (2000) ou la guerre de Gaza (2008-2009).

Des habitants enchantés par un quartier « tranquille »

Au printemps 2016, le désordre du monde ne semble pas altérer l’atmosphère du 19e. Il y a seulement, comme presque partout ailleurs, des militaires postés devant les établissements juifs, la hantise de fanatismes tapis dans les quartiers populaires et des jeunes qui jouent au foot sans chaleur. Le 19e arrondissement mérite-t-il tant que ça son étiquette de poudrière communautaire ? Il n’est pas difficile, en sondant au hasard près de la mairie, à l’entrée du parc des Buttes-Chaumont, de tomber sur des habitants enchantés par un quartier « tranquille ». Les commerçants évacuent la question, par principe ou par lassitude. Les bobos, encore récents dans le quartier et qui occupent les immeubles du parc privé, ne remarquent rien. Il faut venir le samedi, répètent-ils, ces fameux samedis de beau temps où, par familles, par bandes, on se balade sans surveiller ses arrières. « Entre 2000 et 2008, les tensions étaient vives, nous étions au bord du précipice, admet Mahor Chiche, élu PS du 19e chargé de la démocratie locale. On a vécu une stigmatisation, à cause de la présence de salafistes de la filière des Buttes-Chaumont et de l’agression du square Petit. » Cette dernière, qui a laissé un jeune juif de 17 ans dans le coma en juin 2008, aurait marqué un tournant. L’élu l’assure, « il y a eu une prise de conscience des pouvoirs publics, un gros travail pour organiser le lien social ».

 Dès 6 heures du matin, la synagogue Haya-Mouchka, rue Petit, est ouverte aux fidèles. Une grande partie des 40 000 juifs de l'arrondissement vivent dans le quartier Petit-Manin-Jaurès, parfois surnommé "La petite Jérusalem". Nombre d'entre eux pratiquent le culte orthodoxe loubavitch. Photo © Mathieu Génon.

Dès 6 heures du matin, la synagogue Haya-Mouchka, rue Petit, est ouverte aux fidèles. Une grande partie des 40 000 juifs de l’arrondissement vivent dans le quartier Petit-Manin-Jaurès, parfois surnommé « La petite Jérusalem ». Nombre d’entre eux pratiquent le culte orthodoxe loubavitch.

« Organiser le lien social » passerait donc par des initiatives portées par des associations – au nombre de 3 000, un record à Paris – qui auraient renforcé leur travail sur le terrain. L’association J2P a par exemple emmené, en 2010, un groupe de jeunes majoritairement musulmans en voyage en Israël. « On doit privilégier la rencontre », poursuit Mahor Chiche, qui cite l’exemple des fêtes de quartier. Le problème est que sur les 22 fêtes annuelles que compte l’arrondissement, une seule n’a pas lieu le samedi, jour de shabbat : celle de l’allée Darius-Milhaud, organisée le dimanche. Et encore, cela ne date que de cette année. « On ne peut pas participer le samedi à cause de l’alimentation, ni tenir un stand car c’est un jour de repos », reproche Haïm Nisenbaum, rabbin de la communauté loubavitch Haya Mouchka, rue Petit. Cette artère, longue d’un kilomètre de la rue de Meaux à la porte de Pantin, à une rue de l’entrée des Buttes-Chaumont, rend plutôt bien compte des limites de cette cohabitation.

La présence de militaires donne le ton

Aux premiers numéros, un salon de cosmétiques et de produits africains, de ceux sur lesquels on tombe d’emblée à Château-Rouge (18e), face à un bistro moderne peu fréquenté, autrefois le Tabac du Rhin, troquet à l’ancienne qui avait ses habitués. De part et d’autre du square, les trois locaux de J2P, avec son centre de loisirs pour les jeunes et son accueil pour le public en difficulté – en particulier avec la langue française. « Une seule fois, j’ai vu une mère de confession juive emmener ses enfants, se souvient Marc Masson, l’animateur. Elle avait honte car ici, pour elle, c’était pour les Noirs. Elle avait l’air d’être en galère. Nous accueillons surtout des familles très précaires. Des classes moyennes, il n’y en a pas beaucoup. » Dans les immeubles à proximité, peu de mixité : les HLM de Paris Habitat, aux façades de carreaux blancs défraîchies, sont majoritairement occupés par des populations d’origine africaine.

