Coup de pompe

Coup de pompe

ARTICLE EN LIBRE ACCES – C’est un commerce de proximité qui s’éteint doucement. Face à la concurrence, à l’envie de Paris de limiter la circulation, à la législation, les dernières stations-services indépendantes sont menacées de disparition. Rencontre dans les 11e, 13e et 18e arrondissement, avec ces forçats de l’essence.

David Zienkewicz se démène comme un beau diable. Éponge à la main,il astique frénétiquement les roues d’une Smart sur le trottoir de l’avenue Ledru-Rollin, dans le 11e. Une voiture déboule. L’homme de 33 ans lâche tout, rejoint à grandes enjambées la pompe. « Le plein ? » « Trente euros », répond le client. L’approvisionnement enclenché, il claque une bise au voisin qui passe et engage la conversation. Sitôt la facture réglée dans le bric-à-brac qui lui sert de boutique, un « au revoir, bonne journée » et David retourne au lavage de la petite voiture. Une jante propre de plus, et voilà qu’un scooter s’arrête. Retour à la pompe. Ici, ça carbure, et c’est toute la journée comme ça. L’air est glacial, lui le ressent à peine. « Plus je bouge, plus je kiffe », répète David, comme un leitmotiv. « Une fois, j’ai du gérer seize clients en même temps ! » Pour cet ancien pompier de Paris, la charge de travail n’est pas un problème. « C’était dur au début, mais je me suis habitué. Faut être prêt psychologiquement dans ce métier, sinon on est foutu. »

Ce métier, c’est celui de gérant d’une station-service indépendante parisienne. Un métier en plein coup de pompe. Car leur petite entreprise… connaît la crise. Vous avez déjà aperçu ces enseignes discrètes, sans forcément vous y arrêter. Deux pompes installées sur le trottoir – une occupation du domaine public facilement retirée ou non renouvelée – et une boutique d’une dizaine de mètres carrés en pied d’immeuble. Dans son uniforme mi-pompiste mi-garçon de café, David brouille les pistes. Ici, tous les jours de la semaine, vous pouvez faire le plein, regonfler vos pneus, changer un essuie- glace, acheter un bidon d’huile. Rien de plus normal. Mais il est aussi possible de récupérer un colis, de se ravitailler en gaz, de dévorer une barre chocolatée, de boire un café, de photocopier un document. Multiplier les à-côtés, c’est indispensable pour attirer de la clientèle et éviter la sortie de route. « Rien ne vaut le coup séparément. Réuni, ça fait un complément. »

« Une ardoise de 50 000 euros »

On ne compte plus qu’une centaine de stations-service à Paris, dont une quinzaine de petits indépendants. « Il y a vingt ans, il y en avait quatorze dans un rayon de 500 mètres. Je suis le dernier », témoigne Dominique Lenti, gérant depuis 1988 d’une station du 13e, avenue de Choisy. La fermeture est une épée de Damoclès. Le sexagénaire aux faux airs de Robert de Niro en sait quelque chose : il a failli mettre la clé sous la porte en 2012. « Cinq gros clients ont fait faillite en me laissant une ardoise de 50 000 euros. » Sauvée par un transporteur qui a investi dans la boîte, la petite entreprise est aujourd’hui en expansion. Pas un business en or cependant : le patron annonce faire 3 000 euros de bénéfices par an. Dans le 18e, la relative quiétude de la pentue rue Custine est trompeuse. C’est un ballet incessant de voitures et de scooters qui s’arrête à ses pompes. Pour le gérant et propriétaire, qui veut rester anonyme car il « n’aime pas la lumière », la station ne rapporterait rien, malgré le parking attenant, ouvert jour et nuit, et la station de lavage. Il conserve cet ensemble, car c’est un bien immobilier toujours bon à posséder. Ce septuagénaire souriant mais peu disert semble d’ailleurs en avoir d’autres. Boulevard des Batignolles, dans le 17e, Mohamed attend le chaland, assis dans son fauteuil à l’abri du froid. L’employé a atterri ici après avoir travaillé dans deux autres petites structures à Nation. Les deux ont fermé.

