Les flibustiers du Doc

Les flibustiers du Doc

ARTICLE EN LIBRE ACCES – C’est l’été et c’est cadeaux : chaque début de semaine, jusqu’à la fin des vacances, Soixante-Quinze vous offre en intégralité et en libre accès un article publié dans les colonnes de sa version papier. Aujourd’hui, un reportage consacré au Doc, squat artistique situé près de la place des Fêtes, dans le 19e arrondissement de Paris.

Une soixantaine d’artistes débutants ou confirmés ont élu domicile dans cet ancien lycée du 19e arrondissement de Paris. Les pirates sont menacés d’expulsion, mais l’horizon du squat pourrait s’éclaircir. Visite d’un lieu rare dans la capitale.

Attention, chantier… artistique. A l’abri de ces murs en brique rouge, dans une rue discrète du 19e arrondissement, l’art vibre, transpire, bouillonne. Au premier étage, François-Noé Fabre, un plasticien de 28 ans aux cheveux gris de poussière, s’affaire sur un semblant de table basse, « une création qui suggère un objet du quotidien mais ne répond pas à une fonction précise ». C’est son dernier travail d’installation, « à cheval entre la sculpture et la peinture ». Au fond du couloir, la couturière Jennifer Béteille s’attelle à la fabrication d’une quinzaine de costumes pour deux pièces de théâtre du collectif niçois La Machine. Elle a du pain sur la planche, ou plutôt du tissu à coudre.

Talent prometteur

A l’étage au-dessus, c’est le talent prometteur de Lauren Coullard, blondeur pétillante, qui s’affiche sur les murs. Les toiles aux teintes pastel s’entassent dans tous les recoins de son atelier. Musique discrète en fond sonore. La peintre cherche l’inspiration. Pas facile : à travers le mur, on perçoit les éclats de voix d’une troupe de théâtre qui répète. Ailleurs travaillent d’autres plasticiens, des graphistes, des sculpteurs, des dessinateurs, des monteurs… Faute de place ailleurs, ces artistes et artisans se sont appropriés cet ancien lycée technique abandonné – ou presque – depuis une dizaine d’années.

David Cousinard, en "résidence" pour quelques mois, crée dans l'atelier bois un comptoir pour un café pantinois.

David Cousinard, en « résidence » pour quelques mois, crée dans l’atelier bois un comptoir pour un café pantinois.

Trois mille mètres carrés sur quatre niveaux, transformés en ateliers, en pôles métal ou bois, en salles de répétition, en espace d’exposition… sans compter l’immense jardin. Un lieu incroyable découvert par Renaud Devillers en 2013. « Le gardien d’alors avait bien voulu me faire visiter. J’avais mesuré le potentiel sur Google Earth. J’ai réussi à me procurer les clés par la suite, mais je n’y pensais plus trop. Puis, début 2015, je m’en suis souvenu en passant dans le coin, je cherchais un nouvel endroit pour m’installer. C’était facile, il n’y avait pas de protections particulières. » Le squatteur itinérant et expérimenté, cheveux longs, barbe de trois jours, est aux manettes du DOC avec César Chevalier, Justin Meekel et Lauren Coullard. Tous forment l’actuel « conseil d’administration » de l’association qui gère le lieu. Ils se sont installés à une petite dizaine en mars 2015. Le groupe s’est étoffé, de nouveaux artistes sont arrivés au cours de l’été, jusqu’à atteindre aujourd’hui une soixantaine de résidents.

Porte fermée aux curieux

Moyenne d’âge de 25-30 ans, clope au bec presque obligatoire : beaucoup de jeunes diplômés des Beaux-Arts, de l’école Boulle ou de l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy. A chacun sa salle de classe transformée en atelier. Le squat artistique, qui tire son nom de sa rue – celle du Docteur-Potain, à deux pas de la place des Fêtes –, est pour eux l’occasion inespérée de pratiquer leur passion ou leur métier sans contraintes d’espace et de nuisances. Le secret est bien gardé ; la porte du bâtiment, fermée aux curieux. Un brin décalé pour un squat. Mais c’est, semble-t-il, la seule solution pour travailler dans de bonnes conditions.

L'ancien lycée technique du 19e arrondissement offre 3 000 m2 d'espace de travail que les artistes ont rénovés et aménagés eux-mêmes.

L’ancien lycée technique du 19e arrondissement offre 3 000 m2 d’espace de travail que les artistes ont rénovés et aménagés eux-mêmes.

Beaucoup de résidents du DOC ont migré de squats en lieux collectifs – La Générale à Paris (11e), Le 6b à Saint-Denis (93) ou Le Soft à Ivry-sur-Seine (94) – avant d’atterrir ici. « Il y a à Paris beaucoup de musées, mais très peu d’espaces de travail pour les artistes », regrette César Chevalier, président du collectif. Son visage est poupon mais son discours est assuré. Dans une ville aux ateliers trop rares, trop petits, hors de prix, ce lieu est une chance.

Quelques artistes confirmés

On retrouve donc ici beaucoup de jeunes, mais aussi quelques artistes confirmés, comme le photographe Eric Guglielmi et le plasticien Pierre Ardouvin. Le premier, grand défenseur de l’argentique, est en train de tirer ses clichés au sous-sol, dans l’ancienne cuisine du lycée, envahie par la fumée de cigarette. Il s’est installé ici en février après quatre mois de travaux avec son compère Louis Malecek. « J’ai flashé sur la table de marbre. Je me suis imaginé des pâtissiers y faire du caramel. J’ai kiffé l’endroit et on s’est installés. Et puis on a 100 m2, c’était la possibilité d’avoir un vrai labo photo. A Ivry, on était coincés dans 30 m2. »

Dans l'atelier A 21, Lauren Coullard cherche l'inspiration malgré le bruit d'à côté.

Dans l’atelier A 21, Lauren Coullard cherche l’inspiration malgré le bruit d’à côté.

Juste au-dessus, Pierre Ardouvin, rond plasticien d’une soixantaine d’années qui expose en ce moment son travail au musée d’art contemporain du Val-de-Marne (Mac-Val), est arrivé par l’intermédiaire d’anciens élèves de Cergy. Il dispose de deux autres ateliers, à Paris et à la campagne. « Mais il me manquait un espace pour les activités salissantes, quand je travaille avec de la résine. » Le DOC lui fournit le lieu ad hoc, qu’il partage avec son assistant et ancien élève Nicolas Ballériaud.

« Il pleuvait à l’intérieur ! »

La mauvaise nouvelle, c’est que les occupants des lieux sont sous la menace d’un avis d’expulsion délivré le 26 novembre. Depuis le 26 décembre, ils peuvent être délogés à n’importe quel moment. « Quand on a perdu, notre avocat pensait que c’était fini, mais on est toujours là ! » pouffe César Chevalier. Depuis six mois, c’est le statu quo. Les pouvoirs publics assurent qu’ils ne seront pas mis dehors sans qu’une solution ne soit trouvée. Le bâtiment appartient au conseil régional, qui veut « les relocaliser ailleurs ». Renaud Devillers n’y croit pas : « Aucune chance de trouver un endroit aussi grand. »

L'association du squat, présidée par César Chevalier (à gauche), se réunit en assemblée générale.

L’association du squat, présidée par César Chevalier (à gauche), se réunit en assemblée générale.

Le salut pourrait venir de la Ville de Paris, qui souhaite s’en porter acquéreur et projette d’y aménager des logements sociaux et une infrastructure sportive. Mais pas avant plusieurs mois, voire plusieurs années. En attendant, les artistes et artisans du DOC pourraient rester. La mairie serait prête à leur offrir, quand elle sera propriétaire – si elle le devient –, une convention d’occupation précaire. Un dénouement plus heureux que pour la centaine de migrants évacués du lycée Jean-Jaurès début mai, à un bon kilomètre d’ici…

Chantiers collectifs

C’est une manière de les récompenser. Car à l’arrivée des artistes, le lieu était en sale état. « Il a servi de tournage pour un film. L’équipe de production avait tagué les murs, recouvert les fenêtres de journaux pour donner une ambiance de squat, tout était resté en l’état », explique César Chevalier. « Il pleuvait à l’intérieur ! » se souvient Pierre Ardouvin. Chaque artiste a mis les mains dans la peinture et le plâtre afin de rénover l’espace qui lui était alloué pour en faire son atelier. Des chantiers collectifs ont mobilisé les habitants, des dizaines de mètres cubes de déchets ont été évacués.

Les artistes ont retrouvé des fiches d'anciens élèves du lycée qu'ils ont accrochées au mur.

Les artistes ont retrouvé des fiches d’anciens élèves du lycée qu’ils ont accrochées au mur.

« On a refait le câblage électrique, les canalisations, installé des faux-plafonds, changé quelques fenêtres », se souvient César Chevalier. Ce squat n’en a plus que le nom. Le vieux bâtiment décrépi a retrouvé une seconde jeunesse, il offre des « conditions professionnelles de travail, de production collaborative au service de l’émergence d’œuvres et de talents nouveaux » – ce qui manque cruellement à Paris –, revendique le collectif. L’électricité a été rebranchée en mai, l’eau est revenue en septembre. « C’était l’euphorie totale après six mois aux bains-douches ! » rigole Renaud Devillers. Ce dernier, comme une quinzaine d’autres membres du collectif, vit ici.

Une Villa Médicis parisienne

Il reste de la place ici et là, mais il faudra passer par une petite sélection. Les critères : « Avoir une envie de vie collective, d’échanger, posséder une vraie qualité de travail et être cool ! » détaille César Chevalier. « Et être vraiment intéressé par le projet, ajoute Lauren Coullard, membre du noyau historique. On reçoit beaucoup de demandes, il y a peu d’endroits comme ça à Paris et tout le monde veut en être. Mais certains nous harcèlent pour obtenir une place puis ne viennent plus après. »

François-Noé Fabre, ancien élève des Beaux-Arts, prépare ses prochaines expositions.

François-Noé Fabre, ancien élève des Beaux-Arts, prépare ses prochaines expositions.

Certains artistes ne sont là que pour quelques semaines ou quelques mois, en résidence, comme dans une « Villa Médicis parisienne ». C’est le cas de David Cousinard, qui achève un comptoir de bar en forme de vague, une commande du café associatif Pas si loin, à Pantin, en Seine-Saint-Denis. Le plasticien, qui a exposé par le passé au Palais de Tokyo, s’affaire dans l’atelier bois. Dans un mois, il laissera sa place à d’autres. Le DOC sert aussi ponctuellement pour des soirées-débats avec des associations de quartier ou parisiennes, des ciné-clubs, des concerts, des tournages. Début mai, le réalisateur Philippe Garrel y passait une journée pour son prochain film. Il reviendra cet été. Renaud et d’autres assureront la cantine pour les comédiens.

Vie collective

Petit à petit, une vraie vie collective s’est organisée. Les assemblées générales régulières sont l’occasion de discuter du fonctionnement et de l’avenir du projet. Début mai, un règlement intérieur était introduit et la nécessaire implication de chacun dans le projet était rappelée. C’est que le lieu, en accueillant sans cesse plus de gens, a créé des disparités. « Il y a deux visions du squat ici, témoigne Renaud Devillers. D’un côté des artistes qui participent plus au collectif et font du chantier, de l’autre ceux qui veulent surtout faire leur travail à eux. » Renaud ne s’en cache pas, il appartient à la première catégorie. Le squatteur veille beaucoup à la bonne tenue du lieu et au développement du projet. « Avant, on faisait bien plus de chantiers collectifs », souffle-t-il.

L'environnement du squat est caractéristique du quartier de la place de Fêtes : immeuble anciens et grandes tours modernes.

L’environnement du squat est caractéristique du quartier de la place de Fêtes : immeuble anciens et grandes tours modernes.

Depuis la décision d’expulsion, le collectif s’est surtout activé pour se faire connaître. Pierre Ardouvin, « parrain » du DOC – comme le Suisse Philippe Decrauzat –, a fait jouer sa notoriété et son carnet d’adresses. « Tout le monde s’est démené. Moi, j’ai alerté ce que je pouvais, mes contacts à la Ville, à la DRAC… » Les résidents ont reçu la visite ou le soutien d’élus, de directeurs d’écoles d’art, de commissaires d’exposition, d’artistes renommés comme Daniel Buren ou Pierre Huyghe, tous frappés par le sérieux et la qualité du travail effectué. Un squat des plus illégaux, mais avec beaucoup de soutiens officiels !

« Ce type d’endroit est indispensable à Paris »

« On a beaucoup appris sur le tas : l’électricité, la plomberie, le droit, et même la politique ! » détaille César Chevalier. Pierre Ardouvin le rappelle, ce type d’endroit est indispensable à Paris : « Si l’on veut que la capitale maintienne une activité importante et de qualité, il faut que les artistes puissent y vivre et y travailler. Ce lieu est une rustine, mais il doit perdurer. D’autant que ça ne coûte rien à la communauté, on paie nous-même les travaux. On est loin du gouffre financier du Centquatre ! »

Renaud Devillers (à gauche), qui a découvert le lieu en 2013, se consacre à l'avenir de la communauté. Le "serial squatteur" plante tomates, courgettes et persil dans ses jardinières.

Renaud Devillers (à gauche), qui a découvert le lieu en 2013, se consacre à l’avenir de la communauté. Le « serial squatteur » plante tomates, courgettes et persil dans ses jardinières.

L’avenir ? Tous espèrent le peindre en rose, même temporairement. « Que ce soit pour une durée limitée, c’est une bonne chose, pense César Chevalier. Ça engage plus d’énergie, ça évite l’essoufflement. » Renaud Devillers a encore plein de projets en tête : terminer de construire les jardinières pour ses 900 plants de tomates, de courgettes ou de persil, installer des ruches sur la terrasse, remettre en état la chaudière. « Mais il manque de l’argent pour acheter du fuel et vidanger les radiateurs. »

Evénements destinés au quartier

L’équipe envisage de nouvelles portes ouvertes et, depuis son installation, a organisé plusieurs événements destinés au quartier : un repas de Noël à 3 euros en décembre, des grafitérias (marchés gratuits où l’on donne ou troque des objets), une collecte de vêtements pour les réfugiés du métro Stalingrad, des accueils de groupes scolaires… « C’est notre manière de compenser le soutien public implicite, qui est de nous laisser ce lieu. » Le collectif caresse aussi le rêve de convaincre un « bienfaiteur » de rénover le deuxième bâtiment, à l’arrière. Le projet serait à discuter avec Paris Habitat, futur repreneur annoncé. Le bâtiment est très délabré mais il offrirait 3 000 m2 supplémentaires. Pour voir plus grand encore et – qui sait ? – plus longtemps.

Légende photo ouverture : Le célèbre plasticien Pierre Ardouvin (à droite) partage un atelier avec son assistant et ancien élève Nicolas Ballériaud, qui lui montre sa dernière création.

Photos © Mathieu Génon.

Cet article a été publié dans le troisième numéro de Soixante-Quinze, en juin 2016.

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Par Philippe Schaller

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