Dans le même ensemble se situe la bibliothèque Crimée qui, le vendredi, ouvre plus tôt afin que les jeunes filles qui sortent de l’école juive située un peu plus haut puissent venir pendant les heures qui précèdent le shabbat. Un effort fait pour s’adapter à la population locale, mais qui n’a pas pour effet de faciliter l’échange. « Les juifs viennent souvent à des horaires différents, constate Françoise Colombani, directrice de la bibliothèque. Les communautés ne se parlent pas forcément, elles se côtoient plus qu’elles ne se rencontrent. » Presque en face, à l’angle de la rue de Lorraine, une grue annonce l’arrivée prochaine de travailleurs immigrés tandis que rue d’Hautpoul, un foyer similaire héberge aussi un public venu d’Afrique noire. Après la rue André- Danjon et le passage sous le chemin de fer, « on entre dans un autre monde », plaisante Ludovic, un autre animateur de J2P. La présence de militaires donne le ton.

Avec près de 25 ha, le parc des Buttes-Chaumonts, dans le 19e, est l'un des plus grands espaces verts de Paris. Aux beaux jours, il est bondé.

Avec près de 25 ha, le parc des Buttes-Chaumonts, dans le 19e, est l’un des plus grands espaces verts de Paris. Aux beaux jours, il est bondé.

C’est le complexe Beth-Haya-Mouchka (crèche, école de la maternelle au lycée, centre de loisirs, synagogue), point de ralliement de la communauté loubavitch du quartier et lieu d’études de 1 600 jeunes filles, dont une partie arrive et repart par car affrété par l’école. À partir de là, les commerces casher s’enchaînent puis se disséminent à mesure que l’on approche des boulevards des Maréchaux. La rue Petit n’est donc qu’un espace de partage relatif. Mais en comparaison avec l’atmosphère cocktails Molotov des années 2000 – le plus marquant fut celui lancé sur la pizzeria casher Tib’s de la porte de Pantin en octobre 2000 – le 19e vit effectivement des heures paisibles.
« Les loubavitch font partie du décor, plus personne ne fait attention à eux », soutient Karim de J2P. Et donc pas davantage aux autres personnes de confession juive, avec ou sans kippa.

Des familles quitteraient le 19e

Dans le 19e, le nombre d’actes antisémites (1) reste stable depuis plusieurs années (23 en 2015). Dans le 18e voisin, seulement sept. Ce nombre, qui est le plus élevé de Paris – à l’exception de l’année 2015, avec 43 actes recensés dans le 20e, prenant en compte les personnes assassinées et retenues en otage dans l’Hyper Casher de la porte de Vincennes –, est évidemment à rapprocher de la forte présence de juifs dans l’arrondissement. Paul Fitoussi, le directeur de l’école modérée Lucien-de-Hirsch, le plus ancien établissement juif de Paris, avenue Secrétan, temporise : « Il y a des provocations, parfois des agressions, mais ce n’est pas la majorité. » Haïm Nisenbaum, le rabbin de la rue Petit, ne tourne pas autour du pot : « Il y a des juifs qui vous diront que leurs enfants ne sont pas tranquilles. Comme il est dans notre nature de ne pas répondre aux provocations, les accrochages restent donc à un niveau faible. Mais du “sale juif”, quand ça arrive très régulièrement et toujours de la part de la même population, à savoir des musulmans, ça devient vite insupportable. »

Résultat : des familles quitteraient le 19e. « La tendance est de partir s’installer dans le 17e, vers la porte de Champerret, où sera bientôt inauguré un centre européen du judaïsme », poursuit le rabbin. Cette désertion serait compensée par l’arrivée de juifs de la banlieue nord- nord-est, « devenue invivable ». Sans compter les 8 000 demandes d’émigration vers Israël en 2015, contre environ 2 000 les années précédentes. « Mais sur les 500 000 juifs de France, cela reste peu. Ce qui est frappant, c’est l’augmentation. » Haïm Nisenbaum habite rue Manin depuis de nombreuses années, dans un immeuble composé « à 40 % de juifs et 60 % de non-juifs ». Si ses enfants, grands aujourd’hui, n’ont « aucun copain non-juif », c’est qu’ils ont toujours fréquenté des écoles privées religieuses, comme la quasi-totalité de la communauté loubavitch de Paris.

