C’est la goguette qui redémarre

C’est la goguette qui redémarre

ARTICLE EN LIBRE ACCES – C’est l’été et c’est cadeaux : chaque début de semaine, jusqu’à la fin des vacances, Soixante-Quinze vous offre en intégralité et en libre accès un article publié dans les colonnes de sa version papier. Aujourd’hui, reportage Au limonaire, un cabaret du 9e arrondissement qui perpétue la tradition des goguettes, des sociétés chantantes.

Un air connu, des paroles inventées à partir de l’actualité et un instrument de musique : le lundi soir, dans le cabaret Au limonaire, les sociétés chantantes sont de retour. Bienvenue dans ce défouloir du 9e où des intellos de gauche s’emparent du micro.

Depuis 19 heures, on s’attend les uns les autres. Les places sont déjà gardées par des manteaux roulés en boule et des sacs qui débagoulent, tandis qu’on est dehors à fumer ou boire une bière dans le jour qui dure. Certains, à l’intérieur, préparent encore leur charge, concentrés sur une feuille de papier. Michel l’accordéoniste, lui, est sur scène à recueillir les premières notes, au cas où il ne connaîtrait pas bien les morceaux – ce qui est rarissime. Inlassablement, tous les lundis depuis onze ans, ça part en goguette. Au limonaire est le seul lieu de Paris intramuros à avoir relancé cette tradition disparue depuis si longtemps que la plupart d’entre nous ne savent pas ce dont il s’agit.

Le café fait le plein toutes les semaines

Heureusement, en introduction, Annie, « chambellane » de la soirée, rappelle les règles : « On prend une chanson qu’on connaît. — Ouaaais ?, répond le public assis jusque par terre. — On change les paroles. — Ouaaais ? — On écrit sur l’actualité. — Ouaaais ? — On écrit ce qu’on veut pourvu qu’on ait quelque chose à dire. » Là, les verres applaudissent en tintements au-dessus des têtes. Une goguette est donc une petite société qui se retrouve pour chanter révoltes et états d’âme. « C’est à la fois le nom du lieu et celui du genre », précise Clémence Monnier, pianiste qui fait partie de la troupe de tauliers.

Une goguette est une petite société qui se retrouve pour chanter révoltes et états d’âme.

Une goguette est une petite société qui se retrouve pour chanter révoltes et états d’âme.

Quand, au xıxe siècle, Paris avait des centaines de goguettes – difficile à répertorier, du fait de leur clandestinité –, chacune réunissait, souvent secrètement, moins de vingt adhérents. « La goguette des z’énervés » d’Au limonaire, elle, fait le plein toutes les semaines : 80 personnes s’échauffent sur l’actualité politique et sociale dans ce petit espace bourré du sol au plafond. Et on ferme bien les portes pour ne pas déranger les voisins.

Ça rime, ça rigole, ça picole

Les Grands Boulevards concentrent des dizaines de salles de spectacles parisiennes. Mais cité Bergère, dans le 9e arrondissement de Paris, où se situe Au limonaire, rien que des hôtels. Le passage, étroit et discret, fait un « L » entre les rues Bergère et du Faubourg-Montmartre. Le lundi soir, ça pionce dans les étages, mais d’Au limonaire percent une cadence et quelques noms d’oiseau. Les puissants dégustent : les gouvernants sont des menteurs ; les riches, des voleurs ; les policiers, des brutes.

Certains, à l’intérieur, préparent encore leur charge, concentrés sur une feuille de papier.

Certains, à l’intérieur, préparent encore leur charge, concentrés sur une feuille de papier.

Rien de plus révolutionnaire que ce que Les Guignols de l’info, par exemple, parodient depuis longtemps, mais l’énorme différence vient de cette scène ouverte aux amateurs, qu’ils occupent avec plus ou moins de décontraction, plus ou moins de brio, mais toujours dans le respect des règles de la goguette. Ce soir d’avril 2016, dix-huit personnes ont quelque chose à dire. A propos des « Panama papers » sur les airs des Sunlights des tropiques, de Gilbert Montagné (« Viens danser » devient « Viens frauder ») ou de Ma philosophie d’Amel Bent ; des primaires du parti Les Républicains sur Le Chanteur de Daniel Balavoine ; du marathon de Paris sur Les Champs-Elysées de Joe Dassin ; mais aussi de la mort du footballeur néerlandais Johan Cruyff ou de la souffrance des courses à Intermarché. Plus ça rime, avec des trouvailles audacieuses, et plus ça rit. « Pour moi, une goguette réussie, c’est un thème qui intéresse les gens avec un rythme qui les fait participer », explique Déborah, goguettière.