Quasi-monopole dans le 18e

C’est que la conjoncture se fait de plus en plus oppressante. La faute d’abord à une crise économique persistante. Elle pousse les automobilistes au moins cher, c’est-à- dire vers les supermarchés en périphérie ou les stations low cost. Dominique Lenti, avenue de Choisy, a directement souffert de la transformation il y a quatre ans d’une station du boulevard Vincent-Auriol voisin en Total Access. « Ils vendent moins cher qu’au prix auquel on achète, fulmine-t-il. Avant la libéralisation des prix [en 1985], tout le monde vivait. » Sur cette avenue du 13e pas très passante, il vend quatre fois moins d’essence aujourd’hui que dans les années 1990. Un gouffre. David Zienkiewicz, dans le 11e a aussi fait le calcul :il a perdu 7 % de son volume de vente en quatre ans, « 20 000 litres en moins par mois ».

À l’approche de ces stations, l’automobiliste lambda s’étouffe souvent face à des tarifs jugés prohibitifs. C’est plus cher qu’ailleurs, mais les gérants n’ont pas le choix. Question de volume, de charges lourdes, de loyers élevés. « Les stations franchisées peuvent se permettre 8 ou 9 centimes de marge, l’essence n’est qu’un produit d’appel. Nous, on est obligés de prendre 20 centimes, sinon on coule », se lamente Dominique Lenti. Chez lui, début mars, il faut débourser 1,35 euro pour un litre de gasoil, 1,49 euro pour de l’essence. Entre 20 et 25 centimes de plus que sur le boulevard Auriol. Dans le 11e , David affiche 1,44 euro et 1,79 euro. « Je fais 12 centimes de bénéfices au litre. Plus, les gens ne viendraient pas ; moins, je ne rentre pas dans mes frais. » Rue Custine, dans le 18 , les tarifs atteignent des sommets : 1,65 euro le gasoil, 1,92 euro l’essence. Mais avec sa situation de quasi-monopole – les stations les plus proches sont à la Chapelle et de l’autre côté de la Butte –, le gérant et propriétaire assume : « Je suis cher parce que je rends service et que je suis au milieu d’un désert. Les gens ont le choix, ils peuvent faire l’appoint ici, le plein en périphérie. »

David, figure du quartier

Les stations-service se heurtent aussi à l’ambition assumée par la municipalité de décourager chaque année davantage les automobilistes et d’« éradiquer le diesel », dixit Anne Hidalgo. « Prétextant le risque d’explosion, la municipalité a contribué à faire fermer les stations qui n’avaient pas de cuves enterrées. Puis elle s’est attaquée à ceux qui servaient les clients sur le trottoir », enrage le gérant et propriétaire de la rue Custine. Lui et ses confrères doivent également faire face à une législation contraignante. Doublement des parois des cuves, récupération des vapeurs d’essence : le coût de la mise aux normes peut atteindre des dizaines de milliers d’euros. Une note salée pour ces petits indépendants. Mais la mesure qui fâche le plus, c’est celle prise par l’Europe qui interdit, partout en France à compter de 2020, l’existence de stations à moins de treize mètres d’un pied d’immeuble d’habitation. À Paris ? Mission impossible. « La seule solution, c’est de s’implanter au milieu de la place de la Concorde ou sous l’Arc de triomphe », ricane l’homme de la rue Custine. Quand cette décision sera appliquée, seule une vingtaine de stations – indépendantes et grandes enseignes confondues – subsisteront. La profession prédit aux automobilistes un avenir noir. Et la fin d’un service de proximité.