La mosquée Adda'wa est surtout connue pour avoir été celle des frères Kouachi et du prédicateur Farid Benyettou. Aujourd'hui, l'association qui la gère assure travailler à une nouvelle image.

La mosquée Adda’wa est surtout connue pour avoir été celle des frères Kouachi et du prédicateur Farid Benyettou. Aujourd’hui, l’association qui la gère assure travailler à une nouvelle image.

Avec la présence d’établissements privés de toutes confessions, avec ou sans contrat avec l’État, la diversité dans l’école publique est réellement réduite à pas grand-chose. À partir du collège, par confort, sécurité et préoccupation de réussite, les enfants des classes moyennes ou plus aisées s’inscrivent dans le privé ; les juifs s’orientent vers l’enseignement religieux. Restent dans le public ceux qui n’ont guère le choix. Dans le classement des lycées publiés par L’Express en avril 2015, la conséquence est sans appel : le lycée privé sous contrat Beth-Hanna, rue Petit, est classé premier de Paris et 13e au plan national, tandis que le lycée public Henri-Bergson, situé rue Pailleron, à 50 mètres des Buttes-Chaumont, est 103e sur 109 établissements parisiens et 2 187e sur 2 301 établissements français. Patrick Hautin, son proviseur, reconnaît être confronté à « un problème d’élèves qui ne veulent pas venir ici à cause d’une mauvaise réputation » ; et que beaucoup y sont admis par défaut « parce que leurs autres vœux ont été refusés ». Selon lui, aucune « tension d’ordre communautaire » ne serait à déplorer. Et, par absence de représentants de confession juive, pas de risque d’antisémitisme non plus, évidemment.

Nombreux logements sociaux dans l’arrondissement

Au collège Georges-Brassens, rue Erik-Satie, en plein territoire loubavitch, la proviseure Marianne Dodinet affirme que si « les plus fondamentalistes ne sont pas chez nous, car ils n’aiment pas la mixité, les juifs laïcs et les musulmans font toute leur scolarité ensemble sans aucun problème ». L’établissement a tout de même récemment organisé une visite de la mairie du 19e avec des classes de l’école Beth-Hanna, dans une démarche d’échange. Une nouveauté : le directeur de l’école loubavitch, André Touboul, estime que se mêler avec l’extérieur « n’a rien de négatif, mais n’est pas nécessairement notre vocation première ». Quand on aborde avec lui la question des subventions aux établissements loubavitch, Mahor Chiche, chargé de la démocratie locale à la mairie, cherche à se dépatouiller avec ce reproche fréquemment adressé à la majorité socialiste. Certes, la municipalité alloue des subventions aux crèches loubavitch, mais « si on ne les finançait pas, la République ne pourrait pas prendre en charge ces enfants-là. Soit on les finance, soit on les accueille. »

Dans l’arrondissement, le consistoire de Paris répertorie onze crèches et écoles juives, dont le centre scolaire Beth-Haya-Mouchka de la rue Petit, « construit avec le soutien de la Ville de Paris », comme l’indique une plaque à l’entrée. L’immense édifice a comblé, au cours des années 1990, un trou béant, à l’initiative de Jacques Chirac et de Jacques Féron, maire du 19e jusqu’en 1994. « Ce n’était pas seulement par clientélisme, explique Jean- Yves Camus, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Chirac aimait réellement les loubavitch. L’aspect moral, rigoureux de leur religion est quelque chose qui lui parlait vraiment. » À cette époque, on construit de nombreux logements sociaux dans l’arrondissement. Il y a de la place pour faire venir les familles. « C’est comme ça que s’est concentrée la communauté juive », ajoute Jean-Yves Camus.

L'école Beth-Hanna de la rue Petit est réservée aux filles. Dans cet établissement de 1 600 élèves inauguré en 2000, la maternelle, la primaire, le collège et le lycée occupent chacun un niveau, avec des terrasses suspendues en guise de cour de récréation. Cette classe de CM2 assiste à un cours de grammaire en hébreu.

L’école Beth-Hanna de la rue Petit est réservée aux filles. Dans cet établissement de 1 600 élèves inauguré en 2000, la maternelle, la primaire, le collège et le lycée occupent chacun un niveau, avec des terrasses suspendues en guise de cour de récréation. Cette classe de CM2 assiste à un cours de grammaire en hébreu.

En même temps que l’inauguration de l’école de filles, en 2000, naît la rue Petit d’aujourd’hui. Nessim, qui vend des cassettes audio de musique israélienne, a acheté son fonds de commerce en 1983 : « Il y avait des ruines, des chats et des rats plus gros que les chats. On me disait que j’étais fou d’acheter dans un taudis pareil, ça ne valait rien. » « C’était un coupe-gorge, un ghetto, avec des murs délabrés et des trous dans les toits », confirme Ludovic de J2P. Le centre culturel est au départ une association d’habitants mobilisés pour en finir avec l’îlot Petit, l’un des derniers îlots insalubres de Paris, que Bertrand Delanoë fera raser peu après son arrivée à l’Hôtel de Ville en 2001. Les gamins qui peuplent ces nouveaux immeubles, presque tous du parc public, accessibles et populaires, sont noirs, blancs, maghrébins, juifs.

« C’est la génération Petit, lance Karim de J2P, qui est arrivé dans la rue en 2001. Ils habitent le même coin, se connaissent depuis toujours, sans pour autant traîner ensemble. » Pas par divergence de religions ou d’opinions, plutôt parce qu’ils n’habitent pas les mêmes immeubles et ne fréquentent pas les mêmes écoles. « Leur microquartier est plus important que la rue d’à-côté », relève Mahor Chiche. Pour Karim, les problèmes qui ont pu exister dans le passé, et peut-être encore quelques histoires aujourd’hui, sont davantage liés à « des problématiques adolescentes que communautaires ». On se dispute un bout de Buttes-Chaumont, une fille, du shit. On se cherche au pied des immeubles. L’arrondissement le plus jeune de Paris, avec 40 % de moins de 30 ans en 2012 selon l’Insee, où la proportion de logements sociaux est de 38,04 % (selon l’Atelier parisien d’urbanisme, début 2015), où la pauvreté touche 27,4 % des habitants et le chômage 15,5 % (pour environ 8 % à Paris), n’échappe pas à son lot de trafics et de violences. Il y a même des périodes où les dealers de crack de la cité Reverdy, de l’autre côté de l’avenue Jean-Jaurès, se plantent rue Petit, à deux pas de la crèche et de la bibliothèque.

« C’est auprès d’une jeunesse en difficulté que circulent les clichés antisémites »

Marc Masson, de J2P, connaît la chanson : « Là, ils sont partis, mais à un moment ils vont revenir. » Lui aussi estime que tous les gamins de la rue Petit « font les mêmes conneries », mais que certains sont plus frustrés que d’autres. « Les jeunes qu’on accueille pensent que les sanctions ne sont pas les mêmes pour un vol de scooter ici ou le même vol plus haut dans la rue. Personne ne sait si c’est vrai, mais ce qui circule, c’est qu’un juif est toujours mieux traité. » L’élu Mahor Chiche fait le lien : « C’est auprès d’une jeunesse en difficulté que circulent les clichés antisémites du type : le juif ne travaille pas, il gagne de l’argent et contrôle les médias. » Pourtant, le 19e est populaire pour tout le monde : tous les jeudis, dans la rue André-Danjon, qui coupe la rue Petit, on distribue en toute discrétion les repas du Resto du cœur casher (La Fraternité le Chalom Distribution), tandis qu’un vendredi, à la sortie d’un magasin casher, un jeune homme qui porte une kippa tend la main pour quelques pièces. « Même s’ils sont en détresse, nos jeunes ne se retrouvent pas dans une situation de désocialisation, car nous les tenons mieux. Les musulmans perdus, eux, trouvent parfois refuge dans l’islam radical », tranche le rabbin Nisenbaum.

Une vue des Buttes-Chaumont, inauguré en 1867, depuis les hauteurs du parc. Au fond, des immeubles du 19e arrondissement.

Une vue des Buttes-Chaumont, inauguré en 1867, depuis les hauteurs du parc. Au fond, des immeubles du 19e arrondissement.

Rue de Tanger, après le sinistre laissé par les frères Kouachi et le prédicateur Farid Benyettou, qui la fréquentaient, la mosquée Adda’wa n’a aucune superbe. En reconstruction depuis 2006, elle patauge dans les flaques et les parpaings. En juin dernier, après dix ans de délocalisation porte de la Villette, l’Association cultuelle islamique (ACI), qui la gère, a installé un chapiteau. « Il fallait d’urgence redonner vie à ce lieu, même ainsi », indique Ahmed Ouali, président de l’ACI. Prévue pour 400 personnes, la tente en accueille 1 500 lors de la grande prière du vendredi, et déborde de tous les côtés. « À l’époque, quand on ne se divisait pas avec la porte de la Villette, il y avait 5 000 fidèles ici et jusqu’à 8 000 pendant le ramadan. Ça bloquait toute la rue de Tanger », se souvient avec fierté Mustapha, qui était déjà là aux origines du lieu, en 1979.

Considérée comme la mosquée la plus fréquentée d’Europe, Adda’wa vient de digérer un dernier coup dur : la lutte intestine entre l’ACI et son imam de toujours, Larbi Kechat. Évincé il y a quelques mois à la suite d’une décision judicaire, Kechat, d’origine tunisienne, était une personnalité contestée. « À une époque, nous avions d’excellents contacts avec la paroisse de l’autre côté de la rue, Notre-Dame-des-Foyers, et nous menions des actions ensemble dans le quartier, confie Chems- Eddine Dehbal, ancien président de l’ACI, qui a démissionné en 2004 à cause de différends avec l’imam. Mais Larbi Kechat a décidé de rompre. Son ouverture aux autres confessions se limitait à ses conférences, où il invitait prétendument tout le monde. » Des conférences qu’il donnait volontairement le samedi, jour du shabbat, selon Arnaud Ménétrier, ancien curé de la paroisse Notre- Dame-des-Foyers, aujourd’hui à Notre-Dame-de-Lorette dans le 9e. « Le dialogue avec les autres religions, ce n’était pas franchement sa préoccupation. Il pouvait y avoir des tensions d’ordre communautaire, ça ne l’empêchait pas de dormir », affirme-t-il.

Rompre l’isolement et jouer un rôle dans le quartier

Avec le départ de Kechat, l’association cultuelle islamique veut rompre l’isolement, estime avoir un rôle à jouer dans l’arrondissement. « Nous avons pour but de réintégrer le conseil de quartier Flandre-Aubervilliers », assure Aïssa Amar, son numéro 2. En attendant, le rabbin Haïm Nisenbaum se plaint de n’avoir « aucun interlocuteur du monde musulman » au sein de l’arrondissement, pas même lors des rencontres du Comité interreligieux pour une éthique universelle et contre la xénophobie (Cieux), association qui réunit des représentants de chaque communauté locale. Joseph Pénet, qui organise celles du 19e, rectifie : « Il y a deux communautés avec lesquelles nous avons du mal : la communauté musulmane maghrébine, difficile à mobiliser, et la communauté juive, car elle craint la confrontation avec les musulmans. »

Le rabbin Nisenbaum se déplace bien, mais « il est souvent le seul, sans personne de sa communauté dans le public », dit l’organisateur, qui ajoute avoir le sentiment que « les juifs se sentent menacés, sous tension ». Le 14 avril 2016, pour le débat intitulé « Se connaître pour mieux vivre ensemble », Joseph Pénet tentera sa chance avec un représentant de la communauté juive et se tournera aussi vers la mosquée Adda’wa, pour voir ce qu’il en est aujourd’hui. Ahmed Ouali, le président de l’ACI, se veut convaincant : « Il va falloir sortir du discours de façade et avoir tout simplement des rapports humains. » Au risque, en effet, de ressembler à un match de foot sans échange.

Photos © Mathieu Génon.

Cet article a été publié dans Soixante-Quinze n°1, en avril 2016.

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Par Virginie Tauzin

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