« Tout le monde ici aime écrire »

La jeune femme fait partie du groupe qui, depuis plusieurs mois, squatte la même tablée au pied de la scène. Il n’y a pas si longtemps qu’ils ont terminé leurs études. Ils sont archiviste, éducateur spécialisé, journaliste pour une émission de télé. « Tout le monde ici aime écrire, lance Noé. Et on a aussi une curiosité pour l’actualité. » Il porte un bandana rouge autour du cou, qu’il n’enlève que pour dormir. Sa copine, Anna, a le même sur la tête, en œuf de Pâques. Noé est celui qui se fait remarquer par ses bons mots lancés à l’assistance et qui monte sur scène à la fin pour inviter à venir résister à Nuit debout, le mouvement de la place de la République. Il y animera d’ailleurs un atelier goguette, avec d’autres.

Au limonaire est le seul lieu de Paris intramuros à avoir relancé la tradition de la goguette, disparue depuis si longtemps que la plupart d’entre nous ne savent pas ce dont il s’agit.

Au limonaire est le seul lieu de Paris intramuros à avoir relancé la tradition de la goguette, disparue depuis si longtemps que la plupart d’entre nous ne savent pas ce dont il s’agit.

Pour beaucoup de participants, la goguette est une découverte récente. Déborah se souvient : « J’ai rencontré Noé et Antoine le 13 novembre 2015 dans un bar de la rue Quincampoix. Il y avait des rumeurs selon lesquelles il y avait une fusillade aux Halles. Nous sommes restés une partie de la nuit dans ce bar, puis nous sommes allés chez Antoine. Il fallait qu’on se revoie dans un cadre plus festif. La goguette, après les attentats, tombait à pic pour moi. » Dès sa deuxième venue, elle se lance. Joli timbre, ton effronté, mélodie entraînante. Elle gronde contre la TVA à 20 % sur les tampons hygiéniques, parle de féminisme radical ou des marathoniens qui partagent Paris avec les SDF le temps d’un dimanche ensoleillé.

Goguette populo devenue intello

Avec les jeunes, il y a aussi les anciens, présents depuis plusieurs années, voire depuis le début. Stan, Patrice, Clémence, Annie, Valentin et François en ont vu passer, du monde. « Les gens viennent avec leurs copains, trouvent ça super, en font un rendez-vous à ne pas louper, puis ils finissent par se lasser », explique Stan, 44 ans. Lui a goûté pour la première fois à la goguette au début des années 1990 à La Folie en tête, un bar de la Butte-aux-Cailles, dans le 13e. « Ça a duré trois ans, jusqu’en 1993. En 2005, Christian Paccoud a relancé la goguette ici, dans ce bar connu pour accueillir des chansonniers plutôt engagés ; et pour son côté cabaret », poursuit-il.

Quand, au xıxe siècle, Paris avait des centaines de goguettes – difficile à répertorier, du fait de leur clandestinité –, chacune réunissait, souvent secrètement, moins de vingt adhérents.

Quand, au xıxe siècle, Paris avait des centaines de goguettes – difficile à répertorier, du fait de leur clandestinité –, chacune réunissait, souvent secrètement, moins de vingt adhérents.

Si on ne peut pas dire que la goguette soit revenue à la mode aujourd’hui, c’était encore moins le cas il y a dix ans. Stan en était : « Le public était plus âgé, genre anar. Beaucoup plus engagé, beaucoup plus radical. » « C’étaient surtout de vrais militants qui ne venaient pas pour rigoler, mais pour faire passer un message très premier degré », renchérit Patrice Mercier, humoriste de l’émission de Canal + Action discrète, où il incarnait d’ailleurs, selon ses termes, « le barde de la bande ».