La proximité, c’est l’essence même de ces petits indépendants, qui ravitaillent souvent leurs clients de quelques litres pour tenir jusqu’à une station moins chère. Peu de notes dépassent la vingtaine d’euros. Le 17e et le 18e peuvent compter sur des automobilistes peu regardants. Partout, une vraie clientèle de quartier existe. Difficile pour les Parisiens d’imaginer perdre la station du coin, cette pompe bien utile quand on frôle la panne – et la crise de nerfs. Avenue de Choisy, Dominique Lenti prend des nouvelles d’un couple de personnes âgées qui passe. « Ils tenaient un garage à côté, on se connaît depuis toujours », sourit l’enfant du quartier Nationale. Dans le 11 , David Zienkiewicz est devenu une figure du quartier. « Ce garçon est super dynamique », vante une habitante, qui ne fait le plein de sa Vespa qu’ici. Il ne se passe pas cinq minutes sans une accolade, un « Bonjour ! » lancé du trottoir d’en face ou un sourire pour le jeune homme qui tutoie tout le monde. Quand il a trop de bonbonnes de gaz ou de sacs de charbon de bois à transporter, le trentenaire peut compter sur des voisins, toujours là pour lui donner un coup de main. « Le 11e, c’est un village, tout le monde s’entraide. J’ai reçu des peignoirs brodés pour ma fille quand elle est née, il y a huit mois. Quand je suis en galère, je la laisse chez des voisins. »

« Un gars a perdu dix kilos »

Depuis qu’il a repris cette station de l’avenue Ledru-Rollin, en 2012, David Zienkiewicz s’impose pas moins de quinze heures quotidiennes de travail. Il est là du lundi au samedi de 6 h 30 à 20 h 30. Le dimanche, tout juste allège-t-il ses horaires, de 10 heures à 17 heures. Avenue de Choisy, la petite station de Dominique Lenti est ouverte jusqu’à 20 heures. Aldo a pris le relais de son patron derrière la caisse depuis 2000. Boulevard des Batignolles, dans le 17e, Mohamed est présent de 10 heures à 19 heures, en alternance avec son patron, quand il est là. Rue Custine, cinq employés font tourner la boutique 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Tout cela pour des salaires pas mirobolants. Le smic, c’est ce que se versait David depuis trois ans. Il vient de s’augmenter, atteignant les 1 500 euros mensuels. Pour quinze heures par jour. Un vrai sacerdoce. Il embaucherait bien, mais ne trouve pas : « Une quinzaine de mecs ont essayé de bosser pour moi, ils ont tous lâché, après une semaine, un mois… Un gars a perdu dix kilos ici, il m’a remercié pour le régime gratos ! » Un employé vient pour les coups de bourre – vingt heures par mois, une paille. Pour le moment, David enchaîne les heures sans broncher. Mais le jeune père est conscient que la fatigue finira par le gagner. « Je veux rembourser mon crédit, qui s’achève dans trois ans. Après, on verra. » Pas sûr qu’il rempile. « Il faut les aider. Comme je vais parfois faire mes courses à l’épicier du coin, je viens faire le plein ici. Sinon, quand ils auront disparu, on le regrettera », avertit le conducteur pressé d’un scooter du boulevard des Batignolles. D’autant que David, Aldo et Mohamed sont, presque sans le vouloir, les garants d’un métier pratiqué à l’ancienne. « Je fais le plein, le client n’a même pas besoin de toucher la pompe. Et s’il achète un essuie-glace, c’est moi qui lui monte », vante ce dernier. Ailleurs, le pompiste a été remplacé par le self-service, le caissier par un automate. Déjà la fin d’une époque. Ils redoutent maintenant leur disparition pure et simple.

Légende photo : Avenue Ledru-Rollin, dans le 11e, David Zienkiewicz travaille quinze heures par jour dans cette station qu’il a reprise en 2012. Il lui reste trois ans pour rembourser son crédit. « Après, on verra », confie ce jeune père de 33 ans. Photo © Mathieu Génon.

 

 

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Par Philippe Schaller

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