Où se cache le passager de la 3 bis ?

Où se cache le passager de la 3 bis ?

ARTICLE EN LIBRE ACCES – C’est l’été et c’est cadeaux : chaque début de semaine, jusqu’à la fin des vacances, Soixante-Quinze vous offre en intégralité et en libre accès un article publié dans les colonnes de sa version papier. Aujourd’hui, l’histoire de la 3 bis, la ligne la moins fréquentée du métro parisien.

C’est la ligne la plus courte et la moins fréquentée du métro parisien. Et ses quatre stations se parcourent en seulement cinq minutes ! En parlant vite, Soixante- Quinze a pu discuter avec quelques passagers. Une micro-odyssée qui réserve quelques surprises…

Imaginez un instant, en période de pointe, fuir l’affluence stressante d’une ligne bondée. Un voyage sans avoir la tête dans l’aisselle de son voisin, une rame sans engueulades entre passagers. Ce paradis du réseau, c’est la 3 bis, qui relie la station Gambetta à la station Porte-des-Lilas, dans l’Est parisien. Les usagers de cet oasis de la RATP ? Les habitants et travailleurs du quartier, bien entendu. Mais la 3 bis, la plus courte des lignes parisiennes, est surtout celle des premières fois. Cette ligne, Pauline, penchée sur le plan du quai de Porte-des-Lilas, l’a presque découverte : « J’ai raté le bus, du coup j’ai cherché une alternative et j’ai pris le métro. C’est la première fois en trois ans ! » David, la cinquantaine, costume-cravate impeccable, est parisien depuis deux décennies. La 3 bis, il ne l’avait jamais empruntée. « Mon assistante m’a pris un rendez­-vous et dit que c’était cet arrêt, je n’ai pas vraiment réfléchi, répond- il, pressé. Je suis désolé, mais je dois vous laisser, mon arrêt est là… »

Voyage en paix

La totalité de la ligne – 1,3 kilomètre – se parcourt en… cinq minutes. Nos entretiens avec les passagers s’arrêtent brutalement. A peine quelques phrases échangées, on arrive à destination. La 3 bis n’est pas l’endroit pour un plan drague ou une conversation passionnée de géopolitique ! Même dépucelage pour Moustafa. Ce commercial, qui réside dans le « 9-3 », se déplace d’habitude en voiture, mais en a marre « de prendre deux PV par jour ». Cette semaine, il teste le métro, et la 3 bis. L’allergique aux transports en commun ne connaissait même pas son existence. Son expérience du jour, le trentenaire la paie au prix fort : plus d’une heure pour rejoindre son point d’arrivée – un bus de banlieue, le RER B, la 11 et donc la 3 bis – contre vingt minutes habituellement. Mais au moins Moustafa voyage en paix, lui qui a « horreur de la foule et du monde ». Une rame toutes les trois minutes, la ligne bleu clair n’a rien à envier aux autres. Elle pourrait même les faire crever de jalousie. Avec aussi peu de stations et de passagers, peu d’incidents !

A peine 382 266 passagers

Votre serviteur en a fait des allers-retours. Et est ressorti de cette expérience avec une furieuse impression de tourner en rond. Entre Gambetta et Porte-des-Lilas, seulement deux arrêts : Pelleport et Saint-Fargeau. Il y a des voyageurs, mais si peu. Jamais plus d’une vingtaine dans les trois malheureuses voitures qui composent la rame. A peine 382 266 passagers se sont engouffrés à la station Pelleport en 2014, 823 762 à Saint-Fargeau. Ridicule face aux 13 millions de personnes qui ont rejoint le métro à Bastille, aux 51 millions entrés par Gare-du- Nord. Pas plus de 1,6 million d’usagers empruntent la 3 bis chaque année : loin, très loin des 170 millions de la 1 ! La fréquentation annuelle de la petite ligne bleu clair est faite en quatre jours sur la ligne jaune qui relie l’est et l’ouest de Paris. « Peu l’empruntent, c’est vrai. Mais quand les gens se rendront compte qu’elle est rapide, qu’on peut se rendre vite à Gambetta, ils la reprendront, prédit Abdil, un homme jovial d’une trentaine d’années. On arrive… à la prochaine ! »

Indispensable à certains

Le tronçon a été inauguré en 1921. Si la 3 bis est aussi petite, c’est qu’elle « a été coupée de la ligne 3 il y a une quarantaine d’années [en 1971]. La fréquentation et le prolongement vers Bagnolet ont modifié le tracé initial. Et on a renoncé à une fourche comme c’est le cas sur la 13 », explique Grégoire Thonnat, auteur d’une Petite Histoire du ticket de métro parisien (Éditions Télémaque, 2010). La ligne ne dessert pas de quartier touristique ou de lieu animé, mais elle s’avère indispensable à certains. Shirley vient déposer un dossier au rectorat de Paris. Son arrêt : Saint-Fargeau. « J’y vais pour la deuxième fois. Mais après, je ne la reprendrai pas ! » reconnaît-elle, amusée. Une nounou africaine timide descend au même arrêt pour se rendre à l’assurance maladie. Cette ligne est aussi le passage obligé de ceux qui redoutent la marche à pied et la grimpette sur ce point élevé de la capitale. « Il y a de grosses montées dans le coin. Avec ma cheville en vrac, ça me sauve la mise », souffle Abdil. « Je me rends au mariage d’un ami, je n’ai pas vraiment envie d’arriver en transpirant », glousse Alexandre, le costume sur l’épaule, avant de sortir à Saint-Fargeau. Peu rentrent ou descendent à Pelleport, trop proche de la place Gambetta. C’est la troisième station la moins fréquentée du réseau de la RATP, derrière Église-d’Auteuil sur la 10 et Pré-Saint- Gervais sur la 7 bis voisine. Et encore, ce sont deux arrêts à sens unique…

« D’intérêt public »

La 3 bis n’est pas grande, mais elle est vaillante. « Si vous êtes là, c’est qu’elle est menacée, non ? » redoute un conducteur interrogé pendant sa pause. On répond qu’on n’a pas d’info là-dessus. Rassuré, notre agent anonyme se confie : « On s’emmerde bien moins ici que sur les grandes lignes du réseau. » Il achève une partie de ping-pong sur la table du poste de contrôle et rappelle le rôle de desserte locale de la 3 bis : « Quand la 3 coince, les habitants du coin prennent la 11 et se rapprochent de chez eux grâce à la 3 bis. Et inversement quand la 11 foire. C’est vraiment d’intérêt public. » La 3 bis permet également de respecter la couverture du réseau tant vantée à Paris : aucun habitant à plus de 400 mètres à vol d’oiseau d’une station. Une fusion avec la 7 bis – le raccordement existe – a été un temps proposée, mais ne s’est pas faite, en partie à cause du projet du Grand Paris, qui rebat les cartes. « Vous imaginez si on la supprimait ? Les gens seraient obligés de repasser par la 2 ou la banlieue, une vraie galère ! » tempête San, un passager. « Vous l’empruntez souvent cette ligne ? — Une autre fois ! Mon arrêt est là, je descends… »

Cet article a été publié dans le premier numéro de Soixante-Quinze, en avril 2016.

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Par Philippe Schaller

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