Performance littéraire

Il paraît aussi que le niveau des goguettes est meilleur aujourd’hui qu’en 2005. D’abord parce que la troupe des habitués en a fait une activité à part entière et s’est perfectionnée jusqu’à se produire dans divers théâtres en France ; ensuite parce que des intellos poètes à tendance humaniste y ont trouvé un sanctuaire. « Disons que le nom la goguette des z’énervés correspond à une certaine époque, précise Patrice. En ce qui me concerne, je cherche davantage à écrire de jolies choses, avec du style et de la poésie, sur des thèmes qui touchent tout le monde, que de la politique. »

Si on ne peut pas dire que la goguette soit revenue à la mode aujourd’hui, c’était encore moins le cas il y a dix ans. A l'époque, le public était plus âgé, genre anar, beaucoup plus engagé, plus radical, disent les participants.

Si on ne peut pas dire que la goguette soit revenue à la mode aujourd’hui, c’était encore moins le cas il y a dix ans. A l’époque, le public était plus âgé, genre anar, beaucoup plus engagé, plus radical, disent les participants.

Parmi ses tubes, « Je l’aide à mourir » à propos de l’euthanasie, ou encore « SMS d’un élève en détresse », sur l’air de SOS d’un Terrien en détresse, de Daniel Balavoine. Noé, le garçon au bandana rouge, ne nie pas non plus le côté performance littéraire de l’exercice. « Ça m’est déjà arrivé de me taper des gros bides, quand tu sens que tu n’as pas embarqué le public. A la fin de la soirée, on ne va pas trop parler à ceux qui n’ont pas fait rire. On se compare quand même beaucoup les uns aux autres. »

Inspiration de Boris Vian et de l’Oulipo

Il n’est pas donné à tout le monde, alors, de faire son petit effet sur l’estrade. Dès les xvıııe et xıxe siècles, il fallait manier la langue avec adresse. En revanche, ces poètes d’alors, qui parlaient du petit peuple, en étaient. « J’aurais du mal à dire que je viens d’un milieu populaire », confie Stan, élevé dans une famille de droite traditionnelle. Noé vient également « de la bourgeoise ». D’autres habitués sont enfants d’agriculteurs ou de gardiens d’immeubles de culture populaire, devenus des artistes amoureux des mots.

Il paraît que le niveau des goguettes est meilleur aujourd’hui qu’en 2005. D’abord parce que la troupe des habitués en a fait une activité à part entière et s’est perfectionnée jusqu’à se produire dans divers théâtres en France ; ensuite parce que des intellos poètes à tendance humaniste y ont trouvé un sanctuaire.

Il paraît que le niveau des goguettes est meilleur aujourd’hui qu’en 2005. D’abord parce que la troupe des habitués en a fait une activité à part entière et s’est perfectionnée jusqu’à se produire dans divers théâtres en France ; ensuite parce que des intellos poètes à tendance humaniste y ont trouvé un sanctuaire.

Leurs performances se rapprochent des œuvres de Boris Vian ou de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), société littéraire et mathématicienne fondée par Raymond Queneau en 1960 pour créer de nouvelles formes littéraires. « On aime bien l’improvisation avec des contraintes », explique la pianiste Clémence. Une fois par mois, elle devient Juliette Gréco-Romaine lors d’un « catch chanson » organisé par la bande. Il faut écrire son texte en direct, avec des impératifs tirés au sort. La dernière partie, c’est elle qui l’a remportée, en duo avec GI Joe Dassin.

Baba cool hipsters

« Ici, on est tous des babas cool hipsters. Il y aurait une étude sociologique à mener », juge Noé. A-t-on déjà entendu, en effet, une goguette de droite ? « Non, ça n’arrive presque jamais, révèle Patrice. Si tu viens avec un propos qui n’est pas dans la tonalité générale, tu le sens tout de suite. » Ceux qui se sont lancés dans la critique de l’avortement ou la défense du bijoutier niçois qui a tiré dans le dos d’un voleur ne sont pas revenus.

La scène voudrait bien être ouverte – vraiment – à tous, mais c’est, comme partout ailleurs, une question de sensibilité. Au bout d’une heure et demie à se succéder au micro, chanter et rire sans jamais sortir de la salle de peur de louper une saillie, on lève encore une fois son verre aux airs de la goguette et à celui de la liberté. Pour fêter ça, quelques clopes s’allument dans l’obscurité.

Photos © Mathieu Génon

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de Soixante-Quinze, en mai 2016.

Pour s’abonner à Soixante-Quinze, ou acheter le numéro qui vous manque, cliquez ici.

Par Virginie Tauzin